RONDO
Et de fait, la situation devenait délicate. Lydie n'était pas une femme qu'on pût abandonner sans motif; Jules, d'ailleurs, on Ta vu, l'aimait éper-
(1) Alors il tombe dans la bière. [\o(e de l'auteur.)
dûment. Et comment arriver jusqu'à elle en passant par-dessus le comte de Chuntreuil, ses biens et ses domaines, et ses exploits et ses dangers, et ses complots et ses proscriptions tant de fois décrits et racontés avec le luxe de détails et d'incidents que Jules déployait en ces matières? L'amour de la baronne résisterait-il à une pareille épreuve? Sa passion pour Jules survivrait-elle au ridicule? Mourir! c'était facile; mais renoncer à un bonheur certain, inespér;', légitime !
Un jour, Jules, invitée dîner par Lydie, fut surpris en entrant d'apercevoir son ami Arsène l'avocat.
— Situ m'avais appris, dit celui-ci, le nom de la baronne, je t'aurais dit qu'elle était ma cliente.
Ce jour-là, pendant tout le repas, Jules ne tarit pas en descriptions de Turin et de ses environs, en détails sur ses relations et sa famille. Il se surpassa dans le récit de ses aventures, et prit plus d'une fois à témoin le pauvre Arsène, qui, bien malgré lui, se trouva ainsi, de son propre aveu, l'ami d'un gentilhomme piémontais et d'un proscrit .
Dans la soirée, profitant d'un moment où ses hôtes la laissaient seule, Lydie prit Jules à part et lui parla bas pendant quelques instants. Arsène, qui les observait, remarqua que Jules devenait fort pale.
En s'en revenant, Jules lui apprit que Lydie ne mettait plus d'obstacle à leur mariage.
La coupe était, comme on le voit, pleine à ras.
Jules, désespéré, imagina de se croire malade. Peutêtre l'était-il réellement plus qu'il ne croyait. Lydie envoya chaque jour savoir de ses nouvelles. Ses amis, Marcus, Gustave, Antoine, et Arsène lui-même, lui faisaient rigoureusement compagnie. Gustave, sur ses indications, lui fit un portrait à peu près satisfaisant de la baronne; Antoine lui jouait sur le piano les airs qu'il lui avait entendu chanter. Marcus, réduit au rôle du quatrième officier dans le convoi de Marlborough, s'en acquittait de son mieux en fumant du matin au soir le tabac de son ami ; de temps à autre il hasardait, pour le distraire, quelque observation d'entomologie.
Mais Jules ne voulait pas de distraction. Il s'entretenait sans cesse de son malheur, en se livrant sans relâche aux projets les plus fantastiques : un jour il résolvait d'écrire à Lydie que , rappelé par la guerre de l'indépendance , il était allé prendre du service en Sardaigne ; motif à lettre pathétique, sacrifice de l'amour à la patrie, etc. D'autres fois, il voulait faire annoncer sa mort dans les journaux, se réservant ainsi dans l'avenir certaines apparitions romanesques qui ne seraient pas dépourvues d'effet : son père, au lit de mort, le réclamait pour l'exécution d'une vengeance de famille ; — sa mère, dans les douleurs de Tenfantement, l'avait voué au célibat ; — sa parole était engagée pour un mariage politique, ordonné par le souverain pour mettre fin aux dissentiments de deux maisons riva-
les, — il était marié secrètement — musulman — chevalier de Malte, etc. — Un autre jour il s'écriait: Et pourquoi n'aurais-je pas été mis dans les ordres contre ma volonté?
Le seul moyen auquel il ne voulût pas entendre était d'avouer sa folie à la baronne. L'idée seule le jetait dans de véritables convulsions ; c'était le déshonneur, c'était la mort. On n'en parla plus.
Un matin, Jules, à demi vêtu, était étendu sur son lit ; Antoine était assis au piano, Gustave, à son chevalet; Marcus, comme on voit Jupiter en certains passages de l'Iliade, s'enveloppait majestueusement d'un nuage .. de fumée.
Le licencié Arsène entra d'un air mystérieux et solennel. Après avoir échangé avec Jules quelques paroles indifférentes, il l'amena par voies détournées à parler de Lydie et des moyens d'entrer avec elle en composition.
— Tu m'as trahi ! s'écria Jules tout à coup, éclairé par certaines réticences de l'avocat; tu as dit à Lydie...
— Elle sait tout, répondit flegmatiquement Arsène, et elle te pardonne. Elle attribue à ton amour pour elle la ruse dont tu t'es servi ; et n'est pas éloignée de la trouver fort spirituelle.
Et comme Jules, exaspéré, s'emportait de nouveau, l'avocat tira de sa poche un pli cacheté qu'il tendit froidement au malade.
Jules arracha violemment le cachet, et se mit à
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lire ; mais son visage s'altérait visiblement, et sa respiration précipitée faisait flotter le papier comme un drapeau. — Arsène le considérait avec le calme d'un médecin qui vient d'administrer un remède énergique et qui attend la crise.
Quand il eut achevé, Jules, atterré, le front moite, laissa tomber sa tête sur sa poitrine et ses bras le long de ses flancs. En relevant la tête, il rencontra huit regards acérés par l'angoisse et la curiosité. — Il ramassa la lettre.
— Ecoutez, dit-il d'une voix faible :
« Monsieur,
» Je sais tout. On m'a appris votre nom véritable. J'ai peine à m'expliquer le motif qui vous a fait prendre un nom de fantaisie pour vous présenter chez moi, et surtout l'opiniâtreté avec laquelle vous avez persisté dans une ruse que je vous pardonnerais bien volontiers, si, malgré moi, elle n'éveillait au fond de mon cœur quelques doutes sur la sincérité de vos démarches. Avez-vous pu penser qu'une femme fût, de notre temps, assez entichée de noblesse pour sacrifier un sentiment vrai à un orgueil suranné?
» J'espère, mon ami, que vous ne me laisserez pas longtemps dans cette inquiétude, et que vous ne prolongerez pas davantage une plaisanterie, — innocente peut-être à vos yeux, — mais cruelle pour moi, je vous l'assure, en ce moment.
» Lydie de M... »
— Eh bien ? demanda Arsène avec un sourire d'oncle.
— Eh bien? répétèrent en chœur les assistants.
Jules demeura encore quelques moments à réfléchir; puis il s'approcha de son bureau, écrivit rapidement une lettre qu'il cacheta, et la remit à un domestique, en lui ordonnant de la porter sans retard à son adresse.
Son regard était redevenu brillant, sa lèvre souriante, sa démarche assurée.
— Il fait chaud ! s'écria-t-il en regardant ses amis d'un air qui commandait la discrétion. Allonsnous-en prendre une glace au Café de Paris.
Et sur ce mot il s'habilla prestement; et bientôt tous les cinq se dirigèrent vers le boulevard.
Voici maintenant ce que Jules Miller avait répondu au billet obligeant de la baronne :
« Madame,
» Je ne sais de quelle part vous sont venus les rapports auxquels vous faites allusion ce matin. Je suis désolé d'apprendre que les insinuations calomnieuses d'un étranger ont trouvé plus de crédit auprès de vous que mon propre témoignage. Il m'en coûtera le repos et le bonheur de ma vie, mais je ne serai jamais l'époux d'une femme qui m'a si étrangement méconnu.
» LuiGi Gastone de Canteroglio. »
L est un rêve affreux, véritable cauchemar, qui me tourmente au moins une fois chaque mois.
^ Je rêve — que je n'ai pas terminé mes classes et qu'on me remet en pension pour y faire mon année de philosophie.
En pension, — oui, — en pension ! Barbon que je suis, avec des poils blancs sous le menton, avec ma patte d'oie sur la tempe et mon rhumatisme au bras gauche, on me ramène à la pension , pour de là me rendre deux fois par jour au collège, livres sous le bras, à la queue d'une soixantaine de polissons
et sous la surveillance d'un vénérable cuistre, qui serait mon fils.
<; Affreux ! vous dis-je.
Notez qu'à chaque nouvelle période, ce rêve se représente avec un degré de réalité si puissant, qu'il ne me vient pas à l'esprit de l'ajouter aux épreuves précédentes :
— Je l'ai déjà rêvé bien souvent, pensai-je ; mais aujourd'hui c'est pour tout de bon.
Ainsi m'y revoilà donc. Voici le dortoir, éclairé par une lampe funéraire, dont les chaînettes dessinent en ombre sur le plafond les pattes d'une araignée énorme : il est cinq heures; il faut se lever, se lever tout de suite , sauter à bas du lit ; moi qui, depuis tant d'années, ai contracté l'habitude d'accorder à ma paresse les honneurs d'une longue capitulation !
Et puis voici le lavoir, humide et infect, oîi, les pieds dans l'eau, il faut se débarbouiller du coin d'une serviette gelée, se laver les mains à l'eau de puits, sans savon, et se peigner d'un horrible démêloir, si moite et si crasseux, que je le compare à un râteau oublié dans un jardin pendant quarante-huit heures de pluie.
Enfin voici I'étude aux murs nus et suants, au plancher boueux, souillé de tous les détritus que peut rapporter à sa semelle le brodequin d'un écolier ; l'étude , dont l'atmosphère vous prend à la gorge et à la tête : on me reconduit à mon ancienne
place, je la reconnais à mon nom sculpté au canif sur le pu[)îlre. J'ai derrière moi ma baraque, ma vieille baraque, dont la serrure était toujours cassée, «t oii je retrouve mes anciens livres sans couvertures, tout maculés d'encre et roulés aux coins ; devant moi un sale cahier de papier à chandelle, sur lequel il me faut écrire, les bras collés au corps, dans un espace de dix-huit pouces carrés. Si je lève le nez, pensum! Si je m'écrie par distraction, pensum! Si je veux marcher un peu pour aider au travail de la pensée, oh ! alors, je suis en pleine révolte, arrêts et privation de sortie !
Et puis, imaginez la tempête, le scandale : — Monsieur, que cachez-vous là dans votre pupître?.... Ceci.... ceci.... Apportez-moi.... Grands dieux ! du tabac!.... un cigare ! Et que prétendezvous faire d'un cigare ici, monsieur?
0 heureux et trois fois bénits les huit jours de paradis que je passai autrefois à la maison d'arrêt de la garde nationale ! Heureux les citoyens bridés de buffle et consignés dans une boîte ! Heureux le commissionnaire étendu sur son crochet ! Heureux le cantonnier pataugeant dès cinq heures du matin dans le ruisseau, mais qui fume du moins, qui parle et qui chante !
Et cependant s'il est une phrase passée à l'état de maxime dans la sagesse des familles, et stéréotypée comme axiome dans les discours solennels des pé-
dagogues, c'est bieu celle-ci : — Le temps que l'on