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J^ignore si le lecteur a jamais essayé de faire pour son compte ce que Jules faisait si audacieusement aux dépens d'autrui :
J'entends — appeler l'illusion à son secours pour faire diversion à la réalité; évoquer par l'imagination les formes entrevues de tous les bonheurs rêvés.
Hi LE MENSONGE
J'avouerai, quant à moi, dût cet aveu me faire soupçonner d'autobiographie, que je l'ai fait souvent, et que c'est encore le moyen que j'emploie le plus heureusement pour échapper aux trivialités brutales de cette sotte vie.
Le temps vous r.ttriste ; l'ennui du présent vous jette dans la défiance de l'avenir, dans le dégoût du passé ; le monde vous déplaît; vous fermez alors les yeux, et, dans votre cerveau, clos comme la chambre noire d'un jeu d'optique, viennent se refléter pour un instant les images des Eldorados bâtis en songe.
Passe-temps innocent non moins que récréatif.
Des trois ou quatre verres favoris de ma lanterne magique, il n'en est pas un qui me sourie davantage et où mon imagination s'arrête plus volontiers que celui où, en tète-à-tête avec une femme aimée, je me vois traîné, au branle voluptueux d'une voiture bien suspendue, à travers un beau pays par une belle soirée de printemps.
C'est précisément ce rêve idéal, purement idéal pour moi, hélas! que réalisait Jules Miller, une heure après avoir quitté ses amis.
Certes, à le voir passer ainsi, emporté au trot de deux chevaux de race, dans cette calèche armoriée, engagé dans une conversation rieuse avec cette jeune femme élégante et jolie, — voilà un homme heureux ! durent s'écrier ceux qui les rencontrèrent.
Et cependant Jules n'était pas sans inquiétude. Il
LE MENSONGE 1 io
commençait à ressentir les embarras de l'incognito. Le rôle de proscrit piémontais qu'il essayait depuis vingt-quatre heures ne pouvait se soutenir longtemps ; et cette crainte vague faisait passer plus d'un nuage dans le ciel bleu qui se déroulait sur sa tête.
Disons, au surplus, que, grâces aux dispositions favorables de la baronne, cette préoccupation ne le servait pas mal.
Arrivés à l'endroit désigné comme but de la promenade, Lydie fit arrêter, tendit la main à Jules qu'elle appela Gaston, et sauta lestement sur la pelouse.
Le lieu ou ils se trouvaient, bien connu des promeneurs coutumiers de la vallée de la Seine, est un des sites les plus enchanteurs de ce délicieux pays qui se groupe autour de Versailles, de Saint-Cloud et de Saint-Germain.
La calèche s'était arrêtée sur un plateau boisé que la maison du garde et mieux encore un pavillon surmonté d'un drapeau, attestent avoir servi de lieu de rendez-vous à cette dynastie de rois chasseurs qui finit en 1830 avec Charles X. Tout le paysage environnant offre ce mélange de grandeur et de servitude, de force et d'obéissance, dont le dernier mot se retrouve en petits caractères dans les pins façonnés autour du parc de Versailles. Les arbres hauts et puissants sont alignés comme des cloisons, les pentes sont calculées, les avenues sont tapissées
d'un gazon vivace qui croît avec la régularité d'un tapis d'Aubusson.
De tous les points du plateau partent des allées, les unes circulaires et revenant capricieusement sur elles-mêmes, les autres se perdant, ou se fondant dans d'autres avenues plus larges; d'autres, enfin, aboutissant à une vaste prairie dont une fontaine située au bas de la colline et désignée, je n'ai jamais su pourquoi, sous le nom de Fontaine aux prêtres, explique la verdeur et la fécondité.
C'est dans l'une de ces allées, la plus étroite et la plus touffue, que s'engagea Lydie appuyée au bras de notre ami Jules Miller. On était en avril : l'aubépine était en fleur ; les bouleaux noyaient dans la lumière leur branchage rose; — un gazon dru et d'un vert vif repoussait le sable jaune de l'allée. Au loin, la verdure, moutonnant au penchant des coteaux, formait de vigoureuses harmonies avec le bleu cru du ciel. Il faisait une de ces journées d'une beauté accablante qui s'imposent irrésistiblement à la mémoire, et qui si, comme il arrivait ce jour-là pour Jules, elles s'associent à quelque impression du cœur, vous jettent plus tard dans une véritable folie de regret, en vous révélant l'horreur de l'irréparable.
Qu'on se figure maintenant ce jeune homme à l'imagination malade, s'avançant dans cette allée en fête, ébloui par un ciel dont la pureté donne le vertige, entêté par les saveurs et les parfums capiteux
du prinfemps, et l'oreille chatouillée par le babil de sa compagne qui lui faisait en gazouillant une querelle de pie-griùclie.
— Savez-vous, lui disait-elle, que vous êtes d'une distraction et d'une brusquerie impardonnables ? Vous hachez vos discours, vous tournez continuellement la tète, et vous passez d'un propos à un autre, d'une façon qui rend toute conversation impossible. — Je crois qu'il y a là un peu d'affectation, et que vous n'êtes si décousu et si fantasque que pour piquer la curiosité et provoquer les questions.
— Avouez, répondit Jules, que ce ne serait pas trop maladroit et que le moyen ne serait pas mau^ vais, si j'avais réellement l'intention de vous entendre plus souvent et plus longtemps.
— Tout cela est sans doute fort galant , mais je vous assure que je préférerais beaucoup un causeur moins étourdi et plus intelligible.
— Eb, madame! peut-être gagné-je à me taire; peut-être risquerais-je beaucoup en étant moins réservé.
— Voici une apparence de discours régulier et saisissable ; voyons si vous irez jusqu'au bout,
— Il était une fois à Téhéran... Voulez-vous que je vous cueille cette fleur pour la joindre à votre bouquet?
— Qui bientôt ressemblera à une vraie botte de moissonneuse, dit Lydie dont le visage mignon, il-
luminé par la joie et par l'air vif, brillait comme une rose entre les blancs rameaux d'aubépine. — Il était une fois à Téhéran?... «
— Plaît-il?
— Je vous répète votre dernière phrase : — Il était une fois...
— Ah oui ! c'est un conte persan que j'ai lu l'autre soir pour m'endormir.
— Eh bien ! ce conte l'achèverez-vous? Est-il possible d'en avoir la fin ? Je vous jure que cette fois je veux être satisfaite, ajouta-t-elle en frappant avec mutinerie de son petit pied qui courbait à peine les herbes.
— Mon Dieu! je vous le dis, c'est un conte qui m'est revenu à l'esprit je ne sais à propos de quoi.
Il était une fois à Téhéran , — non, ce devait être à Agra, — n'importe ! — un jeune vizir qui s'attira la faveur et l'amitié de son roi. C'était un jeune homme fort sage et fort instruit, mais fort modeste et fort réservé, et qui n'ouvrait jamais la bouche, si ce n'est au conseil, pour donner un avis sensé ou pour en combattre un mauvais.
Un jour le roi lui dit : Tout le monde ici me demande des grâces ; comment se fait-il que, seul de tous mes courtisans, tu ne me demandes jamais rien ? — C'est apparemment, répondit le vizir, que mon ambition est plus haute que la leur : si je vous demandais ce que je désire, peut-être que vous
me le refuseriez, et alors j'aurais perdu les seuls biens que je possède, — l'Illusion et l'Espérance. »
— Voilà un vizir bien avisé, dit Lydie. Puis faisant quelques pas en avant :
— Détachez-moi cette branche, reprit-elle, c'est la plus belle que nous ayons vue.
Son bouquet était alors devenu si énorme que ses mains d'enfant ne le pouvaient contenir et qu'il éclatait à chaque pas entre ses doigts
La branche était élevée, et, pour l'atteindre, Jules fut obligé de se iiisser un peu après l'arbre, et s'ensanglanta les mains aux épines.
Lydie, pour l'aider et saisir la branche qu'il courbait vers elle, s'avança; mais le massif était bordé d'une rigole, et son pied chaussé de satin s'enfonça de quelques lignes dans la vase.
Elle jeta un cri; Jules sauta à terre, tenant la branche désirée, et tous deux se prirent à rire de bon cœur en considérant, l'un ses mains déchirées, et l'autre sa chaussure souillée.
Au bout do quelque temps, l'allée qu'ils suivaient les ramenant au point de départ, ils se retrouvèrent à l'endroit oii ils avaient laissé la voiture. La baronne était rêveuse ; Jules, sombre et plus préoccupé que jamais.
— Gaston? dit Lydie en lui tendant la main pour qu'il l'aidât à remonter.
— Monsieur de Chantreuil? reprit-elle en haussant un peu la voix.
Jules tourna brusquement la tète et ouvrit les yeux comme un homme qu'on éveille eu sursaut.
Puis la voiture, au grand trot, les ramena vers Paris, faisant défiler rapidement à leurs côtés la silhouette estompée des arbres et les quais ténébreux brodés de lumières comme ces morceaux de papier noirci que les enfants s'amusent à regarder se consumer dans la cheminée.
Le même soir, Jules tombait comme une bombe au milieu de ses amis réunis sur le boulevard autour d'un pot de bière (1).
— Mes amis, leur dit-il, je suis perdu. Cette femme m'adore.
— Vous voilà bien à plaindre, répondit Gustave ; j'aurai donc ma commande?
— Gustave, Gustave, ceci est sérieux. Cette femme m'adore, vous dis-je, et j'en suis fou; elle veut m'épouser.... J'en meurs d'envie; comment faire ?