M A LIS
Pourquoi ce départ? — Pour le coup il sait tout, se dit Gédéon qui accourut néanmoins au domicile indiqué. Comment va-t-il me recevoir? pensait-il.
Contre son attente, il fut accueilli affectueusement. Il trouva Malis sur son divan, abattu, mais calme.
A toutes les questions qu'il lui adressa sur le motif de sa résolution, Malis ne répondit que par ces seuls mots : Je pars, il faut que je parte.
Tout ce que Gédéon put obtenir fut de régler l'itinéraire de son ami et de le diriger vers l'Allemagne, où la maison Silbermann avait de nombreux correspondants.
Gédéon accompagna Malis jusqu'à l'embarcadère. Prêt à monter, Malis se retourna, et, l'œil humide, la voix tremblante d'émotion :
— Gédéon, dit-il, je n'oublierai jamais ce que ta fus pour moi. Crois que... tu ne sais pas quel sup- [^ice, quel malheur je fuis en ce moment.
L'Israélite, non moins ému, lui répondit :
— Je te comprends. De nous deux, l'obligé, ce n'est pas toi, c'est moi.
Et le train roulait depuis longtemps hors de la gare, que Gédéon rêvait encore à la même place.
— Il aime Sarah, se disait-il. Il a deviné les projets que j'ai sur elle, et il s'éloigne par générosité. Ame sublime !
A la nouvelle de ce départ, que Gédéon lui apprit au dessert, Sarah pâlit; et le soir elle traita son cousin plus cruellement que jamais.
La première lettre que reçut Gédéon était datée de Francfort. Elle débutait par deux pages de description de la ville et des campagnes environnantes; puis, vers la moitié de la troisième page, la phrase s'arrêtait brusquement, et au dessous de la dernière ligne restée interrompue se lisaient ces mots écrits d'une main hâtive et évidemment crispée :
« Gédéon, je quitte Francfort à l'instant. Adressemoi lettres et argent chez Hauptmann frères, à Berlin. »
En ouvrant le Journal des postes, Gédéon y lut h la date de ce même jour :
« Le jeune et déjà illustre compositeur Ernst Malis, de Lauenbourg, dont les journaux français ont fait connaître l'éclatant succès, vient de descendre dans notre ville. En apprenant l'arrivée d'un hôte
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aussi important, les membres de la Société Philharmonique se sont portés en corps à son hùlel pour le féliciter et pour le supplier de prendre la direction du concert qui doit avoir lieu samedi prochain, et dans lequel la symphonie qui lui a valu un si brillant triomphe sera pour la première fois offerte à l'admiration du public Francfortois. »
« A Messieurs j Messieurs Silbennann, banquiers à Paris.
« Berlin, 18...
» Mon cher monsieur Gédéon !
» L'ami dont vous nous aviez annoncé la venue est effectivement arrivé chez nous lundi dernier. Je vous prie bien de croire que nous n'avons rien négligé pour faire honneur à votre recommandation. Néanmoins, quoi que nous ayons pu faire pour le retenir plus longtemps, et bien qu'il ait paru se plaire parmi nous pendant les premiers jours, il a voulu absolument partir hier matin, et a pris en effet la poste pour Hambourg.
» Ce départ imprévu nous afflige par la pensée que peat-être vous l'attribuerez à quelque négligence de notre part, bien que nous puissions protester que votre ami a été traité ici avec tous les égards dus à son mérite et à nos anciennes relations.
L'Opéra annonce pour vendredi prochain l'exécution de son ouvrage et les musiciens de l'orchestre étaient môme venus le supplier avec beaucoup de considération de présider le concert en personne, ce qui rend encore plus inexplicable cette fuite précipitée.
» Ma femme, qui ne manque pas d'amour-[)ropre, comme vous savez, prétend que votre jeune ami s'était épris pour elle d'une passion subite et désespérée. S'il en était ainsi, etc., etc.
» J. Hauptmann.
» p. s. Je rouvre ma lettre pour vous apprendre que M. Malis vient de prendre passage sur le navire de guerre hollandais le Sagittarius, faisant voile pour Batavia, ce dont nous informe à l'instant notre correspondant à Hambourg.
« A bord du Sagittarius, le ... décembre, en vue du Cap-Vert.
» Mon cher Gédéon,
» Dans ce cabinet modeste où d'ici je te vois laborieusement penché sur ton bureau, veillant avec activité aux intérêts de ton patron, ou même, hélas! aux miens, tu m'accuses sans doute d'indifférence, ii'ingratitude ; peut-être ton âme généreuse cherche-
t-elle dans le mal auquel lu m'as vu en proie une oxcuse à l'oubli dont je dois le paraître coupable, après ces dix longs mois passés sans le donner de mes nouvelles et sans m'informer des tiennes. Tu ne peux te douter, mon ami, que depuis notre séparation peu de jours se soient écoulés sans que je t'écrivisse et sans que je fisse sur moi-même une tentative nouvelle, souvent rebutée, pour l'expliquer ce qui dans ma conduite a dii te sembler si incompréhensible.
» Le monceau de notes, de fragments informes, de lettres interrompues que j'ai devant moi sur ma table et que je vais essayer do te résumer d'une façon lucide, ce monceau qui chaque jour s'accroît par un nouvel effort est la preuve palpable que ton image bienfaisante et bénie n'a jamais cessé de m'être présente au milieu des tortures que j'endure chaque jour depuis si longtemps; tortures dont la moins poignante n'est pas certainement ce soupçon perpétuel de passer à tes yeux pour un iFigrat, et de te paraître indigne de tout ce que tu as été pour moi! Comment l'oublier? comment te méconnaître? N'est-ce pas loi qui sur mon grabat de douleur m'es apparu comme un Ange do Salut, qui m'as tendu la main et qui m'as dit, comme autrefois la Rédempteur au paralytique : lève-toi et marche ! N'est-ce pas toi qui m'as arraché à la double agonie de la faim et du désespoir? qui m'as donné deux vies, la vie de ce monde d'abord ; puis cette autre vie, bien plus
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précieuse et que nous ambitionnons, nous autres artistes, par dessus tous les biens, celle qui propage notre pensée autour de nous et après nous ? Ah! mon ami, qu'est-ce que les désirs de l'homme? J'ai souhaité ardemment la célébrité : c'était à elle, je te l'ai dit vingt fois, qu'à mon heure fatale, sur ce lit où tu me ressuscitas, allaient mes regrets les plus déchirants. L'ai-je obtenue? Oui ! j'ai entendu mon nom répété au milieu d'acclamations enthousiastes ; les murs en ont été couverts; les journaux s'en sont fait un moyen d'illustration. Si loin que j'aie été jusqu'ici dans ma fuite, il m'a toujours précédé. Partout il a été le premier que j'aie lu à l'arrivée sur les murailles d'une grande ville. Eh bien ! mon ami, je suis le plus malheureux des hommes. — Je te le dis avec la triste conviction de ne point exagérer.
» Ne va pas croire, mon ami, que je t'impute en rien le malheur qui m'accable. Non, non, je m'empresse de le répéter, ton action a toujours été bienfaisante et salutaire, ton intention pure et généreuse. Le mal est venu de moi, de moi seul. Comment te le faire comprendre ?
» Au moment d'entamer la confession que je te dois, la faiblesse me reprend. Peut-être ce préambule va-t-il aller rejoindre les deux ou trois cents lambeaux entassés sur cette table...
» Eh bien ! non, aujourd'hui j'aurai du courage ; dussé-je exciter ta pitié, dussé-je perdre quelque chose de l'estime pour l'artiste qui se mêlait à ton
amitié pour ma personne; tout me paraît préférable au mépris qui suivrait nécessairement chez toi l'idée d'ingratitude. Et puis, d'ailleurs, après tant de douleurs dévorées en silence, jour par jour, heure par heure, est-il déraisonnable d'espérer quelque soulagement d'une confidence? Que de fois j'y ai pensé ! » Il est, mon cher ami, des existences damnées qui n'échappent à un mal que pour tomber dans un autre. J'avais jadis le pressentiment d'une fatalité semblable dans la mienne. Alors que, pauvre et inconnu, j'entrevoyais dans l'avenir l'avènement possible de la gloire et du bien-être, une angoisse secrète se mêlant à ces visions m'avertissait que ce bonheur apporterait avec lui de terribles compensations. Les maux dont je me plaignais alors n'étaient que le prix et comme l'expiation de l'espérance; celle du bonheur présent devait être autrement cruelle. Ce soir, soirée funèbre et la dernière heure de ma première existence, oîi, les pieds sur les bords de ma tombe, je voyais se fermer rapidement le coin du ciel où m'apparaissaient les visions qui m'avaient soutenu pendant toute ma vie, sentant s'écouler si vite le dernier délai qui me restât pour faire appel à Dieu, je le suppliai, si quelque mémoire, indifférente ou amie, avait recueilli quelqu'une des pensées que je répétais sans cesse pour moi-même, qu'il me fût donné d'entendre la voix de cet admirateur inconnu, une seule fois seulement et fût-il au bout du monde.
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» Cette prière fut exaucée. Comment mon oreille acquit-elle en un instant une acutesse assez subtile pour annihiler les distances, et en même temps cette faculté si extraordinaire de n'être affectée à travers tant de bruits hétérogènes que des sons combinés par mon inspiration ? C'est ce que personne n'expliquera jamais sans doute ; mais enfin le phénomène se produisit. Si ce fut le châtiment d'un vœu téméraire, l'expiation suivit immédiatement la faute.
» Tu te souviens qu'après la première audition de ma symphonie chez ton oncle, tu essayas en vain de me retenir chez toi; et qu'avec une obstination que tu qualifias de caprice je persistai à aller passer la nuit dans la mansarde théâtre de ma misère. C'est que mal assuré encore du prodige qui s'était accompli on moi, j'avais hâte d'en acquérir la preuve décisive, et qu'attribuant au local lui-même la faculté dont j'étais doué, il me tardait de me retrouver dans cette chambre ou seulement jusqu'alors le phénomène s'était manifesté.
» Je passai la nuit entière à savourer l'âpre jouissance que me causait la certitude de ma possession. Supprimant par la pensée les quelques jours qui séparaient mon agonie de mon triomphe, je rapprochai l'instant de mon vœu de l'effet singulier qui en paraissait ainsi la réalisation immédiate. Pendant plus d'une heure mon oreille recueillit les lambeaux de ma symphonie fredonnés par les auditeurs attardés, concert inouï de phrases tronquées, incohéren-
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tes, faussées, barbares que dominait le piano de la belle cousine, dont les mains ardentes persistèrent plus tard encore, jusqu'au jour. Tu me demanderas comment dès lors je ne fus pas effrayé de mon état? La vérité est que je n'en fus pasmème étonné. Depuis quelques jours, tout ce qui m'arrivait avait tellement le caractère du prodige, j'avais été si miraculeusement sauvé de la mort, j'avais passé si brusquement des ténèbres de l'isolement et de la misère au grand jour du luxe et du succès, que peut-être rien n'était plus capable de me surprendre Le phénomène si bizarre qui s'accomplissait en moi ne me paraissait pas plus surprenant que les applaudissements que je venais de recevoir, ou que l'habit neuf que je portais. En un mot, vivant en plein enchantement, pouvais-je être arrêté par un fait surnaturel?
» La perception très-singulière que j'avais acquise me ravit durant les premiers jours. Je la considérais comme une des conditions de ma célébrité naissante, et je la mêlais aux sensations délicieuses de ma nouvelle vie. Mais, lorsque les effets s'en multiplièrent au point d'interposer continuellement comme un réseau, comme une atmosphère entre moi et le monde réel, je commençai à prévoir le genre de supplice qui m'était réservé. De là les premiers accès de mélancolie dont tu t'inquiétas et dont tu voulus savoir la cause, sans pouvoir obtenir de moi aucune explication. Que t'aurais-jc répondu?
Désormais je n'étais plus ua homme comme uq autre. Un prisme de sons contrariés, tantôt ravissants par leur douceur, tantôt déchirants par leur sauvagerie, m'entourait et m'isolait du monde réel. Je sentais de jour en jour la trame s'épaissir; et de jour en jour mon cerveau endolori saignait davantage sous la meurtrissure des marteaux invisibles.
» Les répétitions commencèrent ! Alors le martyre devint permanent. Le réseau que jusque-là il m'avait semblé voir tendu autour de moi se déchira, troué de toutes parts par l'assaut continuel des instruments sur lesquels étudiaient chez eux les musiciens de l'orchestre. Je devins sourd, avec cette différence que ma surdité n'était pas l'engourdissement qui provient de la perte de l'ouïe, mais une surdité en quelque sorte active et dont le foudroiement se renouvellerait de seconde en seconde. A force de subir l'action multiple des instruments, je finis par tirer de chaque sensation une image , que mon esprit malade n'en sépara plus : ainsi, je sentais distinctement le crin des archets passer et repasser dans ma cervelle ; les petites flûtes y pénétraient en spirale, comme des vrilles ; les flûtes, en ondulant comme des couleuvres ; les clarinettes, les bassons s'insinuaient par le même mouvement, mais perpendiculairement, de haut en bas, par le sommet du crâne ; les trompettes, les cors faisaient glisser entre mes dents serrées de minces lamelles d'acier poli, tandis que le retentissement prolongé des trombones
faisait passer devant mes yeux des tentures flollantes de crêpe noir.
» Le seul moment de répit que je trouvasse à ce supplice étaient les heures de répétition; la joie que j'éprouvais à me retrouver dans le monde naturel en ne percevant plus que des sons harmonieux et combinés parvenait ordinairement à distendre la crispation causée par les souffrances des jours précédents. J'en venais quelquefois à espérer une guérison radicale et à me demander si tout ce que j'avais enduré antérieurement n'était pas un rêve pénible; mais les rechutes qui suivaient souvent à peu d'heures de distance ne me laissaient pas longtemps dans cette illusion. Je commençais d'ailleurs à soupçonner quelle recrudescence de maux devait engendrer pour moi la publicité donnée à mes œuvres. C'est alors que je résolus d'arrêter les répétitions et d'interdire , à quelque prix que ce fût, l'exécution du concert. Tu t'y opposas, mon ami; ta piété envers celui que tu appelais si justement ton enfant, te fit résister à ce que tu considérais comme le sacrifice de ma gloire et de ton œuvre. Tu vainquis ma résolution sans te douter que c'était me plonger dans un abîme de tourments.
» Le jour du premier concert fut le dernier moment de bonheur dontj'aie joui.Sila vie tout entière était composée de moments semblables, quel paradis resterait à inventer? Hélas ! ce jour-là encore, en voyant s'incliner vers moi la tête vénérable du maître
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de l'art contemporain, en recevant la chaude étreinte de tant de mains émues, en lisant sur tant de visages attendris, dans de beaux yeux en larmes, la sympathie, — j'espérai mon salut ! Je crus que Dieu aussi était touché. Combien je me trompais !
» J'approchais du dernier cercle de mon enfer !
» Le succès du concert n'avait fait qu'accroître mon supplice en augmentant le nombre de mes auditeurs.
» Quelque temps après tu vendis la partition à un éditeur. Dès lors les plus affreuses tortures que m'eût causées la confusion des voix et des instruments se trouvèrent dépassées par le bruit de six cent mille pianos me rapportant de tous les points de la France, et de l'étranger même, des fragments incohérents de ma symphonie.
» Pour le coup je me sentis perdu et condamné sans retour. Je tentai cependant un dernier effort. Pendant quelques jours, je m'en allai d'usine en usine, espérant vaincre le bruit par l'intensité du bruit même. Mais dans cette formidable invasion nouvelle de sons, les plus effroyables discordances s'évanouissaient. Le bruit de l'usine n'était plus qu'une note dans le chaos.
» Je voulus du moins fuir ce Paris dont les murs portaient partout écrite la cause de mes malheurs. Je m'enfuis : je vous quittai tous comme un coupable, comme un lâche, comme un ingrat, comme un furieux. C'est que l'excès même de mes maux
avait on oiïct tourné en fureur le peu d'énergie qui me restait.
» Cette fuite insensée ne pouvait apporter et n'apporta aucun soulagement à mes souffrances. J'emportais avec moi les bruits que je fuyais, toujours aussi près de mon oreille après huit jours de route qu'au moment du départ. De Francfort à Berlin et de Berlin à Hambourg , je sentais croître mon martyre de toutes les sympathies que je rencontrais sur mon passage. Tout homme qui m'abordait en se disant mon admirateur n'était qu'un bourreau de plus. Toute démarche faite pour m'honorer, toute annonce d'une ovation nouvelle devenait aussitôt pour moi le signal d'un départ. Et c'est ainsi que cet itinéraire réglé par toi pour un voyage de deux mois fut dévoré en moins d'une semaine. Je ne m'arrêtai pas même devant la mer.
» Hélas ! la mer elle-même ne fut pas pour moi plus hospitalière que le continent. Dans ce moment où je t'écris après plusieurs mois de navigation, tous les pianos de l'univers résonnent dans ma pauvre tête ! Juge du courage dont j'ai besoin pour achever cotte lettre.
» J'ai cependant pu trouver, depuis mon embarquement, la solution d'une difficulté que j'avais vainement combattue à Paris, où la musique me rendait le sommeil impossible pendant le jour. Ici l'habitude de dormir sous le roulement des pièces d'artillerie et au fracas des vagues m'a rendu moins sensible.
De sorte qu'en faisant du jour la nuit et en veillant à l'heure ordinaire du repos, j'ai pu reconquérir quelqu'usage de mes facultés ; encore la fureur de certains fanatiques parvient-elle à troubler mes moments de tranquillité. Malheureusement on nous défend d'avoir de la lumière dans nos chambres pendant la nuit. Ce qui me force à braver, pour t'écrire, les souffrances auxquelles j'ai réussi à échapper depuis deux mois.
» On me fait espérer que, lorsque nous serons entrés dans la mer des Indes, l'ordre des jours étant interverti , je pourrai recommencer à vivre à la lumière du soleil. Sans doute ce sera un grand adoucissement à ma situation. Mais mon pauvre ami , à quoi bon? Un ébranlement tel que celui que je subis depuis si longtemps ne se localise pas dans son siège. Gédéon , je me sens attaqué dans les sources de la vie. J'ai vieilli de vingt ans : mon visage contracté a l'apparence de celui d'un vieillard; mes cheveux ont blanchi, et je suis plus maigre aujourd'hui que je ne l'étais le jour où tu m'as trouvé mourant de faim ! Le médecin du bord, malgré les espérances dont il me berce, ne me laisse que trop voir combien il croit ma santé compromise, et même mon existence.
» Un passager suédois, homme fort instruit, et particulièrement très-versé dans les choses d'ordre surnaturel, essaie de me persuader que tout ce que je souffre vient de ce que j'ai péché par orgueil en
mcllant la vanité de la gloire humaine au-dessus de la vie que Dieu m'avait donnée pour le connaître et pour l'aimer. Je souscrirais volontiers à son senti- •raent s'il me laissait la consolation d'espérer que je pourrai à force d'humilité désarmer mon juge. Mais il m'assure d'un autre côté que je ne puis y parvenir seul, et que je ne serai complètement racheté que lorsqu'une femme que j'aimerai consentira par pitié et par amour à s'associer à ma pénitence. Or, mon cher Gédéon, ce n'est pas dans un cœur brisé et crispé par la douleur, comme l'est le mien, qu'il peut y avoir place pour une passion d'amour. Et surtout ce n'est pas le squelette que je suis, ni «ne âme troublée comme la mienne qu'on peut -croire capables d'inspirer un dévouement aussi absolu.
» Tu trouveras dans ce paquet l'acte formel de donation de la propriété de toutes mes œuvres, tant de celles que tu as déjà acquises que de celles que je t'ai laissées en dépôt. Ce petit héritage est une bien faible rémunération de tous les services que tu m'as rendus. Reçois-le néanmoins comme un dédommagement bien insuffisant des chagrins et de l'inquiétude que je t'ai causés. Je considère d'ailleurs comme un devoir de protester par un témoignage authentique contre les soupçons que ma fuite a pu faire naître défavorablement à notre amitié et à mes bons sentiments pour toi;
» Et maintenant, adieu , mon cher, mon bien
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cher Gédéon, mon seul ami, mon bienfaiteur; car il est bien impossible que nous nous revoyions jamais, séparés comme nous allons l'être par deux mille lieues de mer, et plus encore par ma faiblesse ! » Une chose l'étonnera sans doute, c'est que, vivant depuis six mois en face de cette mer et sans cesse harcelé par la douleur, l'idée ne me soit pas encore venue de m'y précipiter. Mais, mon cher ami, c'est là une des contradictions les plus inexplicables de l'esprit humain; cette vie dont on fait si bon marché dans la jeunesse , et dont- le sacrifice vous semble si facile, alors qu'on se sent vigoureux, sain, robuste, on s'y cramponne dans la maladie alors même qu'elle est devenue intolérable. On met alors autant de vanité à vivre que les vieillards en mettent à marcher sans canne. On devient lâche contre la mort, et tout vous est prétexte pour ajourner une résolution qui paraîtrait raisonnable aux plus sages : le beau temps, le ciel, la mer; jusqu'à ce navire, mon habitation depuis six mois, ces passagers auxquels je suis bien indifférent, mais qui de temps à autre m'adressent par politesse, par oisiveté peutêtre, une parole d'intérêt, ce matelot qui me sert, cet étranger, ce suédois à qui j'ai fait quelques confidences et qui, à de certains moments, essaie de m'encourager, tout cela, pour peu que mon ennemi invisible me laisse un moment de répit, devient autant d'obstacles contre lesquels vient trébucher mon courage.
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» Et cependant, mon pauvre Gédéon, je t'assuro que je souffre bien et que je suis vraiment bien malheureux !
» J'ajoute un codicile à mon testament : donne à td cousine Sarah le manuscrit original des compositions qui restent encore à graver et prie la bien de se souvenir de moi.
» Adieu , adieu, mon cher Gédéon; à Dieu, car il est un Dieu, mon ami! oui ! à Dieu, à Dieu! »
La petite île de Jyvesé située sous le 15® de latitude orientale, appartient depuis le commencement "du siècle aux Hollandais.
Un gentilhomme aventurier, breton de naissance, s'y établit primitivement avec un équipage de cent cinquante hommes; et, considérant qu'il lui serait difficile de jouir paisiblement de sa conquête, autrement que sous la protection de l'une des grandes puissances maritimes d'Europe, il sollicita successivement celle de la France , de l'Espagne et <lu Danemark. Mais aucun de ces Etats ne jugea la prise assez importante pour s'en emparer, môme aux conditions modestes proposées par le conquérant. Le roi des Pays-Bas , déterminé sans doute par la proximité de l'île avec ses possessions de la mer des
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Indes, y accéda, et moyennant une livraison de deux cents fusils, acquit la propriété de la nouvelle colonie. C'est dans cette île, aujourd'hui convenablement peuplée en proportion de son étendue et où des cultures florissantes ont partout remplacé les établissements un peu sauvages des premiers colons, que Malis était descendu , espérant y trouver le calme auquel il aspirait. C'est de là, qu'après l'avoir précédemment informé de son installation définitive, il adressait au bout d'un an de séjour, la lettre suivante à son ami :
« Enfin, mon cher Gédéon, après tant de doléances et de lamentations que je te fais subir depuis notre séparation, voici le premier cri de bonheur que tu vas entendre, la première joie que je t'appelle à partager ! Mon ami, je suis heureux, je suis guéri, tout est fini, j'ai ma raison, je suis un homme ! Que ne peux-tu te contenter de ce peu de mots ! Que ne t'ai-je assez près de moi pour te raconter de vive voix et à loisir les circonstances qui m'ont si singulièrement rendu la possession de moi-même ! C'est impossible ; il faut, malgré l'impatience que j'ai de t'associer à la joie dont mon cœur déborde à cette heure, il me faut absolument revenir sur des détails, déjà bien loin de moi, mais faute desquels ce que j'ai à t'apprendre resterait inexplicable.
» Tu te souviens que dans ma dernière lettre, en te faisant connaître le lieu de ma résidence défini-
tivc, jo m'applaudissais de quelque am<''lioration survenue dans mon état. En eiïet, le soulagement quo j'avais attendu de l'inversion horalc s'était produit : l'habitude contractée à bord de dormir au milieu du tapage, me faisait des nuits tranquilles; et, quant aux journées, j'étais trop assuré de l'indifférence des habitants à l'endroit de la musique européenne, pour craindre de les sentir troubler.
» Le pays d'ailleurs est superbe : une magnifique végétation et le voisinage de la mer y tempèrent suffisamment la chaleur du jour, qui serait insupportable en plaine, bien que les îles de la Malaisie n'éprouvent point ordinairement les chaleurs excessives qui sévissent dans les climats correspondants des autres parties du monde. Les sommes que tu me faisais parvenir suffisaient et au-delà à ma vie, dans un pays où les hommes donnent pour rien leur travail et où les besoins du luxe européen sont inconnus. Les colons avec lesquels le voisinage me mettait en rapport, étaient pour moi pleins do bonté. J'avais tout lieu de me féliciter et de me considérer, sinon comme délivré de mes tourments, au moins comme échappé sous condition à leur atteinte. Je reprenais des forces; les rides de mon visage, la crispation de mon cœur se détendaient; en un mot , je sentais peu h peu revenir en moi la vie, non pas la vie inquiète et ambitieuse de l'esprit, mais la vie passive de la créature heureuse d'absorber tantôt les rayons du soleil, tantôt les effluves de la
brise. Et je savourais avec délices cette existence d& végétal.
» Ce bonheur devait être troublé. Ce fut un soir. Oh ! un des plus beaux soirs que j'aie contemplés dans cette contrée où les crépuscules sont des féeries. Mon cheval, après une longue promenade à l'ombra d'un bois épais, s'était arrêté sur la lisière, à un demi-mille de la mer. A ma gauche s'étendait une vaste prairie que pendant le jour j'avais évitée par un long tour et par où je devais à la faveur de l'ombre regagner rapidement la partie de l'île quo j'habite. A quelques pas de moi un long tamisier, haut de plus de cent pieds et droit comme une flèche, semblait s'élancer de terre, et mon imagination s'amusait à répéter celte illusion que favorisait la forme des branchages et Tisolement du tronc. Tout à coup, surprise pour moi plus terrible que l'apparition du crocodile ! le son rapproché, voisin, d'un piano dévora ce silence et détruisit la magie de la contemplation. Ce piano, touché par une main habile, accompagnait une voix de moi bien connue à Paris et souvent entendue depuis lors, et qui chantait, quoi, mon ami? cette villanelle par laquelle m'a été signifiée ma possession, la première de mes œuvres que j'aie entendue répéter par une voix autre que la mienne, dans cette soirée funeste où commencèrent tous mes malheurs !
» En un instant, tout disparut pour moi : le ciel, à cette heure, jaune et brillant comme l'or, devint
terne et pâle coninie un jour d'rclipse. Je fis un soubresaut si violent que riion cheval en tressaillit entre mes jambes et s'élança au galop, comme menacé d'un danger imminent, dans la direction de mon logis.
» Cette dernière atteinte fut la plus cruelle do toutes. Désormais, puisque le châtiment m'atteignait jusque dans cette contrée perdue, véritable antipode de notre civilisation, il n'y avait plus pour moi de repos dans le monde. Je me rappelle qu'à travers mille pensées sinistres qui se croisèrent dans mon cerveau, tandis que je fuyais poursuivi par mon ennemi, je me consolai par cette idée que mes forces revenues me rendraient sans doute l'énergie d'exécuter la résolution contre laquelle j'avais tant de fois faibli durant la traversée.
» Quelle nuit je passai ! Tout le hideux vacarme qui m'environnait autrefois était rentré dans mes oreilles, comme si le bruit perçant de ce fatal piano eût rouvert dans ma tète quelque plaie en voie de cicatrisation. Malgré ma résolution stoïque, vingt fois le couteau échappa de mes mains. Je m'attendrissais en songeant aux bonheurs variés dont j'avais joui pendant cette année de paix. A la fin la fatigue et l'habitude triomphèrent : le sommeil me gagna; et je t'avoue que le désir de revoir une fois de plus cette admirable nature, que j'avais tant aimée, m'empêcha de lui résister.
» A mon réveil, j'aperçus, debout au milieu delà
chambre , Andrès , ce bon Hollandais dont je l'ai parlé, et qui, de mon voisin, est devenu mon ami et ma garde-malade.
)) Andrès avait dans la cour deux chevaux tout sellés et venait m'enlever (ce fut son expression) pour aller rendre visite à un nouveau colon, son compatriote, récemment arrivé d'Europe et qui brûlait de l'envie de faire ma connaissance. Encore mal remis des secousses de la veille, je me laissai habiller et mettre en selle ; et, à travers un paysage sublime, je franchis les trois lieues qui nous séparaient de l'habitation de M. Olgdorp, considérant les arbres qui nous faisaient haie, comme deux rangées do curieux stationnant pour voir passer la charrette qui me menait au supplice.
» L'habitation que nous allions visiter est la plus importante et la plus riche de l'île. M. Olgdorp nous reçut avec une urbanité parfaite, je dirai même avec empressement. La collation fut immédiatement servie. Pendant les premiers moments l'entretien ne fut qu'un roulement cruel de compliments et de formules d'admiration. Je recevais, la tête basse et le deuil dans l'âme, les caresses louangeuses de co nouveau bourreau. C'est après une heure environ
de cette contrainte Mais ici, mon ami, je n'ai
plus la patience de suivre l'ordre minutieux des détails. Le rideau s'agita : M. Olgdorp nous annonça sa fille. — Oh ! mon cher, une figure céleste! telle qu'elle m'apparut , enveloppée de mousselines
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blanches et ses longs cheveux nattés et tombant en arrière, je pus la prendre pour un de ces génies qui passent devant nos yeux à l'heure de l'inspiration. C'était elle pourtant qui venait changer mon paradis en enfer. Car, en précisant le lieu où je me trouvais au moment de la surprise, c'était, à n'en pas douter, de son habitation qu'étaient partis les sons ; et le piano que j'avais entendu avec tant d'épouvante était bien le sien. C'était donc elle qui, se faisant le ministre de rire céleste, apportait dans ce pays Vinstrument de mon supplice.
» Jamais au reste l'ange des vengeances ne s'était montré revêtu d'une beauté plus désespérante. Ainsi les tortures de l'amour allaient s'ajouter pour moi au désespoir de ma rechute.
» Allons vite, mon ami : je l'aimai ! Après quelques jours passés sous le toit hospitalier de son père, je lui appartenais : elle reçut ma confession tout entière. Comment ce cœur si orgueilleusement fermé, ce cœur à qui l'excès même de la douleur n'avait pu arracher son secret devant les sollicitations chaleureuses d'amis tels que toi, comment ce cœur s'abandonna-t-il si facilement et triompha-t-il si vite — ce qu'il n'avait pu faire qu'à peine après un an passé, — des préjugés de l'amour-propre et des scrupules de la timidité? Ce fut sans doute sous l'influence de cette atmosphère de confiance et de charité infinie que répandait autour d'elle cette âme candide et généreuse.
» C'était par une de ces belles nuits qui feraient pâlir vos plus beaux jours ; nous étions seuls, elle et moi, cachés sous un massif de mangliers noirs : je me mis à genoux devant elle, et, une de ses mains dans les miennes, mon front posé sur ses pieds étendus, je lui fis du môme coup l'aveu de mon amour et le récit de mes tortures.
» Elle-même, cette nuit là, me fit aussi ses confidences et c'est ici, mon cher Gédéon, que tu vas avoir l'explication de ma guérison vraiment miraculeuse.
» Cette voix que j'avais entendue quelques jours auparavant était bien la sienne ; mais la mélodie qu'elle chantait était déjà pour elle un ancien souvenir. Car, mon ami, M^'^ Olgdorp a été le premier auditeur, j'ose même dire le premier admirateur que j'aie eu ; mon talent, ou si tu veux, mon génie, lui a été révélé bien plus tôt qu'à vous.
» Sache donc que M. Olgdorp habitait il y a deux ans, à Paris une maison voisine de la mienne, et que LA voix, cette voix que j'entendis la première, après avoir fait le vœu fatal, était la voix de sa fille !
y> Ainsi donc, tu le vois, la prophétie du bon Suédois s'est réalisée : le péché d'orgueil a été racheté par l'am.our. Elle est à moi, je suis à elle, et je suis guéri !
» Avec quelles sensations délicieuses de liberté et d'espérance je l'entendais, durant les premiers jours, me dire, lorsque j'accourais à elle après une absence
de quelques heures, qu'elle avait passé tout ce temps à son piano ! Le piano, bien qu'éloigné souvent de trois milles à peine, je ne l'avais pas entendu !
» A cette heure, je suis tellement sûr de ma guérison que je me sens tout disposé à me rendre avec elle à Batavia, et de là à New-York, où M. Olgdorp a des intérêts assez importants.
» Quant au voyage d'Europe, dont on a deux ou trois fois (timidement, il est vrai) agité le projet, j'avoue que toute ma confiance hésite devant la terreur du passé.
» Enfin , mon cher Gédéon, je suis aimé, je suis heureux... Car je ne sais si je te l'ai dit jusqu'ici assez clairement, je suis l'époux de M"® Olgdorp.
» Mon beau-père passe pour millionnaire... à je ne sais combien de millions. Tu trouveras donc bon que je ne révoque rien des dispositions du testament que je t'ai envoyé dans un autre temps. Seulement comme ma femme, — ma femme ! — a la fantaisie de posséder toutes mes œuvres, gravées ou manuscrites, je te prie de m'envoyer toutes celles ayant déjà paru que je ne pourrais pas trouver à New- Yorck. Et, quant à celles qui sont restées en manuscrit, tu auras la bonté de les faire copier par un expert; je t'indemniserai de tes frais au moyen d'une traite.
» La bonne fortune rend oublieux : j'allais omettre de te féliciter au sujet de la grande nouvelle que tu
m'apprends de ton mariage avec ta belle cousine Sarah ! Je t'assure cependant que je m'associe à ta joie de toute la part de mon cœur dont je puis encore disposer. Ainsi donc nos deux existences si différentes sont couronnées par un dénouement semblable. Seulement tu es l'artisan de ton bonheur, et je ne dois le mien qu'à la miséricorde divine, peut-être au hasard d'une rencontre ; et je t'avoue que, bien que ton sort ne fasse aucunement envie au mien, je ne peux m'empêcher d'être touché et même un peu confus delà comparaison. Sois mon interprète et au besoin mon intercesseur auprès de M.^^ Silbermann; dis-lui bien, si ma conduite passée ne lui fait pas horreur, et, si malgré tous mes torts, mon ingratitude et ma fuite impardonnable elle a daigné me conserver un souvenir, que j'ai tressailli de joie à la nouvelle de la récompense légitime de votre affection mutuelle, affection que, moins aveugle, j'aurais sans doute vu naître, et dont j'aurais été le confident; mais... je n'en étais pas digne
» Gédéon, je suis bien heureux ! Je ne saurais trop te le répéter après t'avoir tant fatigué de la déclaration contraire, mais cependant ce serait un beau jour pour moi que celui oii je pourrais te serrer la main en présence de ta femme et de la mienne. Et dis donc, toi qui n'as pas pour redouter New-York les raisons que j'ai pour redouter Paris, pourquoi ne te chargerais-tu pas de la réalisation »
J'ai connu Malis : je l'ai vu à New-York en 184., dans tout l'éclat de la richesse et de l'amour heureux; il était alors père de deux charmants enfants.
Il se montrait chaque soir à l'opéra avec sa femme dont la beauté faisait frissonner tous les cœurs et trembler toutes les lorgnettes.
Ses soirées auxquelles on n'était admis que sous bonne caution, étaient des plus brillantes et des plus recherchées de la ville. On y entendait toute espèce de musique, excepté celle du maître de la maison.
Ses maux passés avaient disparu : il ne s'en ressouvenait que de loin en loin , à de certaines migraines que les soins de sa femme dissipaient promptement.
Ce fut un soir, dans un cabinet particulier d'un des cafés de Broadway, que le docteur Arrowsmith, médecin de la légation anglaise, me raconta après de nombreuses libations de punch l'histoire de Malis, qu'il se vantait d'avoir traité et guéri.
— Est-ce donc, lui dis-je, que votre science a des moyens pour guérir de telles perturbations?
— J'ai connu, me répondit le docteur qui depuis quelques instants s'était levé et tirait des bordées dans l'étroit espace compris entre la table et la muraille, — j'ai connu — à Londres, — une jeune fille
270 LENFER DU MUSICIEN
parfaitement vertueuse et parfaitement née qui se figura un beau jour que ni vêtements, ni murs ne la pouvaient dérober aux regards des hommes : de façon qu'elle n'osait plus changer de chemise de peur d'être vue par tout le monde. — Sa famille était désolée. — On la maria (un peu par force) et elle guérit...
— Je comprends, dis-je, que vous supposez un désordre accidentel dans l'organisation, causé par... Quelque chose comme — une nétrose ?
— Une névrose, — oui ! — peut-être 1 dit Arrow- Smith en se laissant tomber sur une chaise.
— Et selon vous la maladie de M. Malis aurait eu la même cause que celle delà jeune londonnienne?
Mais le bon docteur ronflait comme une forge !