‹ La double mépriseChapitre 27 sur 61 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

C'est une croyance fort répandue dans le Levant, et surtout en Dalmatie, que certaines personnes ont le pouvoir de jeter un sort par leurs regards. L'influence que le mauvais œil peut exercer sur un individu est très grande Ce n'est rien que de perdre au jeu ou de se heurter contre une pierre dans les chemins; souvent le malheureux fasciné s'évanouit, tombe malade et meurt étique en peu de temps. J'ai vu deux fois des victimes du mauvais œil. Dans la vallée de Knin, une jeune fille est abordée par un homme du pays qui lui aemande le chemin. Elle le regarde, pousse un cri et tombe parterre sans connaissance. L'étranger prit la fuite.

J'étais à quelque dislance et, croyant d'abord qu'il avait assassiné la jeune fille, je courus à son secours avec mon guide. La pauvre enfant revint bientôt à elle et nous dit que l'homme qui lui avait parlé avait le mauvais oeil et qu'elle était fascinée. Elle nous pria de l'accompagner chez un prêtre, qui lui fit baiser certaines reliques et pendit à son cou un papier contenant quelques mots bizarres et enveloppé dans de la soie. La jeune fille alors reprit courage; et deux jours après, quand je continuai mon voyage, elle était en parfaite santé.

Une autre fois, au village de Poghoschiamy, je vis un jeune homme de vingt-cinq ans pâlir et tomber par terre de frayeur devant un heiduque très âgé qui le regardait. On me dit qu'il était sous l'influence du mauvais œil, mais que ce n'était pas la faute du heiduque, qui tenait son mauvais œil de la nature, et qui même était fort chagrin de posséder ce redoutable pouvoir. Je voulus faire sur moi-même une expérience : je parlai au heiduque et le priai de me regarder quelque temps; mais il s'y refusa toujours, et parut tellement affligé de ma demande, que je fus forcé d'y renoncer. La figure de cet homme était repoussante, et ses yeux étaient très gros et saillants. En général il les

tenait baissés; mais quand, par distraction, il les

fixait sur quelqu'un, illui était impossible, m'a-t-on

dit, de les détourner avant que sa victime fûttombée.

Le jeune homme qui s'était évanoui l'avait regardé

aussi fixement en ouvrant les yeux d'une manière

hideuse et montrant tous les signes de la frayeur.

J'ai entendu aussi parler de gens qui avaient deux prunelles dans un œil, et c'étaient les plus redoutables, selon l'opinion des bonnes femmes qui me faisaient ce conte.

Ily a différents moyens, presque tous insuffisants, de se préserver du mauvais œil. Les uns portent sur eux des cornes d'animaux, les autres des morceaux de corail, qu'ils dirigent contre toute personne suspecte du mauvais œiL

On dit aussi qu'au moment où l'on s'aperçoit que le mauvais œil vous regarde, il faut toucher du fer ou bien jeter du café à la tête de celui qui vous fascine. Quelquefois un coup de pistolet tiré en l'air brise le charme fatal. Souvent des Morlaques ont pris un moyen plus sûr, c'est de diriger leur pistolet contre l'enchanteur prétendu.

Un autre moyen de jeter un sort consiste à louer beaucoup une personne ou une chose. Tout le monde n'a pas non plus cette facuké iatigereuse, et elle ne s'exerce pas toujours volontairement.

Il n'est personne, ayant voyagé en Dalmatie ou en Bosnie, qui ne se soit trouvé dans la même position que moi. Dans un village sur la Trebignizza, dont j'ai oublié le nom, je vis un joli petit enfant qui jouait sur l'herbe devant une maison. Je le caressai et je complimentai sa mère, qui me regardait. Elle parut assez peu touchée de ma politesse et me pria sérieusement de cracher au front de son enfant. J'ignorais encore que ce fût le moyen de détruire l'enchantement produit par des louanges. Très étonné, je refusais obstinément, et la mère appelait son mari pour m'y contraindre le pistolet sur la gorge, quand mon guide, jeune heiduque, me dit : « Monsieur, je vous ai toujours vu bon et honnête; pourquoi ne voulez-vous pas défaire un enchantement que, j'en suis sûr, vous avez fait sans le vouloir? » Je compris la cause de l'obstination de la mère, et je me hâtai de la satisfaire.

En résumé, pour l'intelligence de la ballade suivante ainsi que de plusieurs autres, il faut croire que certaines personnes ensorcellent par leurs regards, que d'autres ensorcellent par leurs paroles; que cette faculté nuisible se transmet de père en (ils; enfin, que ceux qui sont fascinés de cette manière, surtout les enfants et les femmes, Bêchent et meurent en peu de temps.

MAXIME ET ZOE^

PAR HYACINTHE MAGLANOVICH

0 Maxime Duban! ô Zoé, fille de Jellavich! que la sainte mère de Dieu récompense votre amour! Puissiez-vous être heureux dans le ciel!

Quand le soleil s'est couché dans la mer, quand

1. Cette ballade peut donner une idée du goût moderne. On y voit ua commencement d'afféterie qui se mêle déjà à la simplicité des anciennes poésies illyriques. Au reste, elle est fort admirée, et passe pour une des meilleures de Maglanovich. Peut-être faut-il tenir compte du goût excessif des Morlaques pour tout ce qui sent le merveilleux.

le voïévode s'est endormi, alors on entend une douce guzla sous la fenêtre de la belle Zoé, de la fille aînée de Jellavich.

Et vite, la belle Zoé se lève sur la pointe du pied, et elle ouvre sa fenêtre, et un grand jeune homme est assis par terre, qui soupire et qui chante son amour sur la guzla.

Et les nuits les plus noires sont celles qu'il préfère; et, quand la lune est dans son plein, il se cache dans l'ombre, et l'œil seul de Zoé peut le découvrir sous sa pelisse d'agneau noir.

Et quel est ce jeune homme à la voix si douce? qui peut le dire? Il est venu de loin; mais il parle notre langue : personne ne le connaît, et Zoé seule sait son nom.

Mais ni Zoé ni personne n'a vu son visage; car,

quand vient l'aurore, il met son fusil sur son épaule, et s'enfonce dans les bois, à la poursuite des bêtes fauves. *>

Et toujours il rapporte des cornes du petit bouc de montagne, et il dit à Zoé : « Porte ces cornes avec toi, et puisse Marie te préserver du mauvais œii! »

Il s'enveloppe la tête d'un châle comme un Arnaute*, et le voyageur égaré qui le rencontre dans les bois n'a jamais pu connaître son visage sous les nombreux plis de la mousseline dorée.

Mais une nuit Zoé dit : « Approche, que ma main te touche. » Et elle a touché son visage de sa main blanche ; et, quand elle se touchait elle-même, elle ne sentait pas des traits plus beaux.

1. En hiver, les Arnautes s'enveloppent les oreilles, le» joues et la plus grande partie du front avec un châle tourné autour de la tète et qui passe par-dessous le meutoa.

Alors elle dit : « Les jeunes gens de ce pays m'ennuient ; ils me recherchent tous ; mais je n'aime que toi seul : viens demain à midi , pendant qu'ils seront tous à la messe.

« Je monterai en croupe sur ton cheval, et tu m'emmèneras dans ton pays, pour que je sois ta femme : il y a bien longtemps que je porte des opanke; ie veux avoir des pantoufles brodées^. »

Le jeune joueur de guzla a soupiré, il a dit : « Que demandes-tu? Je ne puis te voir le jour; mais descends celte nuit même, et je t'emmènerai avec moi dans la belle vallée de Knin : là nous serons époux. »

1. Allusion à la coutume qui oblige les filles à porter cette espèce rie chaussure grossière avant leur mariage. Plus tard elles peuvent avoir des pantoufles comme celles des femmes turques.

21'4 LA CUZLA

Et elle dit : « Non, je veux que tu m'emmènes demain, car je veux emporter mes beaux habits, et mon père a la clef du coffre. Je la déroberai demain, et puis je viendrai avec loi. »

Alors il a soupiré encore une fois, et il dit : « Ainsi que tu le désires, il sera fait. » Puis il l'a embrassée; mais les coqs ont chanté, et le ciel est devenu rose, et l'étranger s'en est allé.

Et quand est venue l'heure de midi, il est arrivé

à la porte du voïévode, monté sur un coursier blanc comme lait; et sur la croupe était un coussin de velours, pour porter plus doucement la gentille Zoé.

Mais l'étranger a le front couvert d'un voile épais; à peine lui voit-on la bouche et la mousla-

che. Et ses habits étincellent d'or, et sa ceinture est brodée de perles*.

Et la belle Zoé a sauté lestement en croupe, et le coursier blanc comme lait a henni, orgueilleux de sa charge, et il galopait, laissant derrière lui des tourbillons de poussière.

— « Zoé, dis-moi, as- tu emporté cette belle corne que je t'ai donnée? » — « Non, dit-elle; qu'ai-je à faire de ces bagatelles? J'emporte mes habits dorés et mes colliers et mes médailles. »

€ — Zoé, dis-moi, as-tu emporté cette belle relique que je t'ai donnée? » — « Non, dit-elle, je l'ai pendue au cou de mon petit frère, qui est malade, afin qu'il guérisse de son mal. >

1. C'est dans cette partie de l'habillement que les hommes mettent sui tout uo grand luxe.

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Et l'étranger soupirait tristement. — « Maintenant que nous sommes loin de ma maison, dit la belle Zoé, arrête ton beau cheval, ôle ce voile et laisse-moi t'embrasser, cher Maxime*. >

Mais il dit : — « Cette nuit nous serons plus '] commodément dans ma maison : il y a des carreaux de salin; cette nuit nous reposerons ensemble sous des rideaux de damas. »

— «Eh quoi ! dit la belle Zoé, est-ce là l'amour que tu as pour moi? Pourquoi ne pas tourner la tête de mon côté? Pourquoi me traites-tu avec tant de dédain? Ne suis-je pas la plus belle fille du pays ? »

1. On voit ici comment la fable d'Orphée et d'Eurydice a été travestie par le poète ili^rien, qui, j'en suis siir, n'a jamais lu Virgile.

— c 0 Zoé! dit-il, quelqu'un pourrait passer et nous voir, et tes frères courraient après nous et nous ramèneraient à ton père. » Et parlantainsi, il pressait son coursier de son fouet.

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— « Arrête, arrête, ô Maxime! dit-elle, je vois bien que tu ne m'aimes pas; situ U'i te retournas pour me regarder, je vais sauter du cheval, dusséjeme tuer en tombant. »

Alors l'étranger d'une main arrêta son cheval, et de l'autre il jeta par terre son voile; puis il se retourna pour embrasser la belle Zoé : sainte Vierge ! il avait deux prunelles dans chaque œilM

Et mortel, et mortel était son regard i Avant que

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