‹ La double vieChapitre 5 sur 26 · ES PROMESSES DE TIMOTHEE · texte numérisé non relu

ES PROMESSES DE TIMOTHEE

ANS doute, me ditTimothée, c'est encore le meilleur parti que vous puissiez prendre. La position n'est pas tenable : point d'argent, des dettes et chez vous une femme malade qui se meurt... Venez me voir demain malin, et nous arrangerons cela., ajouta-t-il en prenant congé de moi par une chaude poignée de main.

Je restai quelque temps [fixé à la même place, tandis que le bruit des pas précipités de Timothée se perdait dans l'éloignement.

Lorsque j'eus compris que j'étais sf-iil, je respirai

rio LES PROMESSES DE TIMOTHÉE

largement comme un homme qui dépose pour un instant un fardeau trop lourd. Et je suivis machinalement le trottoir dans la direction opposée à celle que Timothée avait prise.

Il était environ minuit : les boutiques se fermaient. Paris prend à cette heure, principalement dans les quartiers riches, des aspects singuliers. Les boutiques closes de contrevents noirs laissant apercevoir par une dernière ouverture des pyramides de cachemires, d'étoffes de soie, de linge brodé ; des massifs de fleurs artificielles, des cabinets d'orfèvrerie encore resplendissants de la lumière du gaz, font penser vaguement à ces bazars mystérieux, à ces palais fantastiques ou, dans les Contes Arabes, des Filles de Rois entraînent, pour les enivrer, les portefaix et les kalenders.

Moi, les mains croisées sur les reins, la tête basse, je m'acheminais lentement, heureux peutêtre à mon insu, après tant de courses faites les jours précédents, de marcher sans but déterminé.

Cette heure, — heure de repos pour la multitude organisée, — qui vide la rue et éteint les fenêtres ('[ laisse la ville déserte et illuminée comme pour une fête de tyrans égoïstes et misanthropes, est pleine de douceurs pour l'homme opprimé. En le délivrant du bruit, et de la crainte des rencontres lâcheuses, elle lui rend la liberté, la lucidité de sa pensée ; aussi est-elle souvent pour lui l'instant

LKS PROMESSES DE riMOTIIÉE o<

(les partis-pris courageux et des inspirations lumineuses.

(>onime l'avait dit Timolht'e, ma position n'était pas supportable.

Le plus pressé sans doute était de payer le propriétaire, ce doux millionnaire qui depuis six semaines menaçait de me mettre dehors, moi et les miens, en gardant mes meubles.

Je voyais déjà mon mobilier descendu dans la cour pour être ensuite empilé dans une resserre; mes livres, mes papiers, balayés jusque dans la rue.

Et cette pauvre fille qu'il allait falloir, — livide de fièvre et minée par la consomption, — jeter dans un fiacre pour la conduire. . .où ? — à l'hôpital, sans, doute !

Depuis six semaines je m'évertuais par mille moyens incroyables à prolonger cette aj^^onie de situation. L'imagination du romancier le plus inventif succombe à la comparaison de cette fécondité stimulée par la nécessité. Jamais avoué normand ne s'entendit mieux à multiplier les ajournements, à rajeunir les déclinatoires. Ne fallait-il pas chaque jour, avant de songer à moi, à mes dettes, à mes besoins do toute sorte, faire les avances nécessaires à un traitement coûteux , payer et défrayer une garde, alimenter le crédit chez le pharmacien, qui ne manquait pas de se montrer soucieux dès que la note dépassait un certain chiffre?

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