EPILOGUE
la bergère n'est pas loin, et je gage de la voir bientôt apparaître avec sa houlette et sa panetière. »
M. de Portebize prit un air modeste et villageois.
— « Et nous pensons bien, dit en riant Créange, que tu ne souffres point de loups dans ta* bergerie.
— Créange, reprit M. d'Oriocourt, Créange, mon ami, nous n'avons rien à faire ici; nous tombons mal; l'amitié le cède à l'amour. Il règne en maître. Et nous qui comptions sur toi, mon pauvre Portebize, pour nous mener au tripot et nous conduire chez les filles !
— J'avoue, répondit M. de Portebize^ que je serais assez embarrassé de vous accompagner où vous dites et que je n'y ferais guère la figure d'usage ; mais vous accepterez bien pour aujourd'hui l'hospitalité de mon Arcadie. D'ailleurs je veux justifier mon cœur à vos yeux et je ne doute point que la simple vue de Fanchon n'y suffise. La voilà justement qui vient du jardin. »
l\jiie Panchon était délicieuse. Elle marchait sur une longue pelouse dont elle foulait doucement l'herbe molle. Parfois elle se baissait pour cueillir une fleur ou elle courait à la poursuite d'un papillon. Il en voltigeait de légers et de charmants çà et là et de la couleur même de l'été. Elle ne les attrapait point, mais y trouvait l'occasion d'étirer ses bras souples, de courber sa taille mince et de faire flotter sonécliarpe. Elle ne manquait aucune occasion d'être gracieuse et provocante, car elle savait que ses gestes et ses attitudes laissaient en l'esprit de son amant des images voluptueuses dont le souvenir se mêlait comme des rêves aux réalités amoureuses des plaisirs nocturnes. De plus, elle avait vu M. de Portebize debout à la porte du pavillon. Aussitôt elle courut vers lui. Les baisers qu'elle lui lançait du bout de ses doigts devançaient sa course. Son écharpe se déroulait derrière elle, et ce fut ainsi qu'elle vint tomber sur la poitrine de son berger, la tête sur son épaule, les yeux clos et tout étourdie. Quand elle les rouvrit, elle aperçut MM. de Créange et d'Oriocourt qui la saluaient, essoufflée encore et rougissante sous son chapeau de fleurs.
La connaissance fut vite fiiite. Si Fanchon se montrait champêtre et amoureuse avec François de Portebize, elle
savait fort bien que ce joli jeune devait intéresser que médiocrement les étrangers; aussi avec eux redevenait-elle tout de suite piquante et spirituelle. Ces Messieurs, qui craignaient une petite niaise^ admirèrent en elle une personne prompte, vive, gaie et même salée.
Durant la collation qui fut servie, on échangea les propos les plus divers et, au sortir de table, quand on fut se promener au jardin, M"^Fanchon marchait entre MM. deCréange et d'Oriocourt, comme entre deux camarades, en débitant mille folies. L'amour, comme de juste, en faisait les frais, M. de Portebize venait derrière eux, ravi de cette bonne entente et fier de l'esprit de sa maîtresse. Au détour d'une allée, Fanchon se retourna pour dire à son amant :
— « Vos amis sont charmants, Monsieur, et je comprends pourquoi on vous appelait les inséparables. Quant à eux, il a dû leur arriver qu'un cœur ne les séparât point, et moi-même, à être leur maîtresse, j'eusse eu grand'peine à choisir entre eux. »
MM. de Créange et d'Oriocourt se mirent à rire en s'entreregardant.
— « Vous ne pensiez pas dire si vrai, Mademoiselle, repartit M. de Créange, et récemment encore une aventure qui nous fut commune nous donna une preuve singulière de ce que vous avancez en plaisantant. Demandez à M. d'Oriocourt de vous raconter cette histoire. Elle vous divertira.
— D'autant plus que nous voilà au bon endroit, dit M. de Portebize. Asseyons-nous. »
Le jardin descendait doucement vers la Seine en pentes de pelouses. Le point de vue était soigneusement aménagé au naturel, à l'instar de ceux de Monceau ou d'Ermenonville. Il n'y manquait ni le cours d'eau, ni le bosquet, ni l'ermitage, ni les ponts rustiques et, entre les arbres, on apercevait une colonnade en ruines, aux chapitaux enguirlandés de lierre. La compagnie s'assit sur un banc circulaire, et M. d'Oriocourt commença son récit en ces termes.
— « Il faut vous dire. Mademoiselle, que notre régiment partit en manœuvre, il y a deux mois. Elles avaient pour but d'éprouver la solidité des recrues, la résistance des mon-