EPILOGUE
tures et le savoir des officiers ; aussi furent-elles dures et pénibles, tant en exercices difficiles qu'en longues étapes. Tout de même elles prirent fin. Il ne restait plus qu'à s'en revenir, car nous nous étions fort éloignés de nos quartiers ordinaires. Le retour se fit à petites journées et l'une d'elles fut marquée par un grand orage qui nous trempa jusqu'aux os. Le tonnerre éclata avec une violence furieuse, les éclairs se succédèrent sans relâche deux heures durant, ensuite dequoi une pluie régulière vint achever ce que l'averse avait si bien commencé.
Tandis que le gros de la troupe s'accommodait de son mieux dans un village pour y passer la nuit, notre avantgarde, dont nous étions, Créange et moi, s'alla loger dans un petit château dont nous aperçûmes par hasard, de loin, sous le ciel pluvieux, les tourelles pointues. Nos hommes s'abritèrent dans quelques masures voisines et tous deux nous poussâmes vers le manoir. Il faisait presque nuit quand nous entrâmes par une poterne voûtée dans une cour carrée bordée de bâtiments. Nous mîmes pied à terre et nous heurtâmes au logis. »
M. de Portehize, à la cour carrée, à la poterne et aux tourelles pointues, avait dressé l'oreille sans savoir pourquoi.
M. d'Oriocourt continua :
— « Nous fûmes reçus à merveille. Une haute cheminée flambait dans une grande salle basse. La maîtresse du lieu vint à notre rencontre. Elle paraissait forte et bien portante en ses vêtements de couleur sombre. Nous entrevîmes son visage qui nous sembla imposant et plein. Elle portait un trousseau de clefs à la ceinture et quitta son rouet pour nous recevoir.
« Tout d'abord un petit valet d'une quinzaine d'années, vêtu d'une souquenille rapiécée, nous conduisit à nos chambres. Les lits de serge, le carreau rougi, tout annonçait une honnête pauvreté. D'ailleurs, l'aspect délabré du dehors en prévenait déjà, et les écuries où nous avions vu mettre nos chevaux ne leur montraient aucun compagnon. Les araignées tissaient leurs toiles dans les mangeoires et les souris trottaient sur le sol sans litière. Nul sabot ne troublait leurs ébats. Nous nous trouvions sans doute chez quelque
veuve de médiocre état et nous pensions y faire maigre chère. Au bout d'une heure, le petit gueux vint nous chercher pour souper.
« La table dressée nous surprit déjà par la propreté extrême et même par la recherche du service et l'abondance de l'éclairage. Notre hôtesse nous mit à ses côtés. Aux lumières, nous la vîmes mieux. Elle avait dû être fort belle et pouvait encore passer pour l'être. Sa quarantaine, et son surplus peut-être, restait fraîche et saine. Elle était grasse et vigoureuse. Son visage avait sans doute perdu sa finesse, mais la gaieté en demeurait avenante. Les mains fort blanches et le teint éclatant laissaient supposer que le reste avait dû conserver une fraîcheur secrète, comme il arrive souvent en pareil cas aux femmes de cet âge et de cette nature. »
M. de Portebize^ à ce portrait, devenait de plus en plus attentif.
— « Mais où notre étonnement redoubla ce fut quand nous goûtcâmes ce qu'on nous servit. Nous nous trouvions en face de la chère la plus substantielle et la plus délicate. Eh ! Mademoiselle Fanchon, quelles sauces et quels condiments ! Il se Elisait là, dans ce vieux château, une cuisine digne de la table des princes. Nos compliments semblèrent amuser notre hôtesse ; peu à peu elle s'animait et, au lieu de billevesées et de platitudes de provinces auxquelles nous nous attendions, c'étaient les propos les plus joyeux, les plus piquantset les plus libres, s'il faut dire. Cette aimable personne paraissait avoir vécu dans le plus grand monde et la plus galante compagnie.
« Peu à peu, le feu des épices nous montait à la tête. Les vins manquaient. On en servait d'un seul, mais bon. La dame s'en excusa. On vivait ici si à l'écart et dans une retraite si continuelle que là cave s'en ressentait et ne contenait guère que les piquettes du cru. C'était calomnier ce que nous buvions et fliire injure au très digne coteau qui remplissait les verres. Si notre hôtesse s'en contentait pour l'ordinaire, elle semblait se souvenir en avoir bu du meilleur. Elle en parlait avec connaissance et nous nous demandions qui pouvait bien être cette dame qui montrait une expérience