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L'AMANT EN BOUTEILLE

Jeunes filles qui m'écoutez en tressant des naltes, vous seriez bien contentes si, comme la belle Khava*, vous pouviez cacher vos amants dans une bouteille.

La ville de Trebigne a vu un grand prodige : une jeune fille, la plus belle de toutes ses compagnes, a refusé tous les amants, jeunes et braves, riches et beaux.

Mais elle porte à son cou une chaîne d'argent 1. Eve.

avec «ne fiole suspendue, et elle baise ce verre et lui parle tout le jour, l'appelant son cher amant.

Ses trois sœurs ont épousé trois beys puissants et hardis. « — Quand te marieras-tu, Khava? Attendras-tu que tu sois vieille pour écouter les jeunes gens ? >

« — Je ne me marierai point pour n'être que l'épouse d'un bey : j'ai un ami plus puissant. Si je désire quelque objet précieux, à mon ordre il l'apporte.

» Si je veux une perle au fond de la mer, il plongera pour me l'apporter : ni l'eau, ni la terre, ni le feu ne l'arrêtent, quand une fois je lui ai donné un ordre.

» Moi, je ne crains point qu'il me soit infidèle :' une tente de feutre, un logis de bois ou de pierre

est une maison moins close qu'une bouteille de

verre. »

Et, de Trebigne et de tous les environs, les gens sont accourus pour voir cette merveille; et, si elle demandait une perle, une perle lui était apportée.

Voulait-elle des sequins pour mettre dans ses cheveux*, elle tendait sa robe et en recevait de pleines poignées. Si elle eût demandé la couronne ducale, elle l'aurait obtenue.

L'évêque, ayant appris la merveille, en a été irrité. Il a voulu chasser le démon qui obsédait la belle Khava, et lui a fait arracher sa bouteille chérie.

1. Les femmes attachent des sequins à leurs cheveux, qu'elles portent en nattes tombant sur les épaules. Celte mode est surtout adoptée dans les cantons limitrophes des provinces turques.

LA GUZLA 27t

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€ — Vous tous qui êtes chrétiens, joignez vos prières aux miennes pour chasser ce noir démon!» Alors il a fait le signe de la croix et a frappé sur la fiole de verre un grand coup de marteau.

La fiole s'est brisée : du sang en a jailli. La belle Khava pousse un cri et meurt. C'était bien dommage qu'une si grande beauté fût ainsi victime d'un démon *.

1. Je trouve, dans le Monde enchanté du fameux docteur Balthasar Bekker, une histoire qui a beaucoup de rapport avec celle-ci :

« EnvircD l'an 1597, Dieu permit qu'aux prières des fidèles il apparût un certain esprit (l'on ne pouvait dire au commencement s'il était noir ou blanc) qui a fait apostasier plusieurs personnes. 11 y avait une certaine fille appelée Bietka, qui était recherchée par uii jeune homme appelé Zacharie. Ils étaient l'un et l'autre natifs de Wieclam, et y avaient été élevés. Ce jeune homme donc, nonobstant qu'il était ecclésiastique et qu'il aspirât à la prêtrise, ne laissa pas de s'engager ei de donner une promesse de mcrfiage; mais, son père l'ayant détourné de ce dessein par la considération du rang qu'il tenait dans l'Église, et voyant ainsi qu'il ne pouvait venir à bout de son entreprise, il s'abandonna à la

mélancolie, de telle sorte qu'il attenta à sa propre vie et s'étrangla. Peu de temps après sa mort, il apparut un esprit à cette jeune fille, qui feignit d'être l'âme de ce Zacharie qui s'était pendu, et qui lui dit qu'il était envoyé de Dieu pour montrer le déplaisir qu'il avait de son crime, et que, comme elle avait été la principale cause de sa mort, il était venu pour s'unir à elle pour accomplir sa promesse. Ce bel esprit sut si bien cajoler cette pauvre créature en lui promettant de l'enrichir, qu'il lui persuada qu'il était l'esprit de son amant défunt, tellement qu'elle se fiança avec lui. Le bruit de ce nouveau mariage de Bietka avec l'esprit de Zacharie se répandant tous les jours de plus en plus dans toute la Pologne, tous les curieux y accoururent de toutes parts.

» Plusieurs des nobles qui ajoutaient foi aux paroles de cet esprit firent connaissance avec lui, et il y en eut même qui le menèrent chez eux. Par ce moyen Bietka amassa beaucoup d'argent, d'autant plus que l'esprit ne voulait rendre aucune réponse, ni parler à personne, ni prédire la moindre chose, que par son consentement. Il demeura un an entier dans la maison du sieur Trepka, intendant de Cracovie; de là, allant de maison en maison, il vint à la fin demeurer chez une certaine dame veuve appelée Wlodkow, où, pendant deux ans qu'ils y séjournèrent, l'esprit mit en œuvre toute son adresse et pratiqua tous les tours qu'il savait faire.

«Voici les principaux. Il donnait assurance des choses passées et présentes. Il élevait adroitement la religion romaine, et enfin il déclamait contre les évangéliques, et assurait qu'ils étaient tous damnés. Il ne voulait pas même qu'aucun d'eux s'approchât de lui; car il estimait qu'ils étaient indignes de converser avec lui; mais il le permettait à ceux dont il était assuré qu'ils ne se souciaient pas tant de la religion que de la souveauté.et par ce moyen il en attrapa plusieurs qu'il fit rentrer dans le papisme. Jusqu'ici personne n'avait

cru que cet esprit était le diable, et on ne l'aurait pas encore appris, si, dans le mois de juillet 1600, certains Polonais, étant allés en Italie, n'eussent répandu le bruit de l'esprit de Zacharie parmi le peuple. Ce qu'un certain Italien, qui exerçait l'art magique, ayant appris, comme il y avait cinq ans que cet esprit qu'il tenait enfermé lui était échappé, il s'en alla en Pologne trouver cette dame Wlodkow, et demanda, au grand étonnement de tous les assistants, que ce diable qui lui avait déserté lui fût rendu ; ce que la dame lui ayant accordé, il renferma de nouveau cet esprit malin dans une Dague et le rapporta en Italie; lequel diable, au dire de cet Italien, aurait causé de grands malheurs en Pologne s'il l'y eût laissé. »

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