PREMIÈRE PARTIE
Serrai est en guerre contre Ostrowicz : les épées ont été tirées ; six fois la terre a bu le sang des braves. Mainte veuve a déjà séché ses larmes, plus d'une mère pleure encore.
Sur la montagne, dans la plaine. Serrai a lutté contre Ostrowicz ainsi que deux cerfs animés par le rut. Les deux tribus ont versé le sang de leur cœur, et leur haine n'est point apaisée.
1. Cette chanson est, dit-on, populaire dans le Monténègre : c'est à Narenta que je l'ai entendue pour la première fois.
Un vienx chef renommé de Serrai appelle sa fille: « — Hélène, monte vers Ostrowicz, entre dans le village et observe ce que font nos ennemis. Je veux terminer la guerre, qui dure depuis six lunes. >
Hélène a mis son bonnet garni de tresses d'argent et son beau manteau rouge brodée Elle a chaussé de forts souliers de buffle^, et elle est partie pour la montagne au moment où le soleil se couchait.
Les beys d'Ostrowicz sont assis autour d'un feu.
i. Dans le Monténègre, les femmes servent toujours d'espions. Elles sont cependant respectées par ceux dont elles viennent observer les forces et qui ont connaissance de leur mission. Faire la moindre insalte à une femme d'une tribu ennemie serait se déshonorer à jamais.
2. En illyrique, opanke : c*est une semelle de cuir cru attachée à la jambe par des bandelettes; le pied est recouvert d'une espèce de tricot bigarré. C'est la chaussure des femmes et des filles. Quelque riches qu'elles soient, elle portent les opanke jusqu'à leur mariage; alors, si elles veulent, elles peuvent prendre les pachmacks ou chaussure en maroquin des femmes turques.
Les uns polissent leurs armes, d'autres font des cartouches. Sur une botle de paille est un joueur de guzla qui charme leur veille.
Vï
Hadagny, le plus jeune d'entre eux, tourne Jes yeux vers la plaine. Il voit monter quelqu'un qui vient observer leur camp. Soudain il se lève et saisit un long fusil garni d'argent.
« — Compagnons, voyez-veus cet ennemi qui se glisse dans rombre? Si la lumière de ce feu ne se réfléchissait pas rârson bonnet*, nous serions surpris; mais, si mon fusil ne rate, il périra. »
Quand il eut baissé son fusil, il lâcha la détente, elles échos répétèrent le bruit du coup. Voilà qu'un bruit plus aigu se fait entendre. Bietko, son vieux père, s'est écrié : « — C'est la voix d'une femme !
» Oh ! malht'u»! malheur I honte à notre trif)u !
1. Les bonnets soat garnis de méJuilIes et de galons bnl< lanls.
C'est une femme qu'il a tuée au lieu d'un homme armé d'un fusil et d'un yatagan! » Alors ils ont pris chacun un brandon allumé pour mieux voir.
Ils ont vu le corps inanimé de la belle Hélène, et le rouge a coloré leurs visages. Hadagny s'est écrié : « — Honte à moi, j'ai tué une femme ! Malheur à moi, j'ai tué celle que j'aimais! »
Bietko lui a lancé un regard sinistre. « — Fuis ce pays, Hadagny, tu as déshonoré la tribu. Que dira Serrai quand il saura que nous tuons des femmes comme les voleurs heiduques * ? >
Hadagny poussa un soupir ; il regarda une dernière fois la maison de son père ; puis il mit son long fusil sur son épaule, et il descendit de la montagne pour aller vivre dans des pays éloignés.
Cette chanson a été faite par Jean Wieski, le
1. Le nom d'heiduque est presque une injure pour les habitants des villages riches.
plus liabile des joueurs de guzla. Que ceux qui voudront savoir quelle fut la fin des aventures d'Hadagny payent le joueur de guzla de son grand travail.