S^ IJ> PKO.MESSES DE TIMOTHEE
Au milieu de cet état désospéiv, Timothée m'était apparu comme un sauveur.
J'avais beaucoup connu Timothée autrefois. Je lui avais même rendu un assez important service deux ans auparavant en levant l'obstacle qui s'opposait à son départ de Paris, dans un moment où une place avantageuse l'attendait en province. Il va sans dire que dans la suite Timothée s'était montré assez peu reconnaissant du service, et je l'avais oublié moi-même, lorsqu'un soir je le heurtai sur le boulevard, rayonnant, parfumé de luxe et de bien-être, et fumant avec la volupté du flâneur un cigarre de premier choix.
Après un heureux séjour à Toulouse, sa patrie, Timothée s'en revenait prendre à Paris la gérance d'un journal quotidien.
La première embrassade fut chaleureuse, et je craignis un instant, tant les témoignages de son amitié étaient bruyants et expressifs, qu'il ne fît attrouper la foule autour de nous.
Je dus, pour éviter un scandale, entrer avec lui ilans un café à la mode, où je crus d'abord qu'il allait faire apporter devant moi, sur la table, toutes les denrées de l'établissement, glaces, spiritueux, cigares ! les propositions se succédaient de manière à agacer les nerfs d'un homme aussi peu disposé que je l'étais, à s'égayer. Il me fallut ensuite écouter le récit pittoresque de ses aventures à Toulouse, do ses bénéfices, de ses succès.
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Deux heures se passèrent ainsi : Timothéo toujours buvant, toujours fumant, toujours parlant de plus en plus fort; moi fumant et buvant aussi, mai.^ à froid, l'intensité du cbagrin neutralisant l'action de l'alcool. Une pensée s'agitait en moi pendant tout le temps que le Toulousain me parla : — M'ouvrirais-je à mou ancien ami sur mes embarras ?
N'était-ce pas violer en lui la conscience de l'homme obligé en le forçant au souvenir du bienfait '
J'avoue d'ailleurs que l'expansion du bonheur d'autrui a toujours eu sur moi cet ciïet de refouler l'épanchement du chagrin. Comment se résoudre à troubler par une confidence de cette nature le sacrement du bonheur complet dans un autre? Un scrupule d'amour-propre s'ajoute à cette timidité instinctive : avouer son malheur à un homme heureux, n'est-ce pas se constituer vis-à-vis de lui en état d'infériorité?
Timothée 'cependant m'avait mis à i)lusieurs reprises sur la voie d'une proposition. En m'apprenant qu'il allait être gérant d'un grand journal, il ne s'était pas fait faute de se déclarer tout à ma disposition et de protester que toute copie offerte par moi serait acceptée d'emblée, avec tour de faveur, et payée au poids de l'or. Une lettre de garantie signée du gérant d'un journal quotidien ne pouvait-elle pas attendrir pour huit jours encore mon propriétaire? Or huit jours, c'était trois fois plus de tomps qu'il
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n'en fallait pour écrire deux mille de ces lignes que Timothée me paierait bien trois sous, puisqu'il disait cinq. Ceci, joint à cette considération que je n'étais pas seul à souffrir, me décida. Je proposai à Timothée de sortir un instant, et là, sous le gaz, une main posée sur chacune de ses épaules et les yeux arrêtés sur les siens, je lui exposai au net ma situation, en lui soumettant l'expédient auquel je révais depuis une heure.
l'n joueur de paume sortant tout échauffé du mail, à qui Ton jetterait au creux de l'estomac un verre d'au glacée, ne serait pas sans doute plus déconcerté, ni plus surpris que ne le fut Timothée à cette ouverture. Mais il était trop de son Midi pour laisser rien paraître de son émotion dans une pareille conjoncture.
Je compris néanmoins au pincement de ses lèvres, à l'obstination avec laquelle il regardait en me répondant tantôt le pavé, tantôt les murs, à l'agitation nerveuse de sa canne, qu'il aurait préféré que feusse attendu un peu plus longtemps avant de pro liter de sa bonne volonté.
Le coup néanmoins avait porté, et après bien des verbiages, le Toulousain lui-même résuma l'entretien par la phrase que j'ai citée en tête de ce récit.
Timothée agirait-il? j'aurais voulu pouvoir n'en pas douter. Le plus urgent était toujours de le mettre en demeure de prouver ses bonnes disposilions.
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Rentré chez moi , je bouleversai des cartons auxquels depuis longtemps je n'avais pas touché ; cl ayant enfin mis la main sur un travail passablement entamé, je passai la nuit entière à cette besogne fiévreuse, rebutante, qui consiste à combattre le sommeil et sa conscience pour accumuler des lignes.
Le lendemain, à l'heure dite neuf heures), j'étais à l'hôtel de... dans la chambre de Timothée.
Je trouvai le gérant du*** au lit.
Il prit avec un geste plein de grâces le rouleau que je lui tendais et le lança derrière son oreiller en me souriant d'un air qui semblait dire: Vous voyez que je n'y regarde même pas !
Cette marque de confiance me donna quelque espoir.
— Ce n'est donc pas tout-à-fait impossible ? demandai-je à Timothée.
— Mais... non.
— Eh bien alors, mon cher, repris-je en lui saisissant le bras, vous ferez l'affaire; car je me vois en position de tout exiger de mes amis.
Là dessus je lui répétai dans tous leurs détails les explications données la veille. A chaque raison que je lui faisais valoir, le Toulousain acquiesçait tantôt
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par un signe, tantôt par des lambeaux de formules. Il excipa toutefois de sa position de nouveau fonctionnaire pour me faire comprendre qu'il ne pouvait prendre aucun engagement avant d'en avoir préalablement conféré avec l'autorité supérieure. Cette précaution au surplus n'était , selon lui , qu'une simple formalité qui ne pouvait entraver en rien l'effet do ses bonnes intentions à mon égard .
Nous devions nous revoir à quatre heures , dans les bureaux du journal.
Je passai ma journée à me promener sur les boulevards extérieurs, les préoccupations de l'attente et de l'espoir m'empêchant de sentir la fatigue.
A sept heures du soir Timothée n'avait pas encore paru. Je pris le numéro du jour pour savoir l'adresse de l'imprimeur : â l'imprimerie il me fut répondu que le gérant n'était plus attendu qu'au moment du tirage, c'est-à-dire à une heure assez avancée de la nuit.
Excédé de fatigue et d'inquiétude je m'en allai solliciter l'hospitalité d'un ami logé dans le voisinage de Timothée, pensant être plus sûr ainsi de ne pas manquer son réveil.
Le lendemain, point de Timothée. Sa chambre était ouverte, le lit était fait. Evidemment la galanterie méridionale me jouait un tour.
Trois démarches que je fis au bureau du journal ne furent pas plus heureuses.