LES PROMESSES DE TIMOTHÉE
Je sentis le piège et je sautai à deux mains sur le rouleau.
— Vous ne le verrez pas, m'écriai-je.
— Pourquoi ?
— Vous n'avez pas besoin de le voir.
— Il est donc mauvais ? demanda le Toulousain avec un sourire aigre.
— Il est excellent, répondis-je. Tellement bon que je ne suis embarrassé de le placer nulle part; mais le placement de l'article n'est pas la question du moment. La question, la question instante, c'est l'avance, c'est l'argent ; cet argent qu'il me fallait absolument il y a un mois, il y a huit jours, hier, ce malin, comprenez-vous? l'avance, voilà le service; et ce service, je ne puis le demander qu'à un ami comme vous.
Timothée, qui s'était rassis, roulait les yeux d'orient à occident et fourageait à deux mains son épaisse chevelure noire.
En ce moment la porte du cabinet s'entrouvrit et la tête d'un garçon de bureau s'avança par l'ouverture :
— - Monsieur. .
' — C'est bon I ! tonna le gérant qui bondit sur son siège.
Mais, malgré son impétuosité, il ne put couper la phrase du garçon : — Monsieur D*** demande monsieur.
Un silence solennel suivit ce petit incident.
6i LES PROMESSES DE TDIOTHEE
— Après ce que nous venons de dire l'un et l'autre, reprit Timothée d'un ton grave, vous ne pouvez pas douter que je ne fasse tout ce qui me sera possible pour vous satisfaire. Vous m'avez obligé...
Je voulus l'interrompre et faire cesser cette comédie de dignité burlesque ; mais Timothée répéta en haussant la voix :
— Vous m'avez obligé, je vous dois beaucoup, et croyez bien que je n'ai jamais désiré plus vivement qu'à cette heure de m'acquitter. Je ne sais pas trop si je pourrai me faire écouter de D*** en ce moment; les complications de la situation politique...
— Oui, oui.
— Mais enfin, d'une façon ou d'une autre...
— Mon cher Timothée, dis-je en le retenant, puisque je vous vois en de si bonnes dispositions, permettez-moi de vous rappeler que le service que vous méditez de me rendre doublerait de prix en arrivant le plus tôt possible.
— C'est entendu.
— J'oserai alors vous demander à quelle heure. . .
— Me donnez-vous jusqu'à onze heures du soir !
— Parfaitement.
— Eh bien alors, onze heures du soir... à l'imprimerie.