A SIDONIE DE C
^ L VOUS plaît, chère petite, pour faire diversioQ à la vie que vous menez ici, dans ce vieux et ennuyeux château peuplé de vieilles et ennuyeuses figures qui pour VOUS n'ont plus que l'apparence de la vie, — il vous plaît de vous adresser à la plus vieille (vous voyez que'je ne vous fais pas dire la plus ennuyeuse] et de la faire parler d'amour ! — C'est un contraste, et votre âge les aime. Vous riez d'avance de la grimace que fera ma bouche en prononçant ces jolis mots. Eh bien ! chère enfant, vous ne la verrez pas; car, au lieu de parler, je vais écrire. Et je vous devrai de
plus une bonne soirée; car je me suis promis de veiller cette nuit en écrivant pour vous mes impressions de jeune fille.
Quand je dis pour vous , je ne sais trop qui de vous ou de moi y profilera davantage : il est bien vrai que vous lirez demain ces confidences ; mais moi je les lirai ce soir, et je suis sûre qu'il m'arrivera plus d'une fois d'oublier que j'écris pour une autre. Et puis, d'ailleurs, c'est mon propre roman que je raconte ; quelle histoire, quelles aventures pourraient me toucher davantage ?
Mon roman ! ah ! je vous vois ouvrir de grands 3eux. Eh bien! oui, un roman, et des plus romanesques, je m'en vante !
Mais d'abord, mettons-nous d'accord sur le degré d'estime où nous devons tenir les romans; je ne voudrais pas non plus exposer par trop ma vieillesse à vos malices. Me poser en coquette octogénaire, tourmentée du regret de ses galanteries, no serait pas du tout mon fait. Sachez que je tiens ma vie pour très-bien employée, quoique j'aie été mariée à dix-neuf ans à un homme plus âgé que moi de vingt ans et fort peu galant. Et si Dieu ne m'avait repris mes deux pauvres enfants, dont Tun est mort à l'armée, et l'autre, vous savez comment, je ne supporterais la comparaison avec personne pour le bonheur.
Je ne veux pas médire de l'amour : on a dit qu'il était la grande affaire de notre sexe. Mais croyez-
moi, la règle suprc'nio de la vie est la prudence, et tout compensé, on ne se trouve pas trop à plaindre, îorsqu'arrivée à celte extrémité de l'âge, on recueille le tribut légitime d'hommages que le monde accorde aux grands devoirs remplis. On peut alors se livrer sans mélange d'amertume à ces retours vers le temps de la jeunesse ; on les met sur le compte de la caducité, j'allais dire de l'enfantillage. Ne pensez pas, chère enfant, que j'abuse du privilège dévolu aux cheveux blancs. L'amant le plus aimé, le plus aimable, peut nous coûter un regret, nous enlever une illusion, et mieux vaut, à tout prendre, à côté d'une vie sans tache, emporter un souvenir non défloré, que d'avoir à déplorer dans sa vieillesse la perte de son bonheur et de son repos, sacrifiés à une erreur.
Aimez votre mari , si vous pouvez ; mais aimez avant tout votre honneur : la noblesse est à ce prix.... Je m'aperçois que j'intervertis l'ordre accoutumé, et que la morale vient ici avant la fable. A qui la faute?
A vous, sans doute. A coup sûr je ne songerais pas à moraliser, si votre image obstinée ne demeurait au bout de mon papier. — Allez-vous en, et laissez-moi toute à mes souvenirs.
J'avais donc dix-sept ans. Dix-sept ans ! . . . Environ le cinquième de l'âge que j'ai aujourd'hui. Je viens de réfléchir pendant une demi-heure sur cette ligne,
et j'ai pensé plus de choses que je n'en pourrais écrire pendant toute cette nuit.
Faut-il vous décrire la personne que j'étais alors? A quoi bon? Vous avez vu le portrait qui est dans ma chambre, et que mon mari fit peindre par Tocqué, l'année même de notre mariage. Eh bien ! j'étais tout le contraire de ce portrait-là ; on m'y a fait les yeux bleus, et je les avais gris; la main potelée, et je l'avais maigre. A cela près, j'en valais bien une autre; quoique ma chevelure fût plutôt brune que blonde, ce qui était un malheur alors, attendu que la reine avait les cheveux blonds, et qu'en tout le roi fait la mode. Dites à mon petit neveu Henri de vous réciter là-dessus un vers latin qu'il sait, et qui dit cela fort bellement.
J'étais à dix-sept ans orpheline de père et de mère, et je ne faisais que sortir du couvent, d'où ma grand'mère, M'"^ de Rémontré, m'avait retirée pour me prendre avec elle, autant pour se donner une compagnie quffpour m'initier aux soins d'une maison et à l'usage de la société.
M'"^ de Rémontré avait été longtemps pour moi toute une famille ; j'avais perdu mon père à sept ans, ma mère à douze, et pendant les six années que j'avais passées au couvent, le visage de cette bonne femme avait été le seul que j'entrevisse aux heures de récréation derrière la grille du parloir. C'était encore avec elle et grâce à elle que j'avais pu, à certains jours , prendre un avant-goût de la vie de
ce monde, dont les mystères exaltaient si fort les imaginations des jeunes recluses. Mon bras passé sous le sien, je m'aventurais dans les rues, repaissant ma curiosité des merveilles étalées dans les boutiques, et cherchant à pénétrer le secret de l'activité, des attitudes, des regards de cette foule qui circulait autour de nous. — C'est encore à ma grand'mère que j'avais du de ne pas trop m'apercevoir que j'étais orpheline aux jours de vacances. N'était-ce pas tout simple, après cela, que je lui reportasse toute l'affection dont mon cœur était plein, et que tant de pertes laissaient sans objet ?
Toutefois, il faut le dire pour être vraie, cette volonté d'attachement no résista pas à trois mois d'intimité. Douée de toutes les vertus qui rendent une femme de son âge vénérable , M"^ de Rémontré apportait dans la pratique de la vie cette ponctualité mesquine à laquelle se plient difficilement les jeunes filles élevées hors do la maison et du ménage. Vous dirai-je toute la vérité , mon enfant ? ma grand'mère était ce qu'on appelle bornée. Fière d'avoir élevé six enfants, et d'avoir, pendant quarante ans , tenu irréprochablement sa maison, elle ne concevait pas d'autres occupalions pour une femme que celles de l'office et de la lingerie. Pieuse, elle avait une dévotion étroite et formaliste qui me choquait d'autant plus , qu'isolée de bonne heure et contrainte en quelque sorte de dépenser mes tendresses en rêveries,
j'avais rapporté du couvent une piété exaltée et mystique, que mon confesseur m'avait plus d'une fois engagée à régler. — Déûez-vous de l'orgueil, me disait-il.
Nous occupions, ma grand'mère et moi, sur les derrières de Thôtel d'A..., rue Saint-Dominique, à l'entresol , un vaste et sombre appartement dont toutes les fenêtres, une exceptée (celle de ma chambre, qui avait vue sur des jardins), donnaient sur la cour. Dès le premier jour de mon arrivée, j'étais entrée, sous le contrôle de M™® de Rémontré, en fonctions de ménagère : une partie de la matinée se passait à faire mon éducation; les visites et les exercices de piété remplissaient le reste de la journée. Tout le temps dont je ne pouvais justifier l'emploi par une occupation déterminée était réclamé par ma grand'mère, à qui je faisais en outre compagnie pendant toute la soirée.
Une fois par semaine, M"*^ de Rémontré réunissait à dîner toute sa famille, réduite par la mort de mon père à cinq membres, trois fils et deux filles, tous mariés, et dont quelques-uns avaient des enfants déjà assez grands pour être mis à table. Vous comprenez, ma chère enfant, que ces jours-là étaient des jours de bataille rangée. Il s'agissait do présider au recensement de la vaisselle, au dénombrement dos compotes, à l'ordonnance du dessert. Ma grand'mère était parfois près de se scandaliser de l'indifférence et du sang-froid que j'apportais à ces manœuvres,
LE ROMAN D'UNE DÉVOTE iOI
qui provoquaient cliez elle une activité voisine de l'enthousiasme.
Un autre jour, et à tour de rôle, nous dînions chez l'un de mes oncles qui ce jour-là recevait aussi chez lui toute la famille.
Ces deux dîners par semaine et trois ou quatre bals que mes tantes donnaient chaque hiver, étaient les seules distractions à la vie la plus monotone, la plus uniforme, la plus triste, en un mot, qu'il soit possible d'imaginer pour une jeune fille de dix-sept ans. Dieu m'est témoin, mon enfant, qu'en rappelant les souvenirs de cette vie, je n'y mêle aucun sentiment d'amertume contre celle qui me la faisait partager. Elle sait, et Dieu aussi, que sa mémoire n'a jamais cessé d'être bénie, et qu'à mesure que les années effaçaient l'impression des inégalités que la différence d'âge créait entre nous, j'ai senti croître ma vénération pour ses vertus et ma reconnaissance pour sa bonté maternelle, et peut-être aussi le regret de les avoir trop peu appréciées autrefois. Mais estce ma faute si, en essayant de redevenir l'enfant que j*a4 été, je réveille en moi les susceptibilités et les préjugés égoïstes de l'enfance, si j'éprouve un certain frisson à me retrouver dans ces profondes et mornes pièces peuplées de mes inquiétudes et de mes tristesses d'orpheline ? Était-ce ma faute alors si, durant ces longs tête-à-tête, pendant les soirées d'hiver, ma pensée retournait avec regret au souvenir des con-
versations du couvent, oîi du moins il se disait quelque chose?
Il est vrai que j'avais contre ces ennuis un refuge, ma chambre, située, comme je vous l'ai dit, au fond de l'appartement; ce qui en faisait une véritable retraite. Là étaient les portraits de mon père et de ma mère; là aussi mon clavecin, les quelques livres que j'avais rapportés du couvent et dont la plupart m'avaient été donnés par mes institutrices, et encore deux ou trois dessins encadrés, présent? de mes compagnes chéries. C'était là que, sous prétexte d'étude ou de toilette, je pouvais me retirer de temps à autre, pour me recueillir en moimême, souvent pour pleurer sur les malheurs de mon enfance, et plus souvent encore pour déplorer mon avenir aussi plein d'angoisses que mon passé.
Car, sachez-le, ma fille, au malheur d'être orpheline, s'ajoutait pour moi l'embarras d'être pauvre. Mon père s'était vu ruiné dès les premières années de son mariage (ce désastre foudroyant avait abrégé sa vie) et le peu que j'avais à prétendre dans l'héritage de ma grand'mère faisait de moi un parti peu considérable. C'avait donc été, dès les commencements de notre réunion, le texte ordinaire des remontrances grand'maternelles, qu'ayant peu de dot à apporter à mon mari, je devais redoubler d'attention sur moi-même, afin de lui rendre en bonheur ce qu'il me donnerait en fortune. Je devais surtout me préparer à l'avance à considérer mon époux
comme un bienfaiteur, et à accueillir comme actes de générosité les recherches dont je serais l'objet. Je vous avouerai que, modestie à part, ce raisonnement me blessait un peu. Il me semblait que si pauvre que je fusse, co n'était pas un si mince cadeau que ma personne, et que je valais bien la peine d'être désirée. Cette façon de me présenter les idées des hommes sur le mariage me fit prendre en mépris le sexe tout entier. Les marques de politesse ou de galanterie, les compliments que je recevais, au bal, de mes danseurs, me paraissaient autant de lieux-communs hypocrites, ou de consolations outrageantes, dont je me vengeais, soit par des railleries, soit par le plus hautain silence. Mon parti, d'ailleurs, était pris d'échapper à cette fatalité d'humiliation. Plutôt que d'accepter le mariage comme un bienfait et de voir mettre en balance mes affections et une fortune, j'étais décidée à tenir éternellement compagnie à M™^ de Rémontré; dussé-je, redevenue pour la seconde fois orpheline, retourner au couvent pour n'en plus sortir.
J'étais, du reste, trop persuadée que ces résolutions seraient généralement peu approuvées autour de moi, j'avais même trop lieu de craindre de les voir interpréter d'une manière désavantageuse, pour ne pas éviter de les manifester. Jamais les exhortations de ma grand'mère ne soulevèrent, de ma part, la plus légère objection. Les allusions que l'on faisait en ma présence à mon futur établissement,
iOi LE ROMAN DUNE DÉVOTE
étaient accueillies tête baissée et en silence. Mais celte réserve obstinément gardée chaque fois que revenait sur le tapis ce sujet, si éminemment intéressant pour toute jeune fille avait elle-même quelque chose d'inquiétant. — « Oh! nous savons que vous avez une tête, » — me disaient en riant les plus clairvo3'ants de la famille...
Ici, je m'aperçois qu'ayant à nommer fréquemment, dans le cours de ce récit, mes oncles et mes tantes, le plus court moyen de vous les faire connaître est de vous les présenter tout d'une file, comme en tête d'une pièce de comédie. Je vous ai dit que madame de Rémontré avait conservé trois fils et deux filles. Celui de mes oncles qui était devenu l'aîné après la mort de mon père était appelé, dans la famille, M. de Rémontré ; j'appelais les deux autres simplement par leurs noms de baptême, le cadet, mon oncle Rertrand,le troisième, mon oncle Lévisle ; mes deux tantes (les deux sœurs de mon père], qui prenaient rang après l'aîné de mes oncles, avaient épousé l'une un magistrat, M. de Banville, l'autre M. de Rifïec, commissaire des guerres.
D'une si nombreuse parenté, une seule personne m'avait inspiré une sympathie véritable : c'était ma tante Léviste, de son nom Madeleine de Lévi, et que j'appelais communément ma tante Madeleine. Elle n'avait que quelques années de plus que moi, et le soin qu'elle mettait à m'appeler sa nièce, pouvait passer pour une coquetterie, tant la comparaison lui
était avantageuse. Je l'avais trouvée, à ma sortie du couvent, mariée seulement depuis cinq ans et mère d'une jolie petite fille de quatre ans que nous promenions ensemble. C'était une personne enjouée et spirituelle, tempérant par une bonté excessive, un esprit des plus vifs. Dès les premiers jours, elle m'avait mise à l'aise en démêlant fort délicatement le sujet de ma mélancolie et de ma réserve. Comme le respect qu'elle portait à sa belle-mère était sincère, elle ne craignait pas d'y faillir en s'égayant dans le particulier sur les manies que l'âge lui avait fait contracter. Souvent il lui arriva de dissiper, à force de saillies, les accès d'humeur que certaines tracasseries m'avaient causés. Il était du reste impossible, tant sa gaîté était communicative et sa franchise innocente, de concevoir contre elle lo moindre ressentiment, comme de ne lui pas tout accorder. Que de fois elle fit tourner à mon profit cet ascendant de son heureux caractère, en enlevant d'assaut des permissions , des tolérances que je n'aurais jamais osé solliciter ! Je puis dire que si j'ai dû à ma grand'mère de passer honorablement les années de ma jeunesse, c'est à ma tante Madeleine que je dois de ne les avoir pas tout à fait passées sans joie et sans plaisir. — J'allais lui devoir plus encore, car elle fut, ainsi que vous l'allez voir, l'occasion de l'événement qui pendant deux ans anima ma vie et dont il est temps que j'aborde le
récit, si je ne veux absolument vous noyer avec moi dans mes radotages.
Un jour donc, un jour, — nous de>ions précisément dîner le lendemain chez mon oncle Léviste, — ma tante de Rifïec vint dans la matinée faire visite à sa mère. J'étais assise à quelques pas d'elles ; rt je brodais, ne donnant à l'entretien qu'une assez médiocre attention, lorsque les mots suivants, prononcés par ma tante, me firent tout à coup sortir de mon indifférence.
— Nous aurons demain, chez Madeleine, disaitelle, un convive sur qui vous ne comptez pas.
— Et qui donc?
Ma tante se mit alors à parler fort bas et fort vite, manœuvre qui lui était habituelle, car elle était nanaturellement fort mystérieuse et particulière.
Je voyais seulement ma grand'mère lever les yeux au ciel d'un air de componction et joindre piteusement les mains en poussant des : Hélas 1
— La pauvre enfant ! quel malheur ! C'est une grande croix que le Seigneur lui a infligée ! Quelle plaie pour une famille ! etc. — Eh ! pourquoi ne pas le laisser à son régiment? Qu'en veut on faire à Paris ?
— Il n'y sera qu'en passant, répondit ma tante. Et là-dessus elle reprit le ton confidentiel et ne le quitta plus jusqu'à la fin de sa visite.
J'avoue que ce peu de mots et l'annonce d'un personnage inconnu avaient quelque peu éveillé ma
curiosité, bien que je fusse habituée à voir ces dames considérer comme événements importants les choses les moins intéressantes. Le soin qu'on avait pris de me mettre en dehors de la confidence me rendait les questions assez difficiles. Heureusement pour moi, madame de Rémontré, naturellement peu gardeuse de nouvelles, me mit au fait dans le courant de la soirée.
Le convive inattendu que nous devions trouver le lendemain chez ma tante Madeleine n'était autre que son propre frère, M. de Lévi, qui traversait Paris pour s'aller embarquer au Havre.
— Sa famille, me dit ma grand'mùre, a pris le parti de l'envoyer aux Indes, car, ajouta-t-elle, c'est un mauvais sujet !
Un mauvais sujet ! que pouvait-ce être qu'un mauvais sujet ? Habituée à ne jamais voir d'autres hommes que mes oncles, ou les amis de la famille, gens pour la plupart bien nés et d'une urbanité parfaite, que pouvais-je imaginer qui répondît à cette qualification? Ce mot réveillait d'ailleurs dans ma mémoire un souvenir confus de certaines imaginations fantastiques démon enfance. Quelquefois, alors que j'étais toute petite fille, il m'arrivait d'être troublée dans mon sommeil du soir par des chants et des cris poussés dans la rue. J'appelais ma mère et je lui demandais qui étaient ces gens qui chantaient et criaient si fort à pareille heure? Et ma mère me répondait : Ce sont de mauvais sujets, mon enfant.
Le frère de ma tante Madeleine était-il donc de ces gens-là !
Assurément il aurait le teint allumé, les mains rouges, les cheveux en désordre et sans poudre ; une grande épée mal attachée lui battrait aux jambes ; il sentirait le vin et le tabac, parlerait haut; il jurerait peut-être (— s'il allait jurer! — ) et si j'allais être placée près de lui à table? En y réfléchissant, je finissais par trouver ma grand'mère bien imprudente de m'exposer à un semblable voisinage.
Lorsque nous arrivâmes le lendemain chez mon oncle, le cercle était déjà formé autour de la cheminée. En traversant la pièce, je vis une ombre se lever à ma gauche dans l'embrasure d'une fenêtre et nous faire un salut profond , auquel je répondis sans lever les yeux. Et ma prudence m'avait bien inspirée, car, en approchant du cercle, je n'y découvris aucun visage inconnu. Il fallait donc que l'ombre qui nous avait saluées fût le Mauvais Sujet en personne.
Il s'était rassis après tout le monde et avait repris l'occupation que nous avions interrompue, qui était (le singulier passe-temps pour un homme de sa trempe !] de faire sauter sur son genou la petite fille de ma tante, l'enfant dont je vous ai parlé. Assise à la place la plus reculée, je pouvais sans me détourner et rien qu'en prêtant l'oreille deviner à quel jeu il l'amusait. Il lui parlait à mi-voix et sur un ton comique, lui disant apparemment des choses fort
plaisantes, car la petite se tordait di) rire à chaque parole. Elle fit à la fin un tel bruit, que toutes les têtes se tournèrent, moins la mienne, vers la fenêtre, et mon oncle de Riffoc, qui se chauffait adossé à la cheminée, dit :
— Voilà une petite fille qui paraît bien aimer son oncle.
— Mon frère, répliqua ma tante Madeleine, aime beaucoup les enfants, et, comme il fait tout ce que veut celle-ci, ils sont les meilleurs amis du monde.
Le Mauvais Sujet, ainsi interpellé, se leva, et soutenant à deux mains la petite cramponnée à son cou, s'avança dans le cercle :
— Il faut bien que je m'occupe beaucoup d'elle si je veux qu'elle se souvienne un peu de moi !
Tl avait parlé ! — Etait-ce bien lui que j'avais entendu? Etait-ce bien la sienne, cette voix douce, voilée , chantante, à l'accent timide et presque plaintif?
J'osai alors le regarder; il n'était qu'à deux pas de moi.
Ma chère, cet homme, que je m'étais figuré sous des dehors épouvantables, était mince et mignon, comme une jeune femme. Il était vêtu tout de gris, simplement, mais avec goût ; son épéo, ses manchettes étaient en ordre, el à part le dérangement causé par la pétulance de sa compagne, il eût été aussi irréprochablement coiffé qu'aucun des cavaliers avec qui j'avais dansé au bal. Je ne vous
dirai rien de sa figure; c'est le seul visage d'homme que je n'aie pu considérer sans me sentir troublée.
En ce moment on vint avertir que le dîner était servi. Mes oncles et mes tantes s'acheminèrent deux à deux vers la salle. Resiée la dernière et seule, je me disposais à les suivre, lorsque M. de Lévi s'approcha de moi, tenant toujours la petite fille assise sur son bras gauche :
— M'excuserez-vous, me dit-il, mademoiselle, si je ne vous offre que la main qui me reste ?
Je lui abandonnai avec circonspection le bout de mes doigts, et, détournant la tête, je me laissai conduire à ma place.
Cette fois mes craintes se réalisèrent : on m'avait placée à la droite du Mauvais Sujet ; et j'avoue que, quoiqu'il m'eût déjà fallu rabattre de mes préventions, je ne me sentis pas d'abord fort à mon aise. Je craignais à tout instant que le mauvais naturel de mon voisin ne se fît jour par quelque horrible incartade. Certes, pensais-je, si ce jeune homme est tel qu'on le prétend, il est en même temps un grand hypocrite ; mais pourra-t-il soutenir son rôle jusqu'au bout? Rebuté de ne recevoir aucune réponse aux paroles qu'il m'adressait par politesse, il entreprit de lier conversation avec sa voisine de gauche. Bien que je me sentisse un peu soulagée en le voyant porter ailleurs son attention, je ne cessai pas pour cela de désirer impatiemment la fin du dîner. Je savais que, le repas terminé, mes oncles
avaient l'habitude d'organiser queliue partie de jeu, à laquelle ni mes tantes ni moi ne prenions part; or, M. de Lévi ne pouvait manquer d'être joueur et joueur forcené. J'espérais donc que nous serions par là délivrées de sa compagnie pour tout le reste de la soirée. Mais, contre mon attente, M. de Lévi, sans se soucier du jeu le moins du monde, vint s'établir derrière nos sièges ; et comme sur ses instances répétées on avait ramené l'enfant au salon, il la prit de nouveau sur ses genoux et recommença de lui faire cent contes fort drôles, dont la petite riait aux larmes. Après qu'on l'eût remmenée pour la coucher, ce qui ne se fît pas sans résistance, M. de Lévi alla s'accouder au fauteuil de sa sœur et se mêlant à notre conversation, conta deux ou trois anecdotes fort spirituelles et de bon goût, dont ces dames eurent le courage de se divertir. Quant à moi, je n'en aurais pas ri pour un empire, tant je craignais d'attirer sur moi l'attention de cet homme terrible.
Plus tard, mon oncle de Danville, qui avait quitté le jeu, entreprit de causer avec lui du pays qu'il allait visiter; M. de Lévi parla fort savamment, en homme qui a beaucoup réfléchi et qui sait ce qu'il va faire.
Et la soirée se passa ainsi.
Je me retirai, dirai-je fort désappointée? fort intriguée, si vous voulez. Mes idées étaient tellement brouillées, qu'incapable d'accorder ce que je venais
de voir et d'entendre, avec ce que j'avais attendu, je pris le parti de m'en ouvrir en route à madame de Danville.
Elle ne put s'empêcher de rire du portrait que je m'clais fait de M. de Lcvi d'après mes impressions d'enfance : — 11 est vrai, me dit-elle, qu'il serait assez difficile de te donner une idée des torts qu'on lui reproche; mais sois bien persuadée qu'on ne t'a pas trompée et qu'il est bien réellement ce qu'on t'a dit qu'il était, un mautais sujet.
Je ne savais vraiment pas que penser.
Comment ce jeune homme qui avait la voix si douce qu'il semblait s'attendrir en parlant ; cet homme qui aimait les enfants comme une femme, au point de s'amuser toute une soirée du babil d'une petite fille de cinq ans; cet homme qui se montrait sobre à table, réservé en paroles, qui n'avait pas goût au jeu , cet homme-là était un mauvais sujet !
Que pouvaient être ces torts si graves, qu'il m'était impossible de soupçonner? Une chose achevait de me déconcerter ; c'était la remarque que j'avais faite d'une sympathie profonde entre ma tante Madeleine et son frère. Chaque fois que les hasards de la conversation les faisaient échanger quelques mots ensemble, je voyais sa belle ame monter à ses yeux, et les regards qu'ils attachaient l'un sur l'autre étaient empreints d'une tendresse infinie.
Comment imaginer un attachement si vif entre
«ne femme d'une aussi haute vertu et un homme dégradé par le vice ?
En prenant congé de nous, M. de Lévi avait sollicité de ma grand'mère la permission de lui rendre visite le lendemain- Vous pensez bien que je n'eus garde de m'absenter du salon à ce moment-là.
La visite, au surplus, fut courte; et, bien que M. de Lévi nxG parût d'une politesse exquise, madame de Rémontré ne l'encouragea nullement à la prolonger.
Le second jour qui suivit cette visite était celui où ma grand'mère avait coutume de réunir ses enfants chez elle. Elle ne crut pas pouvoir se dispenser d'engager le voyageur, d'autant que, comme il logeait chez sa sœur, elle eût pu se trouver choquée d'une omission.
J'eus donc ainsi une nouvelle occasion d'éclaircir mes doutes.
J'étais au reste un peu mieux renseignée cette fois que la première. L'attachement que j'avais surpris chez ma tante pour son frère, m'avait donné à penser qu'en m'y prenant bien je pourrais obtenir d'elle quelques explications 'vous comprenez bien que jusque-là ma curiosité seule était en jeu). J'allai donc un matin lui rendre visite.
Ma tante prit, en me parlant de son frère, un air sérieux et pensif. Tout ce qu'elle me dit à son sujet peut se résumer dans ces quelques phrases que j'ai retenues : — C'est un malheureux enfant, disait-elle
Ui LE ROMAN DUNE DÉVOTE
qui n'a jusqu'ici fait de mal qu'à lui-même, mais il s'en est fait beaucoup; heureusement qu'il est encore assez jeune pour pouvoir tout réparer. — Le parti qu'on prenait lui paraissait rigoureux, et elle n'était pas sans inquiétude en songeant au climat du pays où il allait vivre.
Ainsi donc, je ne m'étais pas trompée ; ma tante aimait profondément son frère. J'étais certaine, au ton dont elle m'avait parlé, qu'en présence d'un juge sévère elle eût pris sa défense.
Une pareille caution était bien faite pour ébranler mon jugement.
Il est vrai que j'avais recueilli autour de moi pendant ces trois jours des bruits tout différents. J'avais entendu parler de sommes considérables follement dissipées, de coups de tête, de fuites, d'ordres paternels méconnus, etc. Cette phrase de ma grande mère : Pourquoi ne pas le laisser à so7i régiment? m'avait été expliquée. J'avais appris que contraint par son père d'entrer au service, M. de Lévi s'était mis dans la nécessité d'en sortir, et que cette dernière frasque avait motivé le parti qu'on avait pris de l'envoyer aux Indes.
A ces griefs, j'opposais les raisons d'excuse que la conversation de ma tante Madeleine m'avait fournies. D'un côté, une mauvaise direction, une sévérité excessive, de l'autre, les emportements de la jeunesse; et j'arrivais à cette conséquence que peutêtre ce jeune homme ne faisait que porter la peine
d'un mal-entendu entre sa famille et lui. Si graves que fussent ces prodigalités, ces fougues, ce n'était là, comme l'avait dit ma tante, que des fautes envers soi-même, et dont le coupable avait été seul à souffrir ; et pour les lui faire expier, on l'exilait à deux mille lieues des siens, sous un climat meurtrier, peut-être l'envoyait-on à la mort !
Ce second dîner pendant lequel je me trouvai encore la voisine de >f. de Lévi, se passa sans aucun incident nouveau, à cela près que, moins mal prévenue ou moins intimidée, je cessai d'affec'.er pour l'entretien de mon convive l'éloignement que j'avais manifesté le premier jour. J'ajoute qu'il parut se plaire à ce changement et que le soin qu'il prit de s'occuper de moi me témoigna que ma bonne volonté n'était point perdue.
Vers la fin de la soirée, dans un moment oii le hasard nous isola l'un et l'autre du reste de la compagnie, il me parla de ses inquiétudes sur l'avenir <3l du regret do tout ce qu'il laissait en France, en termes si touchans, avec une mélancolie si désespérée, que j'en frissonnai de compassion. - Je me renfermai dans ma chambre, fort agitée ; émue comme ou le serait en quittant un malade à Textrémité qu'on ne doit plus retrouver en vie. Je vo^^ais ce pauvre jeune homme isolé au milieu des siens par l'opinion, comme je l'étais moi-même par les vides que la mort avait faits autour de moi. Qui sait si je ne devais pas encourir les mêmes blâmes,
subir le même abandon à la première occasion qui s'offrirait pour moi de résister à des injonctions prévues? Cette conformité dans nos situations me frappa.
L'instinct céleste qui porte les êtres malheureux à se dévouer les uns pour les autres, qui pousse la fille déshéritée au chevet des mourants d'un hôpital, cet instinct parla tout à coup en moi; ma vie étant, comme je le croyais, vouée fatalement au sacrifice et à l'abnégation , je me demandai si , plutôt que de la jeter aux pieds d'un homme heureux qui croirait me faire grâce en l'acceptant, ce ne serait pas en faire un meilleur emploi que de la consacrer à consoler, à relever, à convertir ce malheureux.
Vous voyez d'ici se bâtir et se développer ce roman conseillé par l'insomnie à une imagination de dix-sept ans. Il s'agissait simplement d'aller trouver de pied ferme M. de Lévi, et de lui déclarer hautement, loyalement, que s'il consentait à me prendre pour femme , j'étais décidée à le suivre, à partager sa pénitence et à me dévouer à son salut. Quelle plus belle tâche pouvait être proposée à une femme courageuse ? Je partais avec lui , je l'aidais à supporter ses épreuves, je le louchais, je le sauvais peut-être; le monde ne pouvait me blâmer, et Dieu, j'en étais sûre, m'approuverait.
Si maintenant vous trouvez que c'était aller bien
vite et faire succéder bien rapidement à la curiosité l'intérêt, à l'intérêt l'enthousiasme, l'amour, si vous voulez; songez, qu'entraînée parles nécessités du récit, je suis obligée d'omettre bien des détails qui vous eussent marqué les différentes phases par lesquelles je passai pendant ces quelques jours. Songez surtout que cet événement qui me troublait si violemment, était le premier qui eût mis en éveil les facultés de mon ame, assoupies jusque-là dans la stagnation de ma vie. C'était ma sensibilité qui éclatait et envahissait toutes mes pensées.
Moi-même, je n'étais pas sans étonnement, sans frayeur, dirai-je, en éprouvant celte impétuosité d'attachement pour un inconnu, — et, ajoutais-je en pleurant, pour un inconnu que j'étais assurée de ne revoir jamais ! —
Je devais le revoir cependant. Une circonstance que j'ai ignorée, ou oubliée, prolongea le séjour de M. de Lévi à Paris. Peut-être lui écrivit-on du Havre que les vents contraires retardaient le départ du navire. Quoi qu'il en soit, à quelques jours de là, ma tante Madeleine vint à la maison et annonça à madame de Rémontré que son frère désirant dîner une dernière fois en famille avant son départ, elle la priait de se joindre à ceux de ses parents qui se réunissaient chez elle pour recevoir Tes adieux du voyageur.
La nuit qui précéda ce dîner fut terrible pour moi. Je me figurais que ce retard imprévu était une som-
mation que Dieu m'adressait de remplir le devoir qu'il m'avait indiqué. Et j'avoue que plus d'une fois depuis je me suis demandé si je m'étais trompée en attribuant à l'Intervention Divine l'inspiration que j'avais eue.
En entrant dans le salon de ma tante, j'étais tellement émue, que je ne vis ni n'entendis rien : le bruit de toutes les voix était couvert par celui des battements de mon cœur.
Le dîner, comme vous pouvez penser, fut triste ; il se ressentit de la cérémonie qui devait le suivre. Placée ce jour-là fort loin de M. de Lévi, je le voyais de temps à autre, dominé par sa préoccupation, appuyer son coude sur la table , puis relever la tête aussitôt et sourire à sa voisine. J'avais alors besoin de tout mon courage pour retenir les larmes prêtes à s'échapper de mes yeux. Quelle différence entre ce jour et celui oîi j'avais si ardemment désiré la fm du repas pour me dérober au voisinage du nouveau venu !
Au sortir de table, M. de Lévi, pris à part par deux de ses plus proches parents, s'entretint fort longtemps debout avec eux. Ainsi s'écoulaient rapidement ces heures qui me séparaient à jamais du seul être qui eût réellement intéressé ma vie ; car vous devinez sans doute qu'en dépit des résolutions prises dans la liberté de la nuit et de la solitude, je n'aurais osé pour rien au monde aborder une explication.
Comme M. do Lévi dovait partir le londomain de bon matin, il avait été convenu qu'il ferait le soir mémo à tous ses adieux définitifs.
Lorsque ma grand'mère en se levant donna le signal de la retraite, j'eus à peine la force de me soulever sur mon siège, oîi je retombai aussitôt. M. de Lévi commença alors de faire le tour du salon, en prenant congé successivement de tous ceux qui s'y trouvaient. Déterminée à ne pas me contenter pour adieux d'une simple révérence, je m'avisai d'un expédient qui vous fera peut-être sourire, mais qui me parut à moi d'une audace inouïe. J'appelai la petite fille, qu'on avait laissé veiller exprès ce soirlà plus tard que de coutume, et je la pris sur mes genoux.
Arrivé près de moi toujours assise, M. de Lévi passa, en souriant tristement, la main sur la chevelure de l'enfant.
— Quand vous reviendrez, Monsieur, lui dis-je, toute tremblante , vous trouverez votre petite nièce bien changée.
— Quand je reviendrai, me répondit-il, — si je reviens , — je souhaite de retrouver toute entière l'amitié de ceux qui m'ont aimé.
Ces mots , prononcés d'une voix lente, et que l'émotion faisait vibrer, me jetèrent dans le dernier trouble. Il me sembla que c'était à moi qu'ils s'adressaient ; et, de même que tout à l'heure j'avais craint
de n'être point assez comprise, j'eus peur alors de ni'être trahie tout-à-fait.
En ce moment ma grand'mère passa devant moi^ fort vite : Venez-vous? me dit elle. Je me levai toute droite et sortis précipitamment, sans même saluer ma tante Madeleine qui nous suivait.
Pendant tout le trajet je ne fis autre chose que serrer mon mouchoir entre mes dents , tant je craignais de laisser échapper les sanglots qui me suffoquaient.
Rentrée chez moi, je tombai à deux genoux dans mon alcôve et avec une ferveur que je n'ai retrouvée qu'aux moments les plus solennels de ma vie, au départ et à la mort de mes fils, jo suppliai Dieu de veiller sur ce jeune homme, de le protéger, enfin de le changer, puisqu'il fallait qu'il changeât. Oh ! si jamais la prière d'une âme pure et vraiment animée du zèle de la charité fut exaucée par le ciel, les anges durent conduire par la main cet enfant prodigue, qui s'éloignait sans se douter qu'il emportait avec lai les trésors d'un cœur brave et sincère.
Je passai la nuit dans le délire; je m'accusais de m'étre dérobée par lâcheté à l'ordre que Dieu m'avait donné. J'allais jusqu'à me croire responsable dans l'avenir des fautes où le désespoir et l'isolement jetteraient cet homme si faible. A qui offrir désormais les restes de cette vie dont il m'avait été donné de faire un si noble emploi? Chaque fois que la fatigue ou le sommeil fermaient mes yeux , le cauchemar
me représentait en tableaux effrayants le sujet de mes inquiétudes. J'apercevais tantôt un navire emporté loin du port, et, penché sur le bord, M. de Lévi qui me reprochait mon manque de courage; tantôt ce même navire, démâté, brisé, battu par les vents et par les vagues, et du milieu des débris s'élevait une voix désespérée qui criait au secours en appelant mon nom.
Quand, le lendemain, M""*^ de Remontré entra dans ma chambre, étonnée de ne pas me voir paraître à l'heure accoutumée, elle me trouva prise d'une forte fièvre. Le médecin fut appelé. Je fus gravement malade pendant plusieurs jours. Tant que dura ma maladie, j'évitai soigneusement de m'endormir en présence de la garde qui me veillait, craignant que le délire ne me trahît.
Peut-être croyez-vous que cette crise, jointe à la certitude de ne revoir jamais M.deLévien ce monde, détruisit l'intérêt romanesque que je portais à sa personne? Vous vous tromperiez. Rendue à ma vie monotone de chaque jour, je consacrai à son souvenir toutes les heures qui m'étaient laissées. Soir et matin je priais Dieu longuement pour le succès de son voyage. Aussi longtemps que dura la traversée, j'observai jour par jour son itinéraire, marquant sur une carte, que je cachais ensuite avec soin, tous les endroits où il devait passer, tous les ports où il devait toucher.
Je veillai ainsi pendant deux ans sur le secret de mon triste , de mon chaste amour.
Avec quelle avidité je recueillais de la bouche de ma tante Madeleine les moindres détails de sa correspondance !
Un jour enfm, interrogée par l'un de mes oncles sur les dernières nouvelles qu'elle avait reçues des Indes :
— Bonnes, excellentes, répondit ma tante, avec une effusion de joie. On m'écrit que mon frère réussit émerveille, et qu'il est sur le point de contracter un mariage fort avantageux.
— Un mariage, demanda quelqu'un. Est-ce que par hasard il épouse une indienne?
— Non, mais une anglaise.
— Une protestante ! observa dédaigneusement M"^^ deRiffec.
— Elle ne l'est pas ! répliqua vivement ma tante Madeleine. Il prend soin de m'en informer lui-même.
Ces paroles tombèrent sur mon cœur comme des gouttes d'eau glacée. Le ressort qui pendant ces deux années avait imprimé à ma vie une si grande activité, se détendait tout à coup. M. de Lévi n'était plus à plaindre : il n'avait plus besoin ni de mondévouement ni de mes prières. 11 était heureux, riche, aimé, et marié déjà peut-être, à cette heure où commençait pour moi le deuil de mes premières illusions. Ainsi, mon Dieu! je m'étais abusée, et cette impression rapide que je croyais avoir laissée
dans sa mémoire, il ne l'avait pas reçue, ou, ce qui est pis encore, l'avait oubliée.
A quelque temps de là, M. de Boisguyon mo fit demander en mariage. Ma grand'mère, alitée depuis quelques mois et se sentant près de sa fin, me conjura d'agréer celte alliance. Elle invoqua pour vaincre ma répugnance tous les droits que lui donnait sur moi la mort de mon père et de ma mère, me représentant qu'accepter le sort qu'on m'oiïrait , c'était la délivrer du seul souci qui pût attrister ses derniers moments.
M. de Boisguyon avait quarante ans passés. Il quittait justement le service de l'armée et proposait de m'emmener à Marseille, sa ville natale, où le roi venait de lui accorder des fonctions en échange de son grade. Il me sembla qu'une union offerte dans de telles conditions pouvait s'accomplir sans forfaire au deuil que je m'étais imposé. Et j'épousai M. de Boisguyon.
Il y a un épilogue à cette histoire. Je revis M. de Lévi, mais bien tard; environ vingt ans après les derniers faits que je viens de vous rapporter. J'avais encore alors le bonheur d'être mère ; et je rentrais un jour, après une visite faite au collège do la ville oîi étaient mes fils, lorsqu'en traversant l'antichambre, je me rencontrai avec M. de Boisguyon, qui
sortait accompagné d'un petit monsieur fort affairé. Ce personnage, dont je ne pouvais voir la figure, était tellement engagé dans sa conversation, qu'il ne s'aperçut pas de ma présence. Averti par un signe de mon mari que j'étais là, il se détourna pour me saluer. En le regardant, j'eus un soupçon, et ce soupçon me fit courir le frisson depuis la nuque jusqu'aux pieds.
Celui qui venait de me troubler ainsi avait néanmoins repris son discours, et bientôt après il disparut avec mon mari.
Au bout d'un instant, M. de Boisguyon rentra seul.
— Qui est, lui demandai-je, ce monsieur que vous venez de reconduire?
— C'est... Eh! mais, vous le connaissez sans doute, car il est allié de votre famille, et j'aurais dû vous le présenter; c'est M. de Lévi, le frère de votre tante Léviste...
Ce nom me produisit l'effet d'une commotion électrique.
— ... C'est, poursuivit M. de Boisguyon, un drôle de corps. Il paraît qu'après avoir eu une jeunesse assez orageuse, il s'en est allé aux Indes, où il a fait et défait deux ou trois fois sa fortune. Il vient tenter à Marseille, pour le compte du roi de Labore, une opération dont je n'ai pas bien haute idée; mais qui, dans les mains d'un homme tel que lui, peut réussir. Le roi de Lahore s'est mis en tête d'avoir une artil-
lerie à l'européenne. Or, les vaisseaux anglais croisent toute l'année dans la mer des Indes, ce qui rend le débarquement des pièces assez difficile. M. de Lévi a imaginé...
En ce moment, un bruit de pas précipité se fit entendre dans la pièce d'entrée , la porte s'ouvrit brusquement et M. do Lévi reparut :
— Pardon ! mon cher monsieur de Boisguyon ; excusez-moi, madame, — j'ai oublié...
— J'ai oubli.' moi-même de vous dire, interrompit mon mari, que vous étiez ici en famille plus que vous ne pensez. Madame, qui est de Rémontré, est nièce par alliance de madame votre sœur : elle se souviendra peut-être de vous avoir vu autrefois à Paris.
M. de Lévi, quelque peu déconcerté par cette pointe, me considéra d'un air assez interdit.
— Ne vous souvient-il pas, monsieur, lui dis-je, pendant votre passage à Paris, alors que vous alliez vous embarquer au Havre, d'avoir dîné deux ou trois fois en famille, à côté d'une demoiselle qui vous connut tout juste assez à temps pour vous faire ses adieux ?
M. de Lévi, toujours aussi décontenancé, s'inclina pour me répondre :
— Madame a une excellente mémoire. . . En effet. . . je me rappelle... Oh ! voilà bien longtemps de cela ! J'ai fait depuis bien des voyages, vu bien des pays ! — Je regrette, madame, que mon temps soit aussi
compté, sans quoi j'aurais tenu à grand honneur de vous faire ma cour, mais...
— Je sais déjà, monsieur, repris-je, que vous êtes ici en aiïaire instante. Il n'est donc pas juste que je vous fasse oublier ce qui vous restait à dire à mon mari.
— Puisque vous le permettez, madame, dit M. de Lévi en se redressant. . . Mon cher monsieur de Boisguyon, je voulais vous rappeler que vous m'avez promis de parler à D*** pour les harnais.
— Bien, bien, mon cher monsieur de Lévi, répondit en riant mon mari, que l'embarras de son visiteur amusait ; soyez tranquille, je n'y manquerai pas.
— Madame, excusez-moi de prendre congé de vous si promptement. Je ne suis ici qu'un homme d'affaires... en voyage. Croyez que si jamais je reviens en France, mon premier soin sera de vous rendre mes devoirs. — Mon cher monsieur de Boisguyon, je vous prie, n'oubliez pas les harnais.
^^iCL