‹ La double maîtresse; roman. Orné de bois gravésChapitre 14 sur 19 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

les épaules, disait de lui, mélancoliquement et avec quelque dédain : « C'est un homme à ne plus coiffer. »

Tout au contraire, le bon abbé Hubertet avait assisté avec indulgence, sérénité et contentement au voluptueux penchant qui réunissait ces jeunes gens. Il en parlait avec dignité et béatitude, allongé dans son fauteuil qu'il ne quittait plus, car ses gouttes lui gonflaient les jambes en attendant qu'elles remontassent et missent fin à ce que l'abbé appelait plaisamment le « songe incertain de sa vie», car il discourait volontiers de sa mort prochaine. Il en laissait venir l'heure, ses mains gourdes croisées sur son gros ventre, occupé de pensées tranquilles et visité de ses amis.

Ni M. de Bercherolles^ ni M. de Parmesnil ne manquaient à ce devoir. Ils rencontraient là M. Garonard et M. de Clairsilly. M"^ Varaucourt y paraissait par échappées. Son amant avait sa petite maison au Luxembourg, et souvent, en sortant de chez lui, elle montait prendre des nouvelles de l'abbé. M"*" Damberville fut naturellement admirable en ces circonstances. Elle venait chaque jour. Le chevalier de Gurcy, qui n'aimait point ces spectacles, attendait sa belle en bas chez le marchand de vin du coin, car il ne la quittait plus d'une semelle.

Cependant l'enflure remontée annonçait une fin proche. Toute la compagnie avertie s'y trouva. M"^ Damberville, debout derrière le fauteuil, soutenait la tête du malade. On attendait de moment en moment l'arrivée de M"^ Fanchon qu'on avait fait prévenir. L'abbé s'y opposa jusqu'au bout, craignant d'infliger à sa gracieuse pupille une vue affligeante. Elle vint toute rose de jeunesse, de vie et d'amour. Elle portait une robe champêtre et un grand chapeau de paille blonde. L'abbé Hubertet lui sourit sans pouvoir parler, tandis qu'à genoux, devant son fauteuil, elle couvrait de baisers et de larmes une des mains du bon vieillard, de l'autre il adressait un petit salut amical à M. de Portebize, resté discrètement debout dans la porte, à côté de la célèbre urne de bronze vert.

L'abbé mort, Fanchon et François se trouvèrent nommés dans son testament : elle, avec amitié, lui, avec éloge. D'ailleurs M. l'abbé Hubertet n'oubliait personne. A chacun son

legs, même à la petite Nanette, qui eut, comme disait le texte, « les huit écus d'or noués au coin d'un mouchoir des Indes, et un petit miroir pour s'y regarder la joue, qu'elle a souvent rouge ». Les médailles, bas-reliefs, vases antiques et livres allaient au cabinet et à la bibliothèque du roi. L'abbé Hubertet se contentait d'en distraire, pour la léguer à M. de Portebize, en témoignage d'estime, la grande urne de bronze vert trouvée jadis à Rome par feu M, le comte de Galandot.

La mort de M. l'abbé Hubertet semblait, de par son grand âge, si naturelle qu'elle n'interrompit guère les plaisirs des deux amants. Ils goûtaient ceux de l'Amour et delà Nature. La maison de Neuilly en était l'asile et le théâtre. Tout y était gai et élégant, plus rustique que pompeux, car la mode momentanée consistait à se plaire aux charmes des champs et des jardins. Aussi tout prétendait à l'idylle et MM. de Créange et d'Oriocourt s'en aperçurent quand la fine Nanette eut poussé la porte de la salle où se trouvait M. de Portebize.

Cette salle formait un cabinet de treillage. M. de Portebize se tenait au milieu sur un tabouret. Les panneaux de glaces se renvoyaient son image, de sorte qu'à première vue la pièce semblait habitée par plusieurs personnes; mais M. de Portebize était à lui tout seul tous les bergers des miroirs, car il portait un costume qui, pour être galant, n'en était pas moins pastoral. De hautes guêtres de cuir parfumé lui montaient jusqu'aux cuisses; sa veste, de couleur tendre, était ornée de nœuds et de boufîettes de rubans, dont un gros flot lui tombait de l'épaule. Il arborait un grand chapeau sur une perruque à boucles et s'exerçait à jouer d'une sorte de musette dont il portait la flûte à ses lèvres et dont il supportait sur ses genoux l'outre gonflée de vent.

En le voyant ainsi, Créange et Oriocourt éclatèrent de rire, et M. de Portebize prit part à leur gaieté, quoiqu'il trouvât tout aussi naturel que leurs uniformes son habit de Colin et son déguisement de garçon de village.

— « Sur ma foi, mon cher François, dit M. de Créange quand ils eurent retrouvé leurs esprits, nous ne nous attendions guère à te trouver en cet accoutrement. Peste ! la galante mascarade et le beau berger que tu fais là !

— M'est avis, mon François, ajouta M. d'Oriocourt, que

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