PROLOGUE
l'oncle parût là, même en peinture. Il ne subsistait, en effet, entre les Portebize et leur cousin, d'autre lien que celui de la parenté dont la force durable et imprévue venait de se faire sentir de la façon la plus heureuse, car le vieux gentilhomme, en mourant à Rome où il s'était retiré depuis de longues années, laissait ses biens à ce petit-neveu.
Aussi François 'était-il encore tout abasourdi de cette aubaine. Le peu de chances à cet héritage en rendait la surprise plus agréable encore, et l'heureux héritier ressentait le plaisir qu'il y a à se réveiller un beau matin, et d'un seul coup, solidement riche.
Jamais donc M. de Galandot ne lui parut plus vivant que maintenant qu'il était mort. Le jeune homme cherchait à se représenter exactement son bienfaiteur inattendu, mais il manquait, comme on voit, des secours ordinaires qui aident en pareil cas notre incertitude au sujet de quelqu'un qui prend pour nous un intérêt subit; et il se tourmentait en vain pour s'imaginer comment pouvait donc bien être ce Galandot d'Italie qui mourait si juste k point pour un Portebize de France, et, faute de mieux, il en était réduit pour toute ressource à ne se le figurer autrement qu'à l'effigie des écus dont ce favorable trépas faisait tinter à ses oreilles le bruit argentin. Il lui voyait le profil d'une monnaie et ainsi le trouvait fort beau.
François de Portebize l'était aussi. C'était un garçon de vingt-cinq ans, joli à voir sous son uniforme vert à parements rouges, le catogan bien tressé et noué, sur la nuque, d'un ruban noir. Sa tournure militaire faisait se retourner les femmes quand il passait sur la place en compagnie de MM. de Créange et d'Oriocourt, ses inséparables à la parade comme au tripot. Ils se montraient experts, tous trois, aux jeux d'amour et de hasard. Ils y faisaient brelan et chacun marquait cœur à son tour. Tous trois pauvres d'ailleurs, car, si les profits de l'épaulette sont minces, ceux des cartes sont incertains; aussi, ne possédait-il guère, comme ces Messieurs, que le bien d'une bonne mine et d'une fort bonne naissance, car il était de noblesse prouvée et de taille agréable.
Il s'y ajoutait, de plus, la chance d'être le fils d'une jolie femme dont son père, le gros Portebize, n'avait point dédai-
gné l'avantage d'être le mari en épousant, déjà sur le retour, la belle Julie de Mausseuil, de qui était né le beau François.
Du reste le singulier mariage de cette gracieuse personne et de ce libertin ventru avait eu ses raisons dans l'entremise de la vieille M"^ de Galandot, tante de Julie, qui s'y employa comme nous dirons. L'affaire bâclée, la nouvelle mariée suivit à Paris son époux que les écus de la dot qu'on lui compta aidèrent à reprendre figure.
Celle de sa femme était trop charmante pour qu'on n'y fît pas attention, et Portebize fut attentif à tirer profit de l'émotion que produisaient ce visage délicat et frais, cette beauté voluptueuse et saine et qui semblait naïve. Il se poussa activement en tous sens, s'accrédita et se fût même enrichi si le goût du jeu n'eût été le tambour par lequel s'en alla ce qu'attirait la flûte aux lèvres de cette nouvelle sirène. Cela ne se passa point sans que Portebize fût cocu, mais il le sut être avec profit et bonhomie. Ses cornes furent d'abondance. Sous un air lourdaud et rustre, il était fin, expert et corrompu; aussi se pourvut-il grassement de places lucratives où il prenait de quoi risquer au tapis vert assez pour paraître gros joueur et en acquérir une espèce de renom parmi les brelandiers de la Cour et de la Ville. Cela lui donna une importance qui, jointe aux faveurs qu'il obtint de sa complaisance conjugale, fit de lui une sorte de personnage décrié, mais à même de bien des choses.
Sa femme, pour sa part^ ne se supposa jamais l'instrument de cette louche fortune. Elle n'imaginait point qu'on pût tirer de l'amour autre chose que du plaisir, ni du plaisir que ce que l'on en peut prendre soi-même. Que son mari pensât autrement, peu lui importait. Satisfait des services involontaires qu'elle lui rendait, il ne s'opposait point à son divertissement particulier. Aussi usa-t-elle en toute liberté d'un goût naturel pour la galanterie où la portait la vivacité de ses sens et auquel semblaient la disposer l'éclat même de sa chair et toute la riche exubérance de sa beauté.
Julie provoquait plus le désir qu'elle n'attirait l'amour. Elle répondait à l'un avec une promptitude qui eût sans doute offusqué l'autre, tant elle mettait une sorte de hâte à satisfaire l'impatience qu'elle causait. Aussi fut-elle à son insu