‹ La double vieChapitre 22 sur 26 · PASSE AU COLLEGE EST LE PLUS BEAU TEMPS DE LA VIE · texte numérisé non relu

PASSE AU COLLEGE EST LE PLUS BEAU TEMPS DE LA VIE

Cette sentence débitée par mes parents et par mes maîtres me donna plus d'une fois à penser dans mon enfance.

Quoi ! ces gens que je vois passer dans les rues, suivant leur gré et leur allure, s'arrêtant devant les boutiques el prenant leur temps pour examiner les gravures étalées chez les marchands; ces gens si bien mis qu'à pas un le pantalon ne remonte audessus de la cheville ; quoi ! ce jeune homme frisé qui chantonne en soufflant la fumée de son cigare; ce monsieur décoré qui donne le bras à cette belle dame ; cet autre enfin qui se laisse aller au balancement de sa voiture, — tous ces gens-là regrettent l'époque de leur vie oîi ils étaient obligés, comme je le suis, de marcher en rang et de se lever à cinq heures?

Et, comme à cet âge l'imagination a de bonnes jambes, j'allais jusqu'à me figurer une immense conspiration ourdie par les hommes faits pour cacher aux écoliers quelque mystère épouvantable dans la vie.

Evidemment, me disais-je, pour que tous ces hommes en apparence si heureux soient réduits à regretter la galère du collège, il faut qu'ils accomplissent en commun et fatalement quelque maléfice, auquel je serai initié plus tard.

Le dimanche, à la table de famille, j'observais

LE PLUS BEAU TEMFS DE LA VIE lt)3

^vec une sorte d'effroi certains coups d'oeil, certaines réticences, et je me disais : — Mon père en

Lorsqu'au dernier jour de ma dernière année scolaire j'allai tout radieux prendre congé de mon instituteur, digne et excellent homme, il me dit d'un ton qui voulait être prophétique :

— Vous voilà bien content, mon ami, de quitter votre pension : vous la regretterez un jour !

— Encore un, pensai-je en m'en allant, qui est de la conspiration.

Eh bien, il faut être franc : voici, si je ne me trompe, quelques douze ans que j'ai rompu avec la vie scolaslique, et par ma foi ! je ne la regrette pas encore.. Au contraire, je n'ai jamais rencontré par les rues une bande d'écoliers marchant deux à deux sous l'œil d'un surveillant, sans me sentir le cœur serré. Pauvres enfants, qui courraient si fort et si bien s'il leur était donné d'en user à leur guise !

Je ne suis pas de ceux qu'un camarade fait sourire, lorsqu'il lui dit en lui poussant le coude : — Te souviens- tu?

Et, d'abord, les camarades de classe, je les ai en horreur. Je ne connais rien de plus... shoking, dirait un Anglais, de plus révoltant que l'indiscrétion de ce brutal qui vient mettre le pied dans votre intimité, vous prendre la main devant tout le monde, vous tutoyer, — vous tutoyer surtout ! — sous pré-

texte qu'on s'est autrefois donné des calottes, ou gagné des points.

Non ! Félix, Félix la gaîté vivante, Félix le rire intarissable, a beau me chatouiller la mémoire en me rappelant nos pâmoisons sans fin lorsqu'un croc-enjambe adroitement servi répandait sur le trottoir un ami au milieu de ses livres et de ses paperasses éparpillées; et les caricatures exhilarantes passées de main en main sous le couvert des pupitres; et nos danses de cannibales, dans le cabinet de physique, quand, sous couleur de répétitions, nous faisions servir les cornues à l'exécution de nos fantaisies.

Tout cela ne m'arrache pas même une grimace.

Il est vrai qu'alors nous n'avions ni dettes, ni créanciers, ni souci de la fin du mois ; nous ne connaissions pas ce dégoût d'un travail hâté dans la fièvre en vue d'un résultat désolant. Mais n'avions-nous pas la contrainte perpétuelle^ sous la figure d'un Olibrius aussi mal élevé que mal vêtu? N'avionsnous pas le froid dans la cour, le froid à table en mangeant, le froid au lit, le froid partout ? N'avionsnous pas les espérances du dimanche trompées pour une peccadille? Et toi-même, toi-même, ô Félix, ne te souvient-il plus de tes angoisses, ce jour où, pour avoir (c'était bien le diable qui était coupable et non pas toi) laissé tomber du sel entre les draps du lit d'un maître, tu faillis être renvoyé à tes parents?

Oh ! le maître d'études, le surveillant, le pion! ce

pauvre lionimc pour lequel on se prend de comniisération plus lard, combien, en se reportant aux souvenirs de l'enfance, ne trouve-t-on pas de haine et de colères accumulées contre lui ! Car ce n'est point assez d'avoir sur nos moindres actions une autorité indiscutable, il excite encore notre envie. Supérieur de par de la discipline, il est supérieur aussi par la liberté.

Il sort, cet homme, et il a une chambre.

Je la vois encore : une chambre étroite et basse et tapissée de badigeon ; à terre, le long des murs, trois malles; au milieu, une table, table de rebut, rarement chargée de plumes ou d'écritoires, mais sur laquelle apparaissaient de temps en temps un journal, une brochure, une pipe ; — dans un coin, protégés par un lambeau d'étoffe, des habits qu'on brossait une fois par quinzaine, aux grands jours.

C'était pourtant ce taudis, dont le moins riche d'entre nous ne voudrait pas aujourd'hui pour y loger son domestique, qui donnait à nos yeux quelque considération à nos maîtres. Partout ailleurs, dans la cour comme dans la chaire, au réfectoire comme à la promenade, le maître d'études n'était qu'Hun malheureux payé, et mal payé, pour nous tourmenter et être tourmenté par nous. Une heure par jour, dans cette chambre, c'était un homme. Et un homme, c'est beaucoup dire pour des écoliers au jugement de qui le maître de pension est un personnage; car ce maître de pension est un monsieur

que l'on salue, qui a un salon, et dans ce salon un piano que nous entendions parfois résonner lo dimanche en montant l'escalier du dortoir. — Le monde, en un mot, pénétrait dans cette chambre avec son prestige de liberté, de paresse et de plaisir. La paresse s'y montrait avec le journal, la liberté avec le livre défendu; et la pipe, que de choses ne disait-elle pas!

— Il n'y a pas d'homme sur la terre ; — avait coutume de nous dire L..., notre professeur de cinquième, savant et respectable vieillard que ses façons majestueuses nous faisaient prendre pour un prince déchu du trône (on allait même jusqu'à dire de quel trône) ; — il n'y a pas d'homme sur la terre plus heureux qu'un élève qui contente ses maîtres ; et un millionnaire, et un ministre (ici on dressait les oreilles), un ministre tout brodé d'or, avec des laquais chamarrés derrière sa voiture, n'est pas aussi heureux qu'un bon écolier ! »

Sans doute c'est une grande joie qu'une première place, un grand bonheur qu'un premier prix ; c'est un triomphe véritable qu'une couronne décernée dans la grand'salle de la Sorbonne; c'est un vif plaisir que de voir lever à sa considération la punition d'un condisciple. Mais aussi quelle honte que la dernière place ! quel crève-cœur qu'une distribution de prix oîi votre nom n'est point prononcé! quel ennui qu'une retenue, et surtout quel chagrin morne et insipide qu'une journée passée dans une salle

froide et puante à copier sans utilité des pages qu'on ne comprend pas!

Je sais bien que tout cela ne prouve rien contre l'éducation du collège. Ce n'est pas moi qui voudrais, maintenant moins que jamais, médire de l'Université. L'apprentissage de la vie commune est une excellente préparation aux devoirs de la société. Il est bon de s'habituer dès l'enfance à sentir les coudes du voisin ; il est bon même d'éprouver de bonne heure la loi du plus fort, afin d'acquérir ainsi par expérience la notion de la justice.

Mais, ô conspirateurs! ô charlatans du monde! à quoi bon étendre sur cette vie faite de biens et de maux un voile cabalistique? A quoi bon troubler ces jeunes âmes par l'inquiétude de l'inconnu et par les tourments d'une terreur anticipée? Ne serait-il pas plus sage et plus simple de leur apprendre à apprécier les uns et les autres, biens et maux, à leur juste valeur? Est-ce l'orgueil, est-ce la pédanterie qui vous fait vouloir à toute force que vos peines soient les seules réelles?

Eh bien, considérez cet enfant qu'entourent les soins d'une famille entière, que sa mère endort chaque soir dans un lit fait par ses mains, dont trois personnes goûtent la soupe avant de la lui présenter; cet enfant que l'on caresse, que l'on choie, que l'on berce, que l'on amuse, dont la moindre pâleur fait appeler le médecin.

Cet enfant, écoutez-le : il pleure, il se lamente, il

crie à fendre le cœur. Il veut une chose, il la désire^ il en a besoin, il en a soif, il la lui faut ! il ne peut se la procurer. Et vous qui pourriez la lui donner peut-être, vous ne le comprenez pas.

Je ne connais pas de plus grand malheur ao monde.

— Tl n'y a pas de beau temps dans la vie ; il n'y a que de belles heures.

•< La jeune tille, la vierge e&t la Nouvelle Église; la femme âgée, la Vieille Église; les jardins (le Paradis) signitieut 1" Intelligence; les pieds sont la Recherche. »

(Colloquia Suedenbargiana).

^ LLE marchait devant moi, simplement, mais avec une grâce assez noble.

Je m'écriai :

Oh! la jolie jambe !

Ce qu'il y a de surprenant dans la vie du rêve, ce n'est pas tant de se trouver transporté dans des ré-

gious fantastiques, ou sont confondus tous les usages, contredites toutes les idées reçues; où souvent même ce qui est plus effrajant encore) l'impossible se mêle au réel. Ce qui me frappe encore bien davantage, c'est l'assentiment donné à ces contradictions, la facilité avec laquelle les plus monstrueux paralogismes sont acceptés comme choses toutes naturelles, de façon à faire croire à des facultés, ou à des notions d'un ordre particulier, et étrangères à notre monde.

Je rêve un jour que j'assiste dans la grande allée des Tuileries, au milieu d'une foule compacte, à l'exécution d'un général. — Un silence respectueux et solennel règne dans l'assistance.

Le général est apporté dans une malle. Il en sort bientôt, en grand uniforme, tête nue, et psalmodiant à voix basse un chant funèbre.

Tout-à-coup un cheval de guerre sellé et caparaçonné est aperçu caracolant sur la terrasse à droite, du côté de la place Louis XV.

Un gendarme s'approche du condamné et lui remet respectueusement un fusil tout armé : le général ajuste, tire et le cheval tombe.

Et la foule s'écoule, et moi-même je me retire, intérieurement bien convaincu que c'était l'usage, lorsqu'un général était condamné à mort, que si son cheval venait à paraître sur le lieu de l'exécution et quil le tuât, le général était sauvé.

Autre chose frappante est encore la facilité avec

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laquelle on reconnaît ceilainis lieux, certains endroits, certains pays même, que l'on n'a pas mémoire d'avoir jamais vus ailleurs qu'en rôve, et qu'on se rappelle pourtant au réveil assez distinctement pour en concevoir tous les détails, rues, maisons, boutiques, enseignes, accidents de terrain, paysages, etc.

Qui ne se rappelle aussi certains personnages entrevus et retrouvés à de longs intervalles comme de vieilles conuai sances? certaines aventures interrompues par le réveil et dont un rêve postérieur vous fait connaître l'issue?

Ces phénomènes et bien d'autres auxquels je suis très-attentif m'ont fait souvent supposer, non pas des existences antérieures, mais des existences parallèles à la nôtre, ayant pour théâtre des régions extérieures oîi notre ame émigrerait pendant les heures de sommeil.

Une vision, qu'est-ce autre chose qu'un ravissement complet de notre être spirituel dans une sphère étrangère au présent? ravissement dans le passé par le souvenir, ravissement dans l'avenir par l'espérance ou le désir, ravissement dans le vague; etc.

Notre corps cependant demeure, et la personne qui nous écoutait tout-à-l'heure et que nous n'entendons plus, pense simplement ou que nous manquons pour le moment d'esprit, ou qu'elle nous ennuie.

J'ai ouï parler d'un jeune écolier de Strasbourg qui pendant le sommeil prononçait fort distinctement des mots inintelligibles. Un savant, de passage dans la ville, reconnut qu'il parlait alors trèscorrectement rindoustani. Comment cet enfant de douze ans, qui n'avait jamais quitté Strasbourg, avait-il appris cette langue ?

Donc, ce jour-là, — ou du moins cette nuit — je cheminais par l'une des rues les plus fréquentées d'une de mes villes nocturnes.

Vue dame fort simplement vêtue de noir marchait devant moi, apparemment âgée de cinquante ans, mais douée de cette élégance de tournure et de geste qui décèle, même dans une vieille, une femme avertie de bonne heure par sa beauté de veiller sur son maintien.

Un pan de sa robe qu'elle relevait de la main gauche laissait voir le bas d'une jambe admirablement tournée. Il me sembla qu'il était convenable de lui témoigner par quelque galanterie la satisfaction qu'elle me causait. El passant devant elle :

— Madame, lui dis-je, en la saluant, vous avez une jambe délicieuse !

Son visage ne démentait pas ce que faisait présager sa tournure; une figure pâle, à grands traits, encadrée de cheveux gris bien plantés, et doucement éclairée par deux prunelles bleues un peu éteintes par l'âge et peut-être par les larmes. Il ne

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parut pas que mou compliment l'eût choquée ; tout au contraire, me souriant :

— Je le sais, monsieur, répondit-elle; on me l'a dit bien souvent autrefois, et je vous avouerai que j'ai encore du plaisir à l'entendre dire.

Là dessus, grâce à l'admirable simplicité de la vie du rêve, je lui offrais mon bras et toujours causant, je la reconduisais jusqu'à la porte de sa maison.

Arrivée là :

— Monsieur, me dit-elle, je vous inviterais volontiers à venir vous reposer chez moi ; mais je vis seule avec mon mari qui est vieux et, — ajouta-t-elle avec une émotion qui lui tira les larmes des yeux — et ma fille, — une pauvre enfant que les médecins ont condamnée. Vous voyez que ce serait là pour vous une maigre distraction.

La douleur de cette mère m'était allée au cœur.

— Madame, répondis-je, ne croyez pas que je sois si curieux, ni si avide de me distraire. Je suis d'ailleurs quelque peu médecin moi-même, et si j'étais assez heureux pour vous donner un bon conseil sur la santé de mademoiselle votre fille, ce me serait un motif de plus de me féliciter de vous avoir rencontrée.

(Dans la vie ordinaire je ne m'exprime pas toujours aussi bien que cela.)

Nous montons au quatrième étage et nous entrons dans un de ces appartements à huit cents francs.

refuge ordinaire des fortunes détruites et des employés mis à la retraite.

Au fond de la pièce oii je fus introduit, au coin de la cheminée, tout encombrée de cafetières et de pots à tisane, était assis dans une bergère en velours d'Utrecht — le vieux mari.

Nous nous saluâmes.

— Voici, me dit la dame, notre pauvre enfant. Perdre une enfant si belle ! ajouta-telle en se penchant à mon oreille.

Le lit de la malade avait été roulé au milieu de la chambre, pour l'entourer d'air comme il convenait.

En m'approchant de ce lit je fus frappé de stupéfaction. Non ! jamais figure plus idéalement belle ne s'était présentée à ma vue !

Blanche, mais blanche jusqu'à en paraître bleue, sa blancheur était encore augmentée par la pâleur particulière aux visages des jeunes filles moribondes et qui leur donne la transparence mate de l'opale, — comme si prête à se dégager de ce corps vaincu l'âme devenait plus visible ; — ses grands yeux bleu foncé, encore agrandis par la maigreur, nageaient dans le fluide ; ses lèvres rouges, irritées par la fièvre, tremblaient convulsivement; une abondante chevelure d'un blond vigoureux se répandait sur l'oreiller, en ondes, en torsades, en nœuds, en pelotons, et faisait un cadre d'or à cette image de la souffrance résignée.

Placée au bord opposé à celui près duquel je me

tenais, la mère seinblnil deviner ce qui se passait en moi et paraissait jouir de mon admiration. «

Elle se rapprocha de moi et feignant de vaquer à quelque soin autour de la malade elle releva un des coins de la couverture.

— Vous m'avez tout-à-l'heure fait un compliment sur ma jambe; me dit-elle à voix basse. Que direzvous donc en voyant celle-ci?

C'était la jambe de Diane ! — Pour le coup je ne me possédai plus.

— Non , madame ! non ! m'écriai-je , on ne peut laisser mourir ainsi une aussi belle fille î Non! quand je devrais aller chercher toute la Faculté de Médecine, le Doyen en tète, nous la sauverons, nous la sauverons !

Je ne me rappelle plus aujourd'hui ce que j'ajoutai; mais je sais parfaitement que je parlai ainsi pendant une heure avec un élan de conviction vraiment supérieur. Je tenais entre mes deux mains la main de la jeune malade. Le vieux père s'était levé et, debout au chevet de sa fille, me regardait, une larme dans chaque œil. Je sentais bien que je les persuadais tous deux , le père et la mère, qu'ils me considéraient comme un sauveur, et que comme Post-Scriptum obligé à toutes leurs actions de grâces, ils me promettaient cette main que je tenais dans les miennes, la main de leur fille !

Je me précipitai dans l'escalier, et toujours par-

lan(, toujours me grisant de mes paroles, je traversai de suite une longue enfilade de jardins.

— Oii allais-je ? Je n'en sais rien !

Le ciel était bleu , les murs tapissés de verdure, les arbres couverts de fruits, l'air chargé des senteurs de mille fleurs délicieuses. Mais cette fcte extérieure n'était rien auprès de la fêle de mon cœur.

— Je marchais, je volais, je courais sans toucher terre à peine; sans savoir où, disais-jetout-à-l'heure? Oh ! si ! J'allais à la conquête du bonheur, à la conquête inespérée de l'idéal entrevu.

Je me sentais enfin en vue du port tant de fois désiré. Je me voyais accueilli comme un bienfaiteur, comme un fils, par cette brave famille chez qui tout, jusqu'aux meubles même, avait un air de probité digne et de loyauté patriarcale ; je leur apportais en dot le salut de leur fille, el je passais désormais les plus belles journées, tout entier à mes études aimées, entre ma belle femme et ses vieux parents.

Le dirai-je, qu'au réveil le souvenir de ce rêve m'affecta singulièrement, et que plus d'une fois depuis, aux heures de dégoût et de découragement, je m'y suis retranché avec béatitude? Car quel paradis meilleur à inventer pour ces âmes sans cesse tiraillées, de haut, de bas, par des ennemis visibles et invisibles, que le calme de l'esprit réchauffé par des affections sincères? -

Sed postqvam fata peregit,

Stat iultit mœstus tacito, mortemque reposcit.

Lie AN es.

uiSQUE nous voilà morts et que nous n'avons plus rien de mieux à faire jusqu'au jour de la résurrection que de ■^r nous raconter réciproquement et à satiété nos histoires, ô mort, mon voisin, faites comme moi ; asseyez-vous sans façon sur votre tombe et écoutez le récit de mes aventures dans le monde des vivants.

Cela ne vous amusera guère, je le crains, à la première fois, vous ennuiera à la seconde et vous

assommera à la troisième ; mais, comme je suis menacé de votre part du même procédé, je vous engage dans notre commun intérêt à la patience. Apprenez d'ailleurs que je suis mort deux fois, ce qui me donne bien sur vous quelque avantage.

La nuit est belle, quoique fraîche, et nous ne craignons plus de nous enrhumer... Donc, tandis que nos confrères tiennent conciliabule, là-haut, sur la colline, autour de la chapelle, ou se lamentent derrière les ifs au souvenir de leurs amours passées et de leurs richesses perdues , écoutez , mort, mon voisin, comment je me suis noyé une première fois par désespoir; et comment, revenu au monde sous condition, je m'en suis, au bout de peu de temps, retourné par le même chemin pour venir occuper auprès de vous cette tombe, oîi je me trouve si mal à l'aise depuis le lever du soleil jusqu'a.u lever de la lune.

Mon nom, sur la terre, était***. J'étais issu d'une famille de robe, et riche plutôtqu'aisée. J'étais jeune, puisque mon acte mortuaire définitif ne me donne pas plus de vingt-quatre ans d'âge; j'étais beau, j'étais riche, et cependant je n'étais pas heureux... Vous trouvez la phrase commune, mon voisin, je m'en aperçois ; néanmoins ayez patience, ainsi que je vous en ai prié ; car je prétends vous prouver que si ma phrase est vulgaire, mes malheurs ne l'étaient point.

Jeune, beau, riche, il semblerait que je n'avais,

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pour (*lre heureux, qu'à suivre pas à pas les petits sentiers tracés de la vie. D'ailleurs, ce triple avantage déjeunasse, de beauté, de richesse avait cela de particulier pour moi, qu'il correspondait aux trois vices principaux de ma nature : j'étais paresseux, et je pouvais donc ne rien faire; j'étais vaniteux, et je pouvais tirer vanité de ma figure ; enfin j'aimais à vivre, à considérer le soleil, à flâner sans but par les bois et par les rues, et j'avais devant moi de longues années pour me livrer à ce penchant.

J'ignore, mon voisin, si dans le cours de votre existence vous avez quelquefois réfléchi. (Ce doute au surplus ne peut être de ma part une injure, car il ne m'est pas actuellement démontré que l'homme qui pense vaille mieux que celui qui conserve la virginité de ses facultés rationnelles.) Quoi qu'il en soit, si vous l'avez fait, n'avez-vous pas été frappé de l'utilité du malheur dans la vie humaine?

Le sage qui le premier a dit que la vie est un combat, a été profond. Il y a (ne l'avez-vous pas remarqué?) dans la vie de tout homme, entre l'adolescence et l'âge viril, une période de malaise et d'inertie durant laquelle ses facultés restent comme suspendues : sa crue s'arrête, son développement est accompli, sa pensée engourdie s'évapore en rêveries vagues et stériles. C'est, pour ainsi dire, un temps d'arrêt, pendant lequel l'homme s'assure intérieurement de ses forces et cherche à pressentir

de quel coté viendra rennemi ; quelquefois il marche à sa rencontre : dès qu'il l'aperroit, il court à lui. La lutte commence et la vie avec elle. Jusque-là , il n'a fait que végéter, s'armer pour le combat.

La béatitude inerte du Paradis n'était pas une vie supportable; — une vie humaine s'entend. — Aussi notre premier père ny put tenir. Il n'avait, pour échapper à cet Eden stupide , qu'un trou grand comme la main, et encore tout obstrué de menaces et de malédictions : il s'y précipita, tant il était dans sa nature de préférer le malheur avec la vie, à cette léthargique félicité. Si je ne craignais pas de vous scandaliser, j'ajouterais que j'ai toujours pensé qu'en agissant ainsi il ne fit qu'obéir à son insu à la volonté du Créateur. Si la chute de l'homme n'eût été dans les vues de Dieu, pourquoi n'eût-il pas attaché charitablement le fruit fatal au haut d'un chêne, au lieu de le suspendre aux branches d'un çhétif pommier? Mais non ! il voulait lui donner la science, et de plus, le mérite de la cueillir luimême. Allez, dans le Mystère du Paradis perdu, le serpent n'était qu'un compère.

Soyez sûr, pour en finir, que si tous les maux de ce monde rentraient chaque année dans la boîte de Pandore à la Saint-Sylvestre, elle serait immanquablement cassée le premier janvier.

Mais fermons la parenthèse et reprenons mon histoire.

D'où pouvait venir le malheur pour moi , circon-

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venu comme je l'élois pur toutes le? formes extérieures (lu bonheur ? Je n'avais qu'une ressource», c'était de le trouver en moi-même.

Ici, mon cher voisin, soufïrez que je m'arrête et que je marque d'un repos épique cette heure solennelle où la vie, la vraie vie, commença pour moi.

Vous étiez, m'avez-vous dit, Parisien comme moimême ; vous devez donc avoir mémoire de ces visages jeunes et pâles, suspendus à des échines courbées que vous avez entrevus souvent, passant lentement dans les galeries et sur les trottoirs. Le manœuvre qui les coudoie ne voit d'eux que leur habit noir qu'il trouve plus riche que sa blouse, et qu'il envie, il insulte à leurs fatigues stériles, à ces mécanismes tournant dans le vide, et les appelle — heureux !

Ah ! plus heureux qu'eux mille fois, toi qui du moins n'as à lutter que contre des obstacles visibles et tangibles; toi, dont chaque coup de marteau est une conquête, et qui t'endors, chaque soir, le front baigné de la sueur salutaire du travail !

Visages pâles! Habits noirs! livrée du désespoir et de l'impuissance, ah ! que je vous connais ! Que de fois j'ai échangé avec vous un regard sympathique ! que de fois j'ai frotté mon coude à vos pannes fraternelles ! Nos pères nous ont fatigués des récits de Moscou et de la Bérézina ; ils en ont escompté la gloire à grosse usure. Mais nul pinceau ne retracera jamais cette effrayante retraite de Russie, celte funèbre descente de Courtille exécutée

par une génération de croque-morls, d'invalides de la pensée, de Prométhées en linge sale, de Sisyphes en habit râpé. Eh 1 quel roc ne semblera doux à rouler à ces pauvres Ames broyées pendant toute une vie entre ces deux terribles cylindres : l'ambition et l'impuissance !

Je ne sais, mon voisin, si vous m'avez bien compris; j'en doute. Mais enfin j'étais de ceux-là ! Moi aussi je devais cacher le renard sous ma robe, interroger les murs d'un œil terne, et demander compte à Dieu de l'inégalité de mes forces et de mes désirs.

Mon habit était peut-être moins délabré, parce que j'avais do l'argent pour le renouveler ; mais qu'importe?

Une amitié, un amour, une haine, voilà le triple complément de toute vie. J'avais une maîtresse, un ami, un ennemi : mon ami, mon bon, mon blond Schmidt, le peintre; ma maîtresse, la baronne Lydie, une coquette ; mon ennemi, le pianiste Gatien, un plat et méchant animal.

Après cela, si vous vous attendez à une histoire d'amour, d'amour ordinaire surtout, vous avez tort. Entre nous, l'amour ne tient réellement place dans la vie qu'en raison des sentiments contingents qu'il développe. Pour moi, du jour ou j'aimai Lydie, elle me donna pour rival et pour ennemi le musicien Gatien.

Je me rends justice, mon voisin : d'ailleurs ce n'est pas le temps, ce n'est pas le lieu non plus de

faire do la coquetterie. Mais, en vérité, j'étais iiicoinparahlenionl plus beau que ce Catien. Il avait une face d'éniouchel, des yeux de homard, des mains de bœuf. Les miennes incessamment frottées de pâte d'amandes fines, étaient blanches et lisses comme celles d'une duchesse ; l'ovale de mon visage était parfait, ma chevelure abondante; mes jeux bien fendus se noyaient dans la ligne do mes sourcils dessinés au pinceau.

Disons, pour achever le portrait de Gatien, que, selon l'usage de ses confrères, il avait au bout des doigts res[;rit que les honnêtes gens ont coutume d'avoir dans la tête. Moi, j'entendais la toilette en artiste, et j'avais sous le cuir chevelu bien des choses qui n'étaient pas dans les doigts de Gatien. Que de fois, que de fois je me suis dit : Si j'étais baronne, jolie femme, et femme d'esprit, eh bien ! je voudrais m'avoir pour amant !

Et de fait, elle n'eût pas été, en me prenant, trop malheureuse.

Elle voulut l'être. Je ne sais quelle fatalité la fit se prendre du plus étrange caprice i)our celte manivelle organisée, pour ce cylindre à serinette, qui, le soir, s'habillait d'un habit bleu à boutons dorés et tournait les variations de Thalberg et de Moscheles; fantaisie inexplicable ! vertige contre lequel elle luttait elle-même. Bien souvent, durant nos promenades matinales, le long des lilas en fleur, je la vis s'attendrir à mes paroles; son regard allangui sem-

blait me dire : Vous avez bien plus d'esprit que Catien !

Mais le soir.... Oh! les soirées m'étaient fatales. Le cylindre se mettait en mouvement et emportait dans sa sphère d'activité, comme la roue du moulin entraîne le nageur, le cœur et les pensées de la baronne.

Une nuit je rêvais : je me voyais dans un salon magniflquement éclairé, au milieu d'une nombreuse compagnie. Gatien et la baronne s'y trouvaient. J'étais assis du côté de Lydie et je jouais, en lui parlant, avec le bout de sa ceinture.

Tout-à-coup il se fit un grand mouvement dans l'assistance : c'était Gatien qui se mettait au piano.

La baronne retira vivement sa ceinture ; il l'avait regardée !

Mon ennemi préluda quelque temps avec aisance. Sa sotte figure s'épanouissait à l'idée du succès qu'il allait recueillir.

Il commence : mais dès les premières mesures un malaise singulier s'empare de l'auditoire ; chacun se récrie ; les plus timides s'entre-regardent.... L'instrument ne résonnait point !

Chaque note touchée par Gatien rendait sous son doigt le son sec et mat d'une planche frappée par un marteau.

Le musicien éperdu essaye en vain de lutter contre cette résistance : ses doigts se crispent et s'écarquillent, son visage se contorsionne ; mais

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rien ! Los gammes les plus savantes elles plus compliquées n'arrivent qu'à reproduire le bruit strident d'un métier de fabrique.

Debout au fond du salon, je voyais les têtes des assistants se balancer par un mouvement uniforme et rhythmique, en signe de mécontentement. La maîtresse de la maison, charmante jeune femme coiffée de marabouts, allait de l'un à l'autre comme pour conjurer les murmures.

Bientôt le clavier, toujours résistant, monte, monte et soulève les mains de l'exécutant jusqu'à son menton ; un grondement pareil à celui du tonnerre éloigné sort de la caisse d'harmonie.

Le balancement des tètes devient furieux, et audessus de cette mer de crânes en mouvement le gracieux visage de madame C*^* voletait, souriant en agitant ses marabouts.

Gatien luttait toujours. Sa figure passait de l'expression de la plus vive terreur aux grimaces les plus grotesques. La dernière projeta en avant son nez et sa mâchoire, arrondit ses yeux et fit saillir au-dessous des tempes deux longues oreilles velues entre lesquelles la tête de madame C***, toujours voletant, vint -se poser, en disant avec un sourire qui fit voir ses dents de nacre de perles :

Un à ne! c'est un âne !

En ce moment, je ne sais quelle force surnaturelle me porta à l'angle du piano. Gatien avait disparu, et

à sa place j'aperçus un étranger à mine hétéroclite^ qui me dit en mauvais allemand :

Je suis à vos ordres.

En effet, sans que je pusse m'expliquer comment, un violon se trouvait dans ma main gauche, un archet dans ma main droite.

Geh! \'a!) me cria mon accompagnateur.

J'appuyai l'archet sur les cordes.... Je jouais, je jouais, monsieur! ou plutôt je chantais, je parlais, car il me semblait que le son partait de ma poitrine pour passer dans l'instrument. Bientôt il n'y eut plus ni violon, ni archet; mon bras droit, passé sur mon bras gauche, exécutait à mon gré des gammes et des arpèges. Songez que ce que j'exécutais n'était pas de la musique; je causais! La baronne, Gatien, mon amour, ma jalousie, ma haine, tout cela se déduisait avec rimpétuosité delà passion, avec la facilité du discours.

Tantôt, j'adressais à Lydie de tendres reproches en lui rappelant nos douces promenades dans le jardin de son hôtel, tantôt je l'accablais, en raillant son goût insensé pour un animal de la plus vile espèce ; puis je la foudroyais en me dressant de toute ma hauteur, et alors j'entonnais, sur le mode le plus élevé, l'hymne de la passion héroïque. Et Lydie, subissant tour-à-tour l'empire des sentiments que j'exprimais, tantôt me souriait attendrie , tantôt s'apaisait humiliée, tantôt m'implorait avec larmes.

Je continuai longtemps ainsi : à la fin, succom-

LA SECONDE VIE lîM

bant à la violence môme de mon émotion, enivré, en délire, je m'nrrélai et regagnai ma place au milieu d'applaudissenuMits frénétiques.

Lydie m'attendait ravie, domptée, suppliante: Oh! me disait-elle, aimez-moi, je vous aime, laissez-moi vous aimer !

Elle m'aimait.

Comment vous peindre les pensées qui m'assaillirent au réveil? ce songe était-il un présage, une révélation? ou bien n'était-il qu'une raillerie amore du hasard ?

Je voulus en avoir le cœur net, et, pendant les jours qui suivirent, je dévorai tous les traités d'oneiromancje que je pus trouver.

Je m'arrêtai à ce passage de la Symbolique de Pernetius :

« Pendant le sommeil, l'ume quitte le corps qu'elle habite et s'en va où il lui plaît. Ce que nous appelons rêve n'est que le souvenir vague et incomplet de cette autre vie. C'est ainsi que nous entrevoyons, dans le sommeil, des pays que nous n'avons point visités. De là vient aussi que nous nous souvenons d'avoir fait en rêvant des choses que nous ne savons point faire et que nous referions sans doute le lendemain, si nos souvenirs étaient moins incomplets et plus précis. »

Ainsi donc, si je pouvais rendre à mes doigts le souvenir de ce qu'ils avaient fait la nuit précédente, je deviendrais en réalité le virtuose de mon rêve?

\n LA SECONDE VIE

Cette idée ne me quitta [)lus.

Je m'en ouvris un jour a Schmidt, taudis qu'il ébauchait un charmant paysage que je vois encore.

C'était, il m'en souvient, par une belle matinée d'avril: une lumière fraîche et gaie inondait l'atelier; un bouquet de lilas, posé sur la fenêtre, se balançait au vent, nous envoyant à chaque secousse une bouiïée de parfums.

Schmidt, l'œil ardent, le front moite, la lèvre humide, travaillait avec enthousiasme ; sa main voltigeait sur la toile hardiment et sans hésitation.

— Schmidt, lui demandai-je, est-ce bien difficile ce que lu fais-là ?

La question ne valait pas une réponse. — Croistu, ajoutai-je, que j'en pourrais faire autant?

II sourit.

Je lui exposai alors la théorie de Pernelius et j'essayai de lui prouver que si, pendant la nuit, mon âme était allée habiter le corps d'un peintre et qu'elle eût gardé jusqu'au lendemain le souvenir de ce qu'elle avait su, "j'aurais pu me trouver au réveil aussi habile que lui.

Schmidt, illettré comme un paysagiste et positif comme un piocheur qu'il était, traita Pernetius de visionnaire et m'objecta ses dix années de travail qui, selon lui, n'étaient pas un rêve.

Mais, insistai-je, s'il t'a fallu dix ans pour appreiidre ce que tu sais, ne peux-tu supposer qu'en concentrant en un instant l'effort de dix années, tu

eusses pu rapprendre s\ir-l(3-champ ? Combien de temps faudrait-il à un homme médiocre pour arriver à comprendre ce que Michel- Ange a réalisé en un moment? On a dit que le génie était la patience, sans prendre garde que c'était le faire descendre à la portée des entêtés et des imbéciles. Le génie, c'est la volonté concentrée.

Je déroulai si longuement l'écheveau métaphysique, que Schmidt, tout Allemand qu'il était, finit par me supplier de changer de discours ou de m'en aller.

Je sortis.

Mais cet entretien avait changé le cours de mes pensées : il ne s'agissait plus ni du rêve, ni des pérégrinations de l'àme, ni de ressaisir un souvenir confus.

Egaler le pouvoir au vouloir, combiner dans un élan suprême l'effort de dix années, voilà quel était désormais le problème.

— Et de fait, pensais-je, u'est-il pas ridicule do croire que ces hommes, plus divins pour nous que les dieux même, Raphaël, Colomb, Milton, Galilée aient trouvé dans l'univers un coin où leur intelligence si pénétrante n'eût pu se répandre ! Quoi ? Raphaël tenant en main un archet et un violon n'eût pu s'en servir, quand, en moins de six mois d'études, le dernier polisson de Rome en pouvait tirer des accords satisfaisants ! —

Peut-être croirez-vous que dès-lors je n'eus plus

qu'une affaire, acheter un violon et m'en aider pour expérimenter mon système ? Oh ! que vous vous tromperiez ! Sans doute l'épreuve était facile, mais elle était décisive, et j'avais peur !

Souvent je me surpris, dans la solitude, tatant le pouls, pour ainsi dire, à ma volonté ; et si dans ces moments il m'arrivait de la trouver à un certain degré de puissance, alors — j'ai honte à vous le dire, — je me levais, je pliais le bras gauche, j'étendais le droit et manœuvrais dans le vide. Un violon ! mais mon amour, mon bonheur, ma vengeance, ma vie tout entière était désormais passée dans le violon; il était devenu le mobile de mes espérances et de mes craintes. Aussi j'avais pour lui ce sentiment d'ék)ignement superstitieux que les nègres de Guinée ont pour leur fétiche : le son m'en faisait dresser les cheveux ; la vue seule de l'instrument déposé dans sa boîte me donnait le vertige ; ses hanches arrondies, ses baies ricaneuses, son sternum cambré m'émouvaient plus vivement que n'eût fait la V^énus de Milo posant vivante et nue devant moi.

D'autre part la baronne, de plus en plus affolée de son pianiste, me traitait chaque jour plus mal.

Et, comme de raison, je l'aimais chaque jour davantage.

Un jour, je reçus un billet d'invitation pour une soirée prochaine. Comme j'avais quelque motif de supposer que Lydie s'y trouverait, je résolus de m'y rendre.

Mais lo billet portait un post-scriptuiii : 0// fera dp la musique! Gôùon ! toujours Pialion !

A forcée d'y réfléchir, jo crus voir dans celte fatalité qui nous réunissait sans cesse, une provocation, un défi que la destinée me jetait pour me décider à en finir.

Que risquais-je en effet ? la mesure du malheur n'était-ello pas pour moi comblée? Je ne pouvais vivre sans l'amour de Lydie ; et, pour être aimé d'elle, je n'avais qu'une ressource, détruire dans son esprit la supériorité factice de mon rival. Le moyen auquel je recourais était terrible, et, en cas de défaite, il n'y avait au-delà que la mort.

Mais était-ce vivre que de prolonger le cauchemar contre lequel je me débattais depuis tant de jours? Qui me disait d'ailleurs que les regards de la foule, la crainte d'un ridicule mortel, en présence de ma maîtresse et de mon rival, n'étaient pas autant d'obstacles nécessaires pour exalter ma volonté? J'essayerais donc, sous leurs yeux, devant elle, en public; là était le péril suprême, là peut-être aussi le triomphe.

Une fois cette résolution prise, j'entrai dans cet état de calme sinistre qui précède les grands coups. Je me regardai vivre, j'observai mes moindres actes avec l'intérêt qui s'attache aux derniers gestes d'un mourant. Le jour venu, je m'habillai avec une lenteur solennelle : la toilette du condamné ! Pendant le trajet, je m'étonnai de ne point entendre autour

de ma voiture le bruit de la cavalerie, tant il me semblait marcher à une exécution !

Quand j'arrivai, les salons étaient déjà remplis.

Je cherchai des yeux ma baronne; une place était vacante auprès d'elle, j'y courus. En m'asseyant, je fus comme foudroyé par une révélation singulière : le salon oii je me trouvais était identiquement semblable à celui que j'avais vu en rêve quelque temps auparavant; tout, jusqu'aux accidents de la lumière, à la disposition des groupes, coïncidait avec mes souvenirs. Je reconnus même certains visages que j'étais assuré de n'avoir jamais rencontrés ailleurs que dans mon rêve. Enfin la place que j'occupais auprès de Lydie, sa toilette, étaient celles que j'avais occupée, que je lui avais vu porter cette nuit-là.

Quelque chose ou quelqu'un le voulait donc?

Une dernière circonstance me restait à vérifier, avant de prendre une détermination : Galien était-il là, viendrait-il ? Essaierait-il de jouer, et sa prétention tournerait-elle à sa honte? Telles étaient les pensées qui m'occupaient, tandis que ma voisine, étonnée de l'état oîi elle me voyait, surprise plus encore de n'obtenir aucune réponse aux paroles que probablement elle m'adressait, me considérait avec une sorte de crainte. Gatien parut. Je ne sais si ce fut l'effet de ma préoccupation , mais il me sembla que son visage était pale, sa contenance embarrassée. Il s'assit néanmoins et promena ses doigts sur les touches. Le silence se fit. Deux ou trois fois mon

rival tourna les yeux vers le côté où était Lydie, et chaque fois mon regard qu'il rencontra , fil baisser le sien.

Il est certain que dès le dt'bul il parut à tous audessous de son talent. Tout à coup, comme atteint d'un malaise subit, il s'interrompit et se pencha sur son siège en murmurant quelques mots d'excuse.

Je me levai. Un général d'armée donnant le signal de l'attaque , n'est pas plus ému que je ne l'étais; c'est que moi aussi j'allais livrer une bataille. Je fis trois pas : chacun se retirait devant moi, comme si j'eusse eu la tête de Méduse sur les épaules. La conjuration du hasard dura jusqu'au bout ; le premier objet que j'aperçus en m'approchant du piano fut un violon déposé sur le pupitre.

Je le saisis; je l'appuyai sur ma poitrine... En ce moment je sentis tous les regards s'attacher sur moi. L'émotion causée par la défaillance de Gatien s'était apaisée.

J'attaquai vigoureusement.

Un cri d'effroi éclata dans l'auditoire. J'osai poursuivre. Mais cette fois la rumeur fut telle, que l'instrument s'échappa de mes mains et alla rebondir en gémissant sur le parquet.

Au môme instant, un bras se glissa sous le mien, et cédant à une impulsion étrangère, je me dirigeai vers la porte.

Les femmes s'enfuyaient, épouvantées, sur mon passage : l'une d'elles, jeune et jolie, me regarda

partir d'un air de compassion, et je l'entendis dirç : — Pauvre jeune homme! il est fou.... quel dommoiJ^e !

ir

Fou!.... L'étais-je, en effet? Vous comprendrez tout à l'heure pourquoi je ne puis plus avoir une idée nette du sens que les hommes attachent à ce mot.

La Nérité est que pendant un certain temps je perdis la conscience de mon être.

Quand je revins à moi, j'étais au milieu de la place du Carrousel.

Je m'aperçus alors que j'avais la tête nue et que j'étais enveloppé d'un ample manteau que je me souvins d'avoir pris en passant dans l'antichambre, mais qui, je le crois, ne m'appartenait pas.

Je marchais, je courais sur les dalles blanches et sèches. En peu d'instants j'eus traversé la place, et je me trouvai sur le pont.

Le crépuscule étendait sur les quais ses nappes grises et étouffait dans leurs globes de papier huilé les rouges luminaires des marchandes nocturnes; les charrettes des maraîchers s'acheminaient, sautant bruyamment sur leurs essieux.

Il me sembla que c'était là une bonne heure pour prendre congé de cette ville et de ce monde.

Le Paris que je connaissais, mon Paris à moi.

était endormi; celui qui veillait autour de moi m'était aussi étranger que le peuple de Lima ou de Chandernagor.

Je sautai debout sur le i)arapet. Un léger bruit me fit tourner la tète; c'était la fenêtre d'un hôtel voisin qui s'ouvrait.

Une figure de femme m'apparut, encore embéguinée des blancs et moelleux langes de la nuit.

Par l'effet d'un effort suprome, mes yeux la virent à travers l'obscurité do l'heure.

Elle était belle, et je crus qu'elle me regardait. Je concentrai dans un regard toutes les forces de ma vie prête à s'éteindre.

— 0 toi , pensai-je, qu'il m'est donné d'apercevoir à ma dernière minute, reçois l'adieu que je laisse à ce monde que je maudis, à cette vie que je quitte en l'aimant !

Et en moins d'une seconde, le ciel des plus beaux jours, tout ce que j'avais connu, aimé, fut évoqué dans la chambre noire de mon esprit :

Adieu!

Je croisai les bras sous mon manteau que je serrai autour de moi, et.... pouff !...

Glou ! glou! glou ! glou! l'eau résonna bruyamment à mes oreilles. Il me sembla voir et compter les masses que je déplaçais. Enfin, le dernier souffle d'air que contenait ma poitrine s'en exhala pour aller former des ronds magnifiques à la surface ; un flot pénétra dans ma gorge.... et je ne

iOO LA SECONDE VIE

sentis plusrien, jusqu'au moment où je me retrouvai roide et glacé dans mes vêtements alourdis.

J'étais dans une salle basse et voûtée, assez semblable, imaginai-je, à l'antichambre d'une geôle ou d'une morgue. Un affreux réverbère suspendu au plafond projetait sur les murs suants une lumière sale et glauque. Tout alentour régnait un banc de bois sur lequel je voyais s'agiter en face de moi et à mes côtés d'étranges formes humaines, les unes roulées comme moi dans leurs vêtements, les autres à moitié nues.

Une surtout était horrible à voir : la tête était renversée et la gorge portait la trace de blessures récentes où le sang s'était coagulé.

Je découvris au bout de quelque temps que j'étais moi-même assis sur ce banc. Assis ou posé, comment? Je ne savais. Je n'éprouvais aucun contact. Je ne souffrais ni du froid ni d'aucune douleur. J'étais plutôt averti par une conscience intime que la chaleur vitale s'était retirée de moi et que mes membres étaient privés du ressort qui les faisait auparavant obéir à ma volonté.

Les yeux, qui seuls avaient conservé quelque peu de leur puissance, n'existaient plus qu'à l'état d'organe purement passif. La faculté de voir leur était restée, mais ils avaient perdu celle de regarder. Je veux dire qu'ils recevaient comme le verre la réflexion des objets, mais sans pouvoir se diriger ni rien exprimer par eux-mêmes.

J'aperçus alors, appuyé contre une porto épaisse, un être singulier qui attira toute mon attention.

C'était, oui, c'était bien un homme, ou plutôt un géant, car il n'avait pas moins de huit à neuf pieds de haut. Ses larges épaules, ses membres maigres, son visage pâle, non de la pâleur des visages humains, mais de cette blancheur mate, accidentellement teintée de rose et de violet qu'on remarque sur le masque des noyés, son attitude même, avaient je ne sais quoi de surnaturel qui taquinait l'imagination.

Son costume, uniformément gris, étroit et collé au corps, était coupé ras à la naissance du col, ce qui lui donnaitl'apparence d'un légume monstrueux pelé à l'une de ses extrémités. Ses yeux, rouges comme ceux d'un Albinos, tenaient fixé sur moi un regard terne qui me fascinait. Je ne pouvais plus voir que lui.

En ce moment, le bruit d'une sonnette enrouée se fit entendre à l'un des bouts de la salle.

Le géant quitta sa posture nonchalante et appela :

Le n° 6 !

L'un des fantômes bizarres qui m'avoisinaient se leva roide sur ses pieds et se dirigea vers une petite porte située à l'opposite de la première, et que le géant referma soigneusement dès qu'il fut entré.

En se retournant, il attacha de nouveau sur moi son regard fixe, traversa lentement la salle et revint,

sans me quitter des yeux, occuper son poste à ma gauche.

— Où suis-je?

Ces mots ne furent pas articulés ; j'avais perdu la faculté de m'exprimer par les sons. Le géant néan moins avait compris ma question et y répondit.

Je reconnus ainsi que désormais je pouvais exprimer ma pensée sans le secours d'aucun organe : penser et parler étaient devenus chose identique. Et c'est de cette façon que le dialogue s'établit entre le p^éant et moi.

J'étais (je vous traduis sa réponse) dans la salle d'attente du greffe où tous ceux qui sont morts par immersion viennent consigner les causes volontaires ou accidentelles de leur trépas. Cette formalité est une espèce d'instruction ordonnée en vue du jugement dernier.

Le corps est ensuite renvoyé à fleur d'eau pour être recueilli et inhumé. Je m'expliquai par là pourquoi les cadavres des noyés restent souvent longtemps au fond de l'eau avant que de revenir à la surface.

Le gardien (je le désignerai ainsi) m'indiqua successivement parmi les morts qui m'entouraient un vieillard qui s'était suicidé par amour ; une jeune femme noyée par désespoir de misère : le blessé dont j'ai déjà parlé, avait été égorgé par des malfaiteurs et jeté ensuite à la rivière.

Durant ces explications, le géant avait quitté la

porte contre laquelle il s'adossait et était venu s'asseoir à mon côté, le dos arrondi, les pieds repliés sous lui, les bras allongés et balançant machinalement un trousseau de grosses clefs, avec ce laisseraller, cet air bonhomme et câlin que prennent dans les intervalles de leurs fonctions les pauvres diables assujettis à des emplois vexatoires.

— Vous, me dit-il en m'examinant avec attention, vous n'êtes pas blessé, vous ne portez aucune trace de violence ni de strangulation. C'est donc, ajouta-tilen essayant de donner à son regard une expression commisérative, c'est donc volontairement que vous êtes venu ici? Et si jeune ! Et vos vêtements n'annoncent pas la misère. Si vous aviez une méchante petite robe d'indienne de quinze sous, comme cette malheureuse que vous voyez là-bas... Oh! reprit-il d'un air d'intelhgence (et quel air ! et quelle intelligence !), vous êtes un amoureux?...

J'essayai d'éclater de rire et restai tout étonné de n'avoir pas réussi. Puis je me hâtai de désabuser mon interlocuteur en lui contant à peu près mon histoire.

Il parut m'écouter avec intérêt, et j'avoue que je ne fus pas sans jouir de ce petit succès d'outremonde. Au fait, un homme qui se noie pour n'avoir pu séduire sa maîtresse en jouant du violon sans avoir appris mérite bien quelque considération.

Je ne tardai pas cependant à reconnaître que ce que j'avais pris pour de l'intérêt n'était que de la

surprise, moins que cela, de la stupidité ; mon auditeur ne m'avait pas compris.

Je voyais les idées que je lui avais émises se heurter dans sa pensée confusément, et sans qu'il pût les accorder.

— Do la musique, faire delà musique? Et si vous en aviez fait de la musique, elle vous aurait donc aimé, cette femme ?

— Je le présume.

— Eh bien ! il fallait en faire.

— Je ne l'ai pas pu.

— Pourquoi ?

Je lui expliquai le mécanisme du violon et tentai de lui faire comprendre la difficulté qu'il y a à s'en servir.

Mais qui donc fait les violons? me demanda-l-il.

— Les hommes.

— Et ils ne peuvent pas s'en servir ?

— Il faut qu'ils l'apprennent.

Le géant me parut d'une gaîté folle.

— Ah ! pauvre espèce ! infirmes créatures ! parler, il leur faut une langue; chanter, il leur faut une gorge ; jouer du violon, il leur faut des doigts !

— Mais vous, lui dis-je, faites-vous donc tout cela sans difficulté?

— Assurément, me répondit le géant avec orgueil.

— Quoi ! vous savez la musique !

— Pardi ! la belle affaire ! Tenez, vous-même, qui venez de dépouiller toute cette défroque mortelle

qu'on appelle organes, eh bien ! dans ce moment vous avez la science infuse.

Il disait vrai !

— Oh î ni'écriai-je, un an ! retourner un an sur la terre, sachant ce que je sais !

En cet instant la sonnette rappela le gardien , qui dut mç quitter de nouveau pour appeler le n° 7; c'était le dernier.

J'étais assez habitué déjà à son étrange physionomie pour remarquer, lorsqu'il revint à moi, qu'il était en violent combat avec lui-même.

Il se rassit visiblement embarrassé.

— Ecoutez, me dit-il en me dardant toute sa volonté dans un regard ; vous êtes un honnête garçon ; vous n'êtes pas un homme comme les autres. Enfin, vous m'intéressez; je vous aime, quoi ! Et puis... si jeune ! se priver, à votre âge, d'une maîtresse et de longues années de plaisir ! car, je m'y connais, vous aviez longtemps à vivre, c'est une bien dure leçon. Seriez-vous content , hein ! .s'il vous était permis de retourner là-haut?

Je voulus et ne pus lui serrer la main :

— Cn an ! un an !

— Il y aurait une condition. Ce serait de nous revenir ici par le môme chemin. . . Autrement, ajoutat-il en baissant les yeux, je serais en faute.

J'achevai sa pensée. Le drôle, h mon retour, se vanterait d'être pour quelque chose dans mon aventure : ce seraient ses petits profits.

— Ecoutez! écoutez! vous n'avez pas de numéro. Vous êtes arrivé le dernier ; personne ne sait que vous êtes ici. Je puis donc vous renvoyer. Mais il s'agit de ne pas mourir de vieillesse !

Je promis, je promis du plus sincère de mon ame, et il put d'un regard se convaincre que je ne le trompais pas.

Il se leva donc, s'assura que nous ne risquions pas d'être surpris; puis il m'enleva dans ses bras, entr'ouvrit la grande porte, et... houpp !

Je sentis de nouveau la fraîcheur de l'eau, en même temps mes membres s'assouplirent, et...

Je me retrouvai sur le trottoir du pont, sain et sec, à la place même oii j'étais avant d'accomplir ma dernière résolution.

C'était bien le même lieu, la même nature, mais inondés des rayons du soleil levant, qui tout d'abord m'éblouirent. A ma droite, les arbres de la terrasse des Tuileries traçaient une ligne de verdure entre le bleu du ciel et le blanc de la muraille. Les flots gris de la Seine étaient pailletés çà et là de points lummeux plus nombreux et plus rapprochés que les écailles d'un poisson.

En tournant la tête à gauche, j'eus la curiosité puérile de chercher la fenêtre oii m'était apparue la femme providentielle. La fenêtre était ouverte : dos tapis de fourrure s'étalaient sur le balcon. Il me sembla que la chambre était vide.

LA SECONDK VIK 207

Autour de moi les marchandes reposaient assoupies sur leurs éveutaires.

Quelques passants m'examinaient, surpris de rencontrer à cette heure et à cet endroit un homme en toilette de bal et sans chapeau.

Selon mes conjectures, deux heures avaient pu s'écouler depuis le moment où j'avais franchi le parapet.

Mais à ces douces sensations du réveil et de la vie reconquise succéda bientôt une émotion plus violente, lorsque je me fus recueilli en moi-même. Toutes mes facultés décuplées y chantaient le poème de la toute-puissance et du génie.

Je me sentais la Vertu, la Foi qui fait les Colomb et les Galilée. Mon regard franchissait les espaces et perçait les murs selon mon gré; les visages me dévoilaient les âmes. Mon oreille décomposait surle-champ les moindres bruits. En un mot, l'univers se révélait à moi, non plus comme un spectacle, mais comme un système dont je comprenais les lois et les rapports.

La nouveauté do mes sensations me ravissait. C'était comme une nouvelle naissance; mais oii l'intelligence jouissait do (chaque manifestation comme d'une conquête. Dix nuits ne me suffiraient pas à vous rendre compte des surprises, des joies que j'éprouvai pendant ces premières heures.

La première fois que je revis Lydie (ce fut encore dans une réunion), et que je vins à songer que

c'était pour elle que j'avais voulu acquérir une puissance surhumaine, j'en fus étonné. Ce que je lus dans son regard m'indigna contre moi-même. Les événements récents donnaient à ma rentrée dans le monde un intérêt assez romanesque. Le mot de folie prononcé à ma sortie avait circulé. Un domestique de la maison qui par ordre de son maître m'avait suivi, avait été témoin de mon suicide. Le silence que je gardais sur ce dernier événement donna lieu aux suppositions les plus fantastiques. Il fut dès lors avéré pour tout le monde que dans un accès de folie j'avais tenté de mourir ; et que les rigueurs de la baronne étaient la cause de cette résolution. Eh bien ! Lydie fut charmée de ce commentaire : c'est ce que son premier coup d'oeil m'apprit, et si cette découverte ne me la fit pas prendre en aversion, elle mêla un désir de vengeance à mes pensées d'amour.

Gatien, que je retrouvais partout oii je cherchais Lydie, joua ce soir là à son ordinaire et avec le succès accoutumé. Je ne pus résister à Tenvie de souffler sur sa joie : je m'assis au piano , et l'originalité de mon improvisation ne laissa plus d'autre souvenir de lui que celui d'une mécanique.

L'ambition de toute ma vie était donc satisfaite ; mon rêve était accompli, car je ne doutai pas, au succès que j'obtins, que le cœur de la baronne n'eût passé au vainqueur.

Dirai-je que ce triomphe, en raison du peu qu'il

LA SECOND K V!K 20î>

me coûta, me parut médiocre ? Lydie, pourtant, était toujours belle, et je ne pouvais oublier les sensations qu'elle m'avait causées. Mais chacune des révélations que je puisais dans ses yeux, où se peignaient la vanité de son cœur et la légèreté de son esprit, diminuait de jour en jour le prix de ma victoire. Qu'était-ce d'ailleurs que la conquête d'un cœur qui ne demandait qu'à se rendre, pour un être dont tous les sens tendaient sans cesse vers l'imposssible ?

Au surplus, les joies du triomphe ne tardèrent pas à être compensées par un supplice intolérable ; mes organes, par suite do la délicatesse extrême qu'ils avaient acquise, étaient chaque jour et à chaque instant offensés dans les rapports que j'avais avec les hommes.

Ainsi, par exemple, l'ouverture de Guillaume Tell, «xécutée par l'orchestre du Conservatoire, me faisait l'effet d'un concert de Caraïbes ; elle me déchirait le tympan, elle m'agaçait les nerfs. La musique, telle (•ue les hommes l'ont inventée et perfectionnée, était pour moi un art à l'état d'enfance. S'obstiner, comme font encore à cette heure les musiciens, à prendre pour base de la tonalité les sept notes de la gamme, me paraissait non moins absurde que de vouloir calculer avec quatre chiffres ou écrire avec cinq lettres. Sept notes! Pourquoi sept signes? et pourquoi pas vingt-quatre, comme dans l'alphabet, ou neuf, comme dans la numération?

Mon oreille saisissait, d'une note à l'autre, des gammes entières. Chaque relation d'un demi-ton comprenait pour moi des mondes de sons distincts, que l'ouïe humaine ne perçoit pas.

Les premiers de qui j'essayai de me faire comprendre, se contentèrent pour toute réponse de répéter que j'étais fou. Deux ou trois des plus savants entrevirent bien quelque chose au fond de mesidées, mais, embarrassés d'accorder ce que je leur disais avec leur science vulgaire, ils conclurent que si je devais avoir raison, ce ne serait pas avant deux siècles.

Je trouvai cependant un auditeur intelligent et de bonne foi; ce fut un Israélite allemand nommé Jérémias Klang.

Cet homme, après avoir dépensé soixante ans de vie et une fortune à la poursuite des phénomènes métaphysiques, se livrait dans un grenier à la recherche d'une nouvelle synthèse musicale. Il vint me voir.

Dès le premier entretien, il me déclara que je lui révélais ce qu'il n'avait fait qu'entrevoir pendant toute sa vie, et que si je n'étais pas fou, j'étais certainement un génie surnaturel, car je venais de lui découvrir l'absolu en musique. Une seconde entrevue acheva de l'enthousiasmer ; j'eus toutes les peines du monde à l'empêcher de s'agenouiller devant moi. Il me supplia de l'accepter pour disciple

LA SIÎCDNDL VIK ill

^t de lui permettre d'écrire et de publier tout ce que je lui dirais.

J'avais la science en trop haut mépris pour no pas consentir à ce qu'il me demandait. Il vint donc chaque jour s'installer chez moi, et chacune de nos entrevues forma la matière d'une brochure, où mon précurseur prédisait l'avènement d'une révolution dans l'art, qui devait faire frémir sur leurs bases le Conservatoire et l'Institut.

Le supplice dont j'ai parlé me rendit bientôt le séjour de Paris insupportable ; je projetai alors d'acheter, à l'une des extrémités du bois de Boulogne, un pavillon isolé, et de m'y retirer avec Jérémias, le seul être qui pût désormais me comprendre.

Cependant, j'étais devenu célèbre, grâce à la singularité de mes aventures, aux publications apocalyptiques de Jérémias, et aussi à la facilité avec laquelle j'improvisais sur toutes sorfes d'instruments. Ce vernis do renommée, que je n'avais pas cherchée, fut comme la glu à laquelle la fantasque baronne se laissa prendre. Elle fit plus : cette femme si hautaine, si vaine de sa beauté, qui vous eût fait compter pour faveur insigne de baiser le bout de .son gant, ne craignit pas de se donner ostensiblement à moi, eu me suivant dans ma retraite.

Bien qu'elle me donnât par là plus d'envieux que mon génie constaté n'eût pu le faire, je fus peu touché de cette démarche.

Cette femme se perdant pour obtenir le droit d'être seule aimée d'un artiste en l'avenir duquel elle avait foi^ me parut aussi misérable que si elle se fût livrée pour de l'argent. Elle le comprit, et en tomba dans la désolation. Mais ni ses larmes, ni sa soumission ne purent vaincre le mépris que j'avais conçu pour elle ; je la reléguai, comme une sultane, au fond de mon appartement, oii j'évitai même de la rencontrer; et je passai tout mon temps en tête à tête avec le cher Jérémias.

Il ne se lassait pas de mo faire parler et d'écrire sous ma dictée. Les nuits lui servaient à rédiger un solfège d'après mes nouveaux principes.

Selon ses calculs, il lui restait encore dix ans à vivre, et c'était plus qu'il ne lui fallait pour accomplir sa révolution.

Pressé d'en venir à l'exécution, il me pria un jour de composer une symphonie.

La chose m'était trop facile pour être refusée.

Je me mis donc à l'œuvre. Néanmoins les développements que j'avais donnés à la tonalité nous obligèrent d'inventer une notation nouvelle (et c'est à quoi les anciennes études de Jérémias nous furent d'un grand secours).

Tandis que je travaillais, il observa que la musique, telle que je l'écrivais, était impossible à exécuter avec les instruments en usage. C'était à des innovations de cette nature qu'il avait jadis dépensé une partie de sa fortune : il me persuada donc

d'établir dans le voisinage une manufacture dont il prendrait la direction. 11 en sortit des produits fabuleux. C'était des basses gigantesques qui ne se pouvaient mettre en jeu qu'au moyen d'un mécanisme, des pochettes tellement exiguës, que ce devint un embarras sérieux de savoir ou l'exécutant poserait les doigts.

Jérémias en prit occasion de joindre à sa fabrique une académie, oii des élèves se formaient à sa méthode.

Ma famille s'émut de ces entreprises. Jusque-là ma folio, en tant que folie, lui avait paru supportable ; c'était d'ailleurs une folie douce. Mais lorsqu'elle apprit que le désordre de mon esprit allait jusqu'à m'induire en frais de construction et d'exploitation, elle prit l'alarme.

Des bruits singuliers me revinrent, d'après les quels il n'était pas question de moins que de m'interdire. Je m'en moquai jusqu'au jour oîi une députation de mes proches se présenta chez moi pour me faire quelques remontrances dans mon intérêt. Je n'eus pas de peine à prouver à ces excellents parents que l'emploi que je faisais de ma fortune ne s'écartait pas des conditions légales. J'achevai de les déconcerter en leur traduisant mot pour mot leurs pensées, qui la plupart du temps contredisaient leurs paroles. Ils se retirèrent assez désappointés, et je n'en entendis plus parler.

Jérémias, depuis qu'il était devenu chef d'atelier

et professeur, était journellement attiré à Paris par des acquisitions, des marchés, et mille aulres^ soins. Un matin, il partit selon sa coutume, et ne revint plus.

Son absence durait déjà depuis quatre ou cinq jours, lorsqu'un soir je vis arriver Schmidt, 1& peintre.

Il était le seul de tous mes anciens amis qui no m'eût pas mis dans la nécessité de le chasser avec dégoût; je tenais à haute considération de n'avoir jamais surpris son langage en désaccord avec sa pensée. La sublimité de son ame l'avait plus d'une fois porté à la hauteur du génie même ; et bien que dans les entretiens très-fréquents que nous avions ensemble il restât souvent, faute de me comprendre, mon adversaire , je. puis dire qu'il fut (après Jérémias, bien entendu) le seul qui' eût soupçonné quelque chose de la vérité. La conversation roula,, selon l'ordinaire, sur l'esthétique.

— Hélas ! me dit enfin Schmidt après m'avoir assez longtemps écouté, peut-être tout cela est- il trop beau pour nous, peut-être à force de t' élever t'es-tu perdu dans l'impossible.

Puis, faisant allusion à mes récentes discordes avec ma famille, il me plaignit de m'être rendu toute société incompatible :

— Comment, acheva-t-il, ne pas regretter l'état où je te vois, lorsque je songe que le seul homme avec qui tu aies pu t'entendre est un fou ?

El là-dessus il m'exhiba un procès-verbal signé il'un commissaire do police, qui relatait que J. Klang, ayant été arrêté au moment où il haranguait les passants sur la voie publique, avait été reconnu pour un malade aliéné échappé des hôpitaux de Bicêtre, oii lui, commissaire, l'avait fait interner de nouveau !

Schmidt ( les meilleurs naturels ne sont pas exempts d'un petit grain d'égoïsme^ souriait en me communiquant cette pièce authentique, qui lui semblait donner gain de cause à son opinion sur la mienne.

— Fou! m'écriai-je; Jérémias fou ! Jérémias à Bicêtre ? Ainsi le seul que j'aie rencontré parmi vous, ayant véritablement de l'intelligence, du savoir, du génie, vous l'avilissez, vous le privez de sa liberté ? Oh ! c'est que le voisinage du génie est dangereux pour vous, esprits bornés, avortons qui croyez posséder le secret de la nature et ne savez pas même peindre des écorces. Allez donc me dénoncer à votre police ! Car si Jérémias est un être dangereux pour vous, je le suis, moi, bien davantage. Il n'est pas de moitié aussi fou que moi î

Et je poussai Schmidt étourdi hors de la chambre.

La visite de Schmidt s'était prolongée, et il était tard lorsque je le congédiai.

Resté seul, je tombai peu à peu dans un accablement profond. Que m'avait servi cette science acquise

par désespoir, qu'à faire de plus en plus le vide en moi et autour de moi? Le seul être qui pût m'y faire trouver quelque intérêt venait de m'être enlevé. J'avais appris à mépriser la gloire ; l'amour s'en était allé avec la foi et l'illusion. Enfin celui que je venais de chasser de chez moi était mon meilleur ami.

Je me retrouvais seul avec moi-môme, sans autre compensation à tant de pertes qu'une puissance sans ohjel. A quoi me prendre désormais? Et que me restait-il de mieux à faire, que d'aller dégager la promesse faite à celui qui m'avait ressuscité ?

Je ressongeai à Lydie, et pour la première fois, depuis que j'avais recommencé à vivre, je m'attendris.

Je me levai, pris un flambeau, et me dirigeai à petit bruit vers la chambre ou j'avais abandonné ma conquête.

Elle dormait... Le mépris que je lui témoignais avait altéré sa santé ; son visage, autrefois si beau, avait souffert. Pauvre femme! Elle m'avait aimé autant qu'il était en elle de le faire ; était-ce sa faute si j'avais voulu la forcer à me donner ce qu'elle n'avait pas, et si je lui avais fait un crime d'une ambition dont tout autre que moi eût été flatté?

Jeune et belle, elle pouvait encore être heureuse, apporter le bonheur à un autre ; n'était-il pas juste de lui rendre sa liberté?

Je regagnai mon cabinet avec précaution et me mis

LA SECONDK VIK ÎH

en devoir d'écrire à la [junvrc Lydie, [)oijr l'iiish-nire rie ma résolution. Je (erminai imi lui («niseillaiit d'épouser datieu.

Ola fait, je sortis de la maison e( je m'acheminai vers la rivière.

Il était à peu près la même heure que lorsque j'avais pris pour la première fois congé de la vie. Seulement, comme on était en août, la nuit était plus chaude; ce qui diminuait d'autant le mérite do l'entreprise.

Je restai quelque temps assis sur la grève, m'interrogeant, tâchant de surprendre au fond de mon cœur quelque regret de la vie que j'allais quitter. Mais mon cœur n'était que ruines; j'eus beau frapper, il n'en sortit pas même un soupir.

Je n'eus donc plus qu'à fermer les yeux, croiser les bras et m'abandonner au courant...

.... Voisin, le jour nous chasse. Le co(i a chanté ; séparons-nous. Demain ce sera mon tour d'écouter. Tâchez que votre histoire soit moins ennuyeuse et aussi instructive que la mienne.

Encore quatorze heures de séjour sous cette affreuse pierre !

— A demain !

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L'ENFKH 1)1' MUSICIKN

'ai connu, il y a quelques années, à Paris, un jeune musicien allemand nommé Ernst Malis. Il était alors âgé d'environ vingt-cinq ans et s'en était venu de Lauenbourg, sa patrie, muni d'une petite somme , produit de la vente de son patrimoine , qui devait le faire subsister jusqu'au jour où, son talent reconnu, il pourrait vivre de son travail.

Le raisonnement qui l'avait décidé à s'expatrier était des plus simples ; il n'avait, d'ailleurs, que deux termes : Musique, Paris. La musique, moyeu de succès; Paris, ville où l'on aime la musique et

qui fait les succès. Il savait la musique, il était à Paris : après un mois de séjour, il en était à s'étonner qu'on ne fût pas encore venu lui proposer d'exécuter ses chefs-d'œuvre. Quant à l'idée que le malheur pût venir pour lui avant la publiciîé et qu'il pût mourir de misère sans avoir eu le bonheur de se faire entendre, elle ne lui venait pas à l'esprit.

Il était de ces natures sauvages et délicates, fort communes au-delà du Rhin, qui ne savent agir qu'à leur place et dans leur sphère. En pleine salle du Conservatoire, il eût dirigé sans sourciller l'exécution d'une de ses œuvres entre un chœur de Mozart et une symphonie de Beethoven ; mais il serait mort de faim à la porte d'un éditeur, avant d'avoir osé tourner le bouton de la porte. Quant à solliciter une audience d'un directeur ou d'une autorité quelconque, la seule pensée l'on eût fait fuir jusqu'au Danube.

11 continuait de manger tranquillement son héritage, les yeux fixés avec confiance sur l'avenir; dînant sans choix dans le meilleur et le plus cher restaurant et payant chaque soir un louis sa stalle d'Opéra à l'homme qui prétendait la lui céder à moitié prix.

Quelques connaissances qu'il fit parmi les jeunes gens qui dînaient aux mêmes endroits que lui, ou qu'il rencontrait au foyer des théâtres, entretinrent pendant quelque temps ses illusions. Tl y en eut d'assez audacieux pour lui prédire le succès ; d'au-

L'ENFER DU MUSICIEN ii:\

très, après avoir bien éprouvé son orgueil et s-i Uniidité, s'offrirent même à lui rendre service ; mais cette ombre d'encouragement s'évanouit bien vite avec l'ombre du dernier écu.

Alors commença pour Malis une de ces déroutes silencieuses pendant lesquelles les efforts, les épargnes accumulées durant toute une vie se dissipent en un instant. Ses meubles encore neufs s'en retournèrent pièce à pièce chez le marchand qui les avait vendus ; les cadres, les cahiers, les livres, ces frivolités précieuses dans la bonne fortune, inutiles- dans la mauvaise, s'en allèrent en désordre chez le brocanteur. Malis avait la foi robuste : il combattit vaillamment dans la retraite. Chaque jour il dînait d'un morceau de pain et se grisait de ses mélodies.

Un soir, seul dans sa chambre, il s'aperçut, après avoir épuisé son répertoire, que la musique n'est pas aussi puissante à remplacer les solides qu'à corriger la crudité de l'eau.

Il y avait ce jour-là quinze jours que Malis n'avait fait un repas et qu'il ne dînait plus, comme disent les rapins, que de chic. Une revue scrupuleuse, faite le matin même, des objets qui se trouvaient encore dans la chambre l'avait convaincu qu'il n'y restait plus rien de vénal, les gros meubles étant retenus par le propriétaire. Pour la première fois Malis eut le frisson de la réalité. 11 se sentit seul et sans secours contre les ennemis invisibles qui l'assiégeaient. On s'est efforcé dans ces derniers temps de faire de

iU LENFEH 1)1 ^JUSICIEX

la niisùre une chose gaie : sans doute elle peut l'être po»]r celui qui, dans sa patrie et dans sa ville, peut se trouver un lien de parenté avec le premier qui passe; celui-là d'ailleurs a une famille, des amis et son nom se connaît. Mais celui que deux cents lieues séparent du sol natal, dont le visage ne réveille aucun souvenir, dont le nom se comprend à peine; celui que la loi elle-même abandonne et que la justice emprisonne pour la plus légère dette, pour celui-là ^a misère est un abîme qui ne lui laisse d'autre alternative que de mourir, ou de se déshonorer.

La luort, sous quelque forme qu'elle se présente, n'est jamais que la mort. Sur le champ de bataille, comme dans une chambre solitaire, ce n'est qu'un mauvais quart-d'heure à passer; et Malis avait du courage. Le sacritice de sa vie lui semblait facile ; il s'y était résigné. Mais ce qui lui paraissait bien autrement cruel que la mort, l'angoisse contre laquelle toute sa philosophie ne lui fournissait ni encouragement ni consolation, c'était le renoncement à tant d'espoirs qui vivaient en lui comme ses entrailles. Mourir sans avoir été entendu, jugé! Les chants qu'il s'était répétés tant de fois à lui-même et dont il s'était enivré; son génie, auquel il croyait et que nul autre que lui n'avait constaté, applaudi, voilà ce que Malis déplorait à l'heure de la mort bien plus que la vie même, et qui lui eût fait donner tous les trésors du nnnide pour un quart-d'heuro

i;enfi-:u di Misir.u-x 225

d'oxisUMice île \)\us avec l'espoir d'èlrc écouté. Lo peintre méconnu Je la foule, peut se consoler en regardant ses tableaux, h; [)oùte [)eut réciter ses vers ; mais celui (jui a mis son Ame dans l'orchestre, comment se révélera-t-il à l'indilTérent, comment s'assurera-t-il de lui-même?

— Mon Dieu ! se disait-il, j'ai joué si souvent et si longtemps les mêmes choses, que les voisins ont eu tout le temps de les apprendre par cœur, s'ils en ont eu la bonne volonté. Peut-être l'un d'eux s'en sera allé loin d'ici, hors de France, au bout du monde, emportant dans sa mémoire une de mes pensées ; dire que peut-être il la répète en ce moment sur les bords du Mississipi et que je no l'entends pas? — Les gens du conte de Perrault méritaient bien qu'on leur collât leur saucisse au bout du nez, les imbéciles ! ces gens-là ne se doutaient pas de ce que c'est qu'un désir. Qu'il me vienne donc à moi une bonne fée du bon temps, fût-ce Carabosse en personne; je n'en aurais pas peur. Je la prierais à genoux : elle étendrait sa baguette et la voix de mon xMississipien arriverait jusqu'à moi; et fût-elle fausse comme un jeton, elle serait plus douce à mon oreille que le chant de Rubini. Je l'écouterais en fermant les yeux , et pour la première fois ma musique serait exécutée sans que mes doigts, ni mon gosier y fussent pour rien. Je l'écouterais et puis je me laisserais mourir en disant merci !

n6 L'ENFER OU MUSICIEN

La chétivo chandelle qui tremblottait dans le bougeoir du piano s'éleignil en cet instant.

Malis, instinctivement, se tourna vers la fenêtre magnifiquement éclairée par la lune. Dans une maison voisine , dont les vitres resplendissaient comme les verres d'une lanterne magique, il y avait bal, et le ronflement de la contrebasse attaquait le diaphragme du musicien ; dans la rue, deux passants se rencontrant se disaient un joyeux bonsoir. Malis le cœur serré, s'alla jeter sur son lit.

Il n'y trouva pas le repos, mais un sommeil douloureux, un engourdissement pénible incessamment troublé par les secousses du cauchemar et par l'agitation des nerfs. Au milieu de ces convulsions, il fit un rêve bizarre. Il revoyait la maison paternelle, à Lauenbourg, le petit jardinet tout en fleurs du mois de mai, et par-dessus la clôture de charmille, dans le jardin voisin, la fille du vieux professeur, la petite Adélaïde, courant et sautillant d'une allée à l'autre, ses longues nattes de cheveux blonds flottant au vent, son chapeau de paille noué autour de son bras. Ils se rejoignaient : Ernst appuyé sur la haie se mettait à chanter; mais l'enfant, l'interrompant, po-ait un doigt sur ses lèvres et étendait l'autre main vers l'horizon. Alors, dans l'éloignement, Malis entendait une voix jeune et fraîche reprendre et continuer le chant qu'il avait commencé et qui, par l'effet d'une contradiction fréquente dans les rêves, se trouvait être une des dernières œuvres qu'il eût

L'ENFFU nr MISICIKN «7

composées depuis son srjour à Paris. Lu vision changeait (ie forme : ce n'«''lait [)liis ni la maison, ni le jardin paternels, ni la petite Adélaïde que Malis avait devant les yeux. 11 se retrouvait daus sa chambre pauvre et nue, accoudé comme il l'était tout à l'heure sur son piano : et ie chant continuait toujours. Puis, presque subitement, il se sentait couché sur son lit; il s'éveillait, le front moite de sueur, le corps endolori. Mais l'illusion durait encore. Malis, cette fois, eut sérieusement peur d'être victime de quelque sorcellerie. Il ferma les yeux, plongea le visage dans son oreiller (il s'engourdit de nouveau.

Le matin, en ouvrant les yeux, il aperçut, appuyé ô\i pied de son lit, la hideuse fjgure de la misère, dont la bouche cave, dont les yeux ternes l'interrogeaient ironiquement sur ses résolutions.

Il se leva, fit quelques tours par la chambre ; puis il s'assit et se mit à réfléchir. Le résultat de cette délibération fut qu'à rester plus longtemps chez lui il ne risquait que de mourir littéralement de faim. Au-dedans était l'agonie lente, cruelle, .sans secours, sans consolations même : au-dehors était la vie, la distraction, et surtout cette providence des hommes réduits à l'extrémité — le has.vrd. — Le Hasard, c'est-à dire l'inespéré, l'impossible; l'ami riche retrouvé au coin d'une rue, le vieillard charitable rencontré sur un banc du Palais-Royal, qui vous adopte et vous fait son héritier.

2 2s LEM-hlK DU MUSICIEN

Malis se disposa doue à sortir. Il s'iiabilla lentement, passant avec soupirs la revue de chacune des pièces de sa garde-robe, et s'éverluant à en déguiser autant que possible le délabrement. Puis, avec le geste désespéré d'un homme qui s'élance dans le vide, il s'engagea dans l'escalier.

Lorsqu'il reparut, le jour suivant, il était si pale, tellement défait de visage et de costume que le concierge de la maison, chargé par le propriétaire d'une commission désagréable pour Maîis, remit au lendemain pour s'en acquitter.

Il jugea qu'il était malade, et, comme Malis était après tout un bon jeune homme, capable de s'attendrir au besoin sur la maladie d'une femme ou d'un enfant, il ajouta (le portier) : — ce pauvre monsieur Malis !

Malis cependant gravissait péniblement l'escalier en se suspendant à la rampe. Parvenu à l'étage qu'il habitait , il fut obligé de s'arrêter comme un homme pris d'étourdissement.

Il ouvrit sa porte et la referma sans prendre la peine de retirer la clef de la serrure.

Quelques minutes après, ses habits, arrachés sans égards, gisaient sur le carreau ; et lui, le pauvre musicien, était étendu sur son lit en désordre.

Il lui arriva ce qui, dit-on, arrive aux noyés prè.« de suffoquer, qui voient en une seconde tous les visages qu'ils ont connus, tous les lieux qu'ils ont aimés.

l/KxNKHK 1)1 Ml SK:II:N 12\i

Toul siOii passé, sa vie entière, se déroula devant lui comme uu tableau de panaroma. 11 entrevit sa cliamlire, non plus délabrée, comme elle était, par Ja misère; mais propre et gaie, ti'lle qu'il l'nvait vue jadis, et se mirant au luisant du mobilier inhelé de la veille. FI entendit le bruit sonore de siui piano tout neuf.

A travers tout cela défdaient processionnellement et en silence, comme des sillioueltes d'ombres chinoises, tous les amis que Malis avait eus depuis son enfance, dans leurs attitudes familières et avec leurs costumes habituels. Quelques-uns, en passant devant son lit, s'arrêtaient pour lui sourire avec compassion ; d'autres filaient gravement et sans se détourner.

Les figures se succédaient, l'une amenant l'autre ; et ce qui ajoutait à la bizarrerie de l'apparition, c'est que, d'après la direction qu'elles suivaient, elles devaient entrer dans la chambre par la muraille. 11 semblait d'ailleurs que, parvenues à l'extrémité de la pièce, elles revenaient sur elles-mêmes pour repasser indéfiniment à la façon des armées de théâtre.

Bientôt la chambre en fut remplie; el le bruit de leurs pas retentit sourdement aux oreilles de Malis, ainsi que le ronfleujenld'une garde endormie, àl'ouïe du malade en torpeur.

Tout à coup, du milieu de cette rumeur monotone, un son fin et léger s'éleva, modulé par une

voix confusément connue de Malis. — C'était la voix du rêve ; c'était le chant qui recommençait. — Songea-t-il, le pauvre musicien, à son souhait de l'autre soir : entendre, et puis mourir? Peut-être, étourdi par l'incohérence de ses visions, ne se rendit-il compte ni de cette coïncidence, ni même de ce souvenir; peut-être se laissa-t-il bercer par cette voix douce et par ce motif chéri, comme au chant d'adieu d'un oiseau qui serait venu gazouiller au pied de son lit.

Vers la fm, une voix d'homme vint traverser la mélodie; une voix brusque et grondeuse, la voix du professeur mécontent, qui reprend et qui gronde. Au même instant, Malis se sentit prendre rudement le bras : il ouvrit les yeux et rencontra du regard un habit vert, un gilet perso et, au-dessus de cet habit, un visage qu'il reconnut pour être celui d'un de ses anciens commensaux.

Cette fois il n'y avait pas à douter de la réalité : c'était une visite qui lui était survenue pendant sa défaillance, grâce à la clé qu'il avait laissée sur la porte en rentrant.

Le visage remuait les lèvres, et il était probable qu'il parlait. Mais Malis avait encore aux oreilles le bourdonnement des pas et le chant de la mélodie.

Au bout d'un instant il finit cependant par entendre :

— Ah ! ah ! disait l'ami, lui secouant toujours le

i;enfku 1)1" MUsrr.iKN im

bras, — ce n'ost pas malheureux ! Tu ouvres les yeux à la fin, dormeur. Sais-tu qu'il y a longtemps que je suis là ? Ta portière m'a dit que tu étais rentré tantôt assez mal assuré sur tes jambes. Tl paraît que tu t'en es donné, coquin ':*

Et, comme Malis nv répondait mot, le jeune homme se pencha jusqu'à son oreille :

— Est-ce que tu es malade ?

Malis abaissa convulsivement les sourcils en signe d'affirmation.

L'ami se redressa pour jeter un regard autour de lui, et, étonné de n'apercevoir sur les meubles ni verre, ni fiole, rien en un mot qui rappelât l'appareil de la maladie :

— Et, reprit-il, qu'est-ce que tu as ?

A cette question si directe et qui pouvait être une tentation du sort, Malis recueillit ses forces pour souffler cette réponse :

— Je n'ai rien mangé depuis deux jours. Et il s'évanouit une seconde fois.

Quant il revint à lui, surpris par une violente odeur de vinaigre, son officieux ami s'épuisait autour de lui en soins de toute espèce. Un garçon de café s'évertuait à disposer deux couverts sur une table rapprochée du lit.

— Et d'abord, bois-moi ça, dit l'ami en présentant à Malis une tasse âe bouillon qui embaumait.

Et maintenant, pour économiser désormais les

m L'EiNFEU DL MUSICIEN

synonitnes, nous déclinerons les noms et qualités de cet ami.

ir

Gédéon Silbermann, israélite de naissance, était un des premiers jeunes gens dont Malis eilt fait connaissance à Paris 'du temps qu'il allait à l'Opéra). Affligé d'un physique superbe, d'une taille de cinq pieds sept pouces, et d'une paire de favoris distingués, il joignait à tant de malheurs celui d'être le neveu d'un oncle plusieurs fois millionnaire. C'en était plus qu'il ne fallait pour lui permettre déjouer le rôle de dandy et de dilettante auprès des artistes; et c'était sur ce pied qu'il s'était autrefois lié avec Malis, dont il prétendait estimer fort le talent. Il est vrai qu'il s'était peu à peu retiré de lui, du jour ou il était devenu apparent que son talent ne lui suffirait pas pour se tirer d'affaire.

Or, tout n'est pas rose dans l'état de neveu, même, je pourrais dire surtout, quand les oncles, bien portants du reste, comme était Silbermann, se trouvent pères d'une fille de dix-sept ans, grande et belle, dont les millions cÀ la beauté s'éventent réciproquement.

J'ajouterai que le banquier Silbermann, étant fils de ses œuvres, était parfaitement libre d'avoir pour frère le plus grand gueux de sa tribu; le gros péché

l/KNKKK l)L MISICIKN tA-i

ih liédéon L'ioit prôciséinenl d'être le fils de ce frère là. Gédéon n'avait tout à l'heure d'autre actif (jue quatre mille francs d'appointements qu'il touchait dans les hureaux de son oncle. Peut-être me direzvous que ce n'est guère pour l'homme que je vous ai annoncé? Je répondrai que Gédéon eût été bien peu de sa nation, si, appointé de quatre mille francs cliez un banquier, il n'eût pas trouvé moyen de faire quelques petites affaires pour son compte.

Le père, la iille, les millions, tels étaient les trois termes de la proposition que Gédéon s'était mis en tête de résoudre. Renchérissant sur la vieille thèse d'Archimède, le malheureux cherchait la quadrature du triangle. Mais, pour faire quadrer l'oncle à ses vues, il y avait du chemin à faire. Le vieux banquier était dur à la détente ; c'était une de ces nature d'hommes impénétrables sur qui le demi mol et le sous-entendu glissent comme le mercure sur le marbre. Quelquefois, aux beaux jours, après un bon coup gagné (Silbermann avait coutume de passer le soir de ces jours-là en famille ; il avait la joie communicative et s'en défiait), il lui était arrivé entre deux gorgées de café de laisser tomber par manière d'aphorisme quelque phrase du genre de celle-ci : — La fortune, voyez-vous, ce n'est rien ; ce qui est tout, c'est d'avoir les moyens de la gagner.

Quand Silbermann avait regardé son neveu en disant cela, celui-ci partait comme un coup de fouet, arpentait six fois de suite les boulevards, de la rue

234 LENFER DU MUSICIEN

Laffito à ]a Bastille et de la Bastille à la Madeleine; et passait la nuit à se cogner la tête contre les murs en répétant : — Une affaire î une affaire ! Comment prouver à mon oncle que j'ai des moyens?

Vers ce temps-là, il n'était bruit à Paris que de la fortune singulière d'un jeune compositeur, qui, ignoré la veille et pauvre jusqu'à la détresse, s'était élevé en quelques heures, par un succès inouï, au comble de la prospérité et de la gloire.

Silbermann, quoique de complexion peu musicale, crut devoir par déférence pour ses écus conduire sa fille à l'une des matinées de ce prodigieux musicien. Gédéon n'eut garde de ne pas être de la partie.

Le soir, au petit cercle que les dix-sept ans de Sarah Silbermann rassemblait quotidiennement dans le salon de son père, la conversation roula exclusivement sur les impressions du concert. Sarah, grande musicienne , exalta le génie du jeune maître en termes si excessifs que Gédéon ne savait ou prendre ses expressions pour se tenir au diapason de l'enthousiasme de sa cousine.

Silbermann se tenait serré sur sou fauteuil immobile, muet et énigmatique comme un dieu mexicain, attitude qu'il avait gardée dans sa loge pendant toute la durée du concert.

Le génie, la gloire, la divinité de l'inspiration et autres mots sonores étaient lancés et renvoyés d'un bout à l'autre du salon, au grand ébahissemcnt des

L'ENFKH 1)1 .MlSir.lKN 2.^5

vétôrans do la financo, fort déroiités |);ir ces vocables insolites.

— Et auparavant il calait si pauvre? demanda Sarah avec intérêt.

— Eh ! mademoiselle, répondit un jeune quart d'agent de change, si pauvre il y a huit jours que, si je ne l'avais pas fait déjeuner avec moi à midi, il serait probablement mort de faim à quatre heures.

— Si l'on savait !... dit lentement Silbermann.

Ce mot, qui fit baisser les yeux à Sarah, fut recueilli par Gédéon. — Au fait! se dit-il, pourquoi, maintenant que toutes les opérations sont avilies, n'opérerait-on pas sur le génie?

On devine maintenant ce que le commis de la maison Silbermann était venu faire chez Malis, et le motif de l'intérêt qu'il lui témoignait. Il s'était souvenu des éloges donnés autrefois en sa présence à certaine symphonie, et venait en emprunter la partition.

Malis, provisoirement restauré par le bouillon, dîna plus tard fort convenablement. Lorsque dans la soirée Gédéon, entamant la négociation, lui fit entrevoir la possibilité de faire exécuter sa symphonie, il le remercia si passionnément que le spéculateur en fut un instant embarrassé.

— Âh ! pensa-t-il, si je n'avais pas peur d'être méprisé par Sarah, je f aurais pour rien !

La communication du manuscrit de Malis n'entrait dans le plan de Gédéon que comme un détail né-

236 L'ENFEK DL MUSICIEN

cessaire , mais iusigaifiaiit ; à peu près oonimo l'aveu de la fille, indispensable dans un mariage, mais qui n en Qsi souvent que la moindre formalité. Les difficultés étaient bien autrement grandes du côté de la famille, c'est-à dire du banquier. Mais Gédéon, qui avait son idée et qui y avait foi, avait fait provision du courage.

La première fois qu'il proposa à son oncle de lui présenter un musicien de ses amis, pauvre, mais plein de génie, — le vieillard lui lança par dessous ses lunettes un regard froid et aigu comme une langue de couleuvre. Néanmoins, après qu'un vieil académicien, devenu un des habitués de la maison pour avoir donné des leçons de fugue à Sarah, eût déclaré qu'il y avait du mérite dans la symphonie ; lorsque Sarali elle-même, que le rôle de révélatrice électrisait, eut suffisamment passionné le débat, le banquier consentit à ce que Malis fût introduit chez lui. Ce soir là fut, à vrai dire, l'ouverture des hostilités pour Gédéon : il y brûla sa première poudre d'or, convertie au profit du musicien en une magnifique livrée d'Humann.

Le jour oii Malis, après avoir obtenu un brillant succès dans les salons du banquier, offrit le bras à Sarah, pour passer dans la salle où le souper était servi, Gédéon placé au bas de la table se frotta les mains ; pour lui, l'affaire était faite. — A compter de ce jour, Malis devint l'iiôte le plus assidu de l'hôtel de la rue du Helder. Il y devint l'àme des

LHNFKK 1)1 Ml'SlCIKN 237

soirôes quotidicnnos, lo mobile des soirées extraordinaires. Los manuscrits passeront pièce à pièce de la petite chambre, bientôt abandonnée, sur le piano do la belle juive qui se montrait de jour en jour plus enthousiaste. Le succès franchit les murs de riiAtel et se répandit dans le monde. Les éditeurs commencèrent à parlementer avec Oédéon, qui, en liomme habile, les laissait venir.

Les influences mises on jeu par le vieil académicien, tout à la dévotion do sa belle élève, avaient fait obtenir à Malis la salle privilégiée du Conservatoire.

Il en sortit couvert do gloire; « inconnu à deux heures, illustre à quatre! » dit le lendemain un journal.

Au moment oîi, tiraillé par ses amis anciens et nouveaux, Malis recevait les félicitations de l'Institut, représenté à ce concert par trois de ses membres, Gédéon se sentit saisi de remords et d'admiration.

11 pleura, il eut des larmes en embrassant ce grand artiste, qui sortait pauvre et à pied de cette salle oîi la fortune eût dû commencer pour lui avec la gloire; il se trouva soudain un cœur de mère, une fidélité de notaire des anciens jours, pour cet ami qu'il dépossédait. En un mol, il l'aima ; et ainsi se trouva en quelque sorte corrigé le marché ignoble dont Malis était la dupe.

F*ar l'efTet d'une capitulation de conscience assez

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bizarre, mais qui n'étonnera pas, parlant d'un juii^ ambitieux et sentimental, Gédéon se promit d'ètro généreux envers Malis jusqu'à la restitution de ses droits exclusivement ; il le logea, il le nourrit, il le vêtit, il le soigna; il se fit sa garde-malade, son compagnon, son homme d'affaires ; il veilla comme une nourrice sur son grand homme, son ami, son bienfaiteur, sa victime.

L'Israélite toutefois ne tarda pas à s'étonner de l'accueil fait à ses soins. Depuis le jour oîi la gloire s'était levée pour lui dans les salons de Silbermann, Malis, après les premiers transports d'une gaîté naïve, était tout à coup tombé dans un état singulier. Les accès de sa joie, toujours aussi vive, étaient coupés par des moments de rêverie profonde; assis au piano, ou engagé dans une conversation animée, on le voyait s'arrêter subitement et regarder autour de lui avec inquiétude. Deux ou trois fois Gédéon placé à côté de lui s'était senti serrer brusquement le bras comme par un mouvement de surprise ou d'effroi.

Lorsqu'avaient commencé les répétitions tant désirées, cette préoccupation bizarre s'était exaltée jusqu'à la fureur. Malis prononçait alors des plaintes douloureuses; des imprécations furibondes expiraient dans sa gorge, des geslef violons lui échappaient, et il quittait le salon sans mot dire.

Gédéon, alarmé par ses scrupules, n'était pas éloigné de soupçonner une rancune dans ces boutades.

Il m'a deviné, pensait-il ; et il redoublait de sollicitude dans une pensée d'expiation.

L'ambitieux commis trouva bientôt un autre sujet d'alarmes dans l'empire croissant que prenait Malis sur l'esprit de sa cousine. La belle juive avait passé de l'enthousiasme au fanatisme. Pour elle, Malis était désormais rincarnation suprême de l'art; sa musique, la Musique. Elle n'en voulait plus entendre d'autre, elle n'en tolérait plus d'autre sur son piano. Les incroyables distractions du musicien ne rebutaient point son admiration : elle considérait ces écarts comme les accès d'un génie maladif, qu'il fallait adorer en les subissant.

Il va sans dire que le contre-coup de cette adoration était rudement éprouvé par Gédéon. Jamais le pauvre garçon, quoique dès longtemps habitué à l'humeur hautaine de l'héritière, n'avait été aussi malmené.

Plus d'une fois, en la voyant couver d'un œil attendri la tête inclinée de son « génie malade, » il fut sur le point de s'écrier : — Vous vous compromettez, Sarah ! — Mais le dédain qu'il surprenait dans les regards de sa cousine arrêtait les paroles dans son gosier.

('ependant, en dehors de ses incartades, Malis n'avait pas changé de manière d'être avec Gédéon. Dans ses momens lucides, il continuait de l'appeler son ami, son sauveur, et de le traiter affectueusement. L'israélile avait remarqué que ces momens-là

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concordaient ordiuaircmont avec 1(» temps dos répétitions. Ces jours-là, ie musicien, si sombre qu'il eût été la veille ou dans la matinée, avant la séance, redevenait aussitôt calme et serein, et dirigeait allègrement l'exécution. Ses effusions, alors, n'avaient plus ni fm ni trêve ; il se jetait dans les bras de^ son associé et allait jusqu'à lui demander pardon en pleurant de lui témoigner si mal sa gratitude. Cet état, qui parfois se prolongeait jusqu'au lendemain, apportait de grands soulagements à la conscience de Gédéon. Malheureusement, ces lueurs consolatrices n'étaient que des trouées de soleil à travers le nuage qui allait s'obscurcissanl de plus en plus.

Le jour de la première audition publique, jour de triomphe pour Malis, fut troublé par une crise qui faillit ruiner l'entreprise du spéculateur. Malis, dans un accès d'irritation qui dépassait en violence tous les précédents, refusa tout à coup de se rendre au concert, et annonça même un instant l'intention formelle d'en interdire l'exécution. Gédéon, effaré, dut réclamer l'intervention de quelques-uns des principaux musiciens de l'orchestre et porter le récalcitrant à demi vêtu jusque sur son siège.

L'enivrement des applaudissements et des félicitations de toutes sortes dont Malis fut comblé à la sortie du Conservatoire, ne fut qu'un éclair. Dès le jour suivant, il était retombé dans sa noire mélancolie; aucun intervalle n'en séparait plus les crises, et il paraissait s'être entièrement abandonné à son

désespoir. La belle Sarah plle-mt'mc , jusque-là respectée comme une idole, n'était plus à l'abri de ses violences : un jour il la suppliait avec caresses et le lendemain lui donnait impérieusement l'ordre de s'abstenir de toute exécution, même partielle, de ses œuvres. Gédéon, un jour, fut obligé de le saisir à bras le corps au moment où il se jetait sur le piano pour le briser.

Gédéon crut alors devoir s'inquiéter sérieusement. Les médecins furent appelés. Les uns crurent voir dans Tétat de Malis un cas de névralgie particulier; les autres, une folie accidentelle. Gédéon se décida un jour à risquer tout haut l'hypothèse d'un amour contrarié. R..., médecin des hôpitaux, qui s'était occupé toute sa vie des affections nerveuses, lui demanda brusquement :

— Connaissez-vous la personne ?

A cette question, l'amoureux jeune homme sentit ses genoux fléchir. Il ferma les yeux et répondit :

— Non, je ne la connais pas. — Mon Dieu ! pensa-t-il, je l'assassine après l'avoir volé !

La recette du premier concert s'était élevée à quinze mille francs. D'après ce chiffre, on pouvait donc conjecturer, sans trop présumer, que le manuscrit de Malis, acquis par Gédéon pour mille écus, rendrait, tant par la vente que par les concerts, environ cent mille francs à la fin de la première année. En confiant ce résultat à son oncle, l'ambitieux commis s'était senti grandir de toute la per-

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spective ouverte à ses espérances. Habile à saisir sur le visage impassible de son patron les impressions les plus fugitives, il sut y découvrir, en dépit d'une indifférence de commande, une lueur d'approbation qui l'électrisa. Il se dit : Je réussirai! Comment, après avoir senti sous son pied le sable du pays de ses rêves, après avoir aspiré les parfums de l'île prochaine, comment songer à l'ami qu'on voudrait sauver, mais dont le poids ralentit la nage? Ou trouver cette vertu entre les ardeurs combinées de l'ambition et de l'amour, dans un cœur desséché par la jalousie et par la cupidité? Cette vertu, Gédéon ne l'avait pas eue; il avait lâché le noyé; il avait menti en présence de son idéal entrevu.

Malis, au surplus, avait décidément cessé de se présenter à l'hôtel de la rue du Helder. Logé dans un quartier désert et reculé, parmi des maraîchers, il n'apparaissait dans la ville que de loin en loin et de nuit. On le voyait alors errer sur les boulevards et passer indifférent devant les affiches pittoresques do ses concerts. Vainement Gédéon essaya-t-il de le rencontrer de jour dans sa retraite. Chaque matin il en partait pour des pérégrinations en différents lieux, un jour à Saint-Germain, le lendemain à Corbeil, à Fontainebleau, partout où le parcours des chemins de fer le pouvait emporter rapidement. Plus d'une fois son hôte déclara ne l'avoir pas aperçu pendant huit jours entiers.

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Un matin, Gédéon reçut à son bureau le billet suivant :

« Gédéon, je pars, je quitte Paris; il le faut. J'ai besoin d'argent. Tai compté sur toi. Viens, si tu m'aimes.

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