LA DÉCOUVERTE
On peut croire que ni le père ni le fils ne dormit paisiblement cette nuit-là. Chacun d’eux se retourna longtemps sur sa couche, et quand enfin le sommeil vint fermer leurs yeux, ils eurent des songes quasi-prophétiques, comme les héros des anciennes tragédies. Le capitaine rêva qu’une jeune fille vêtue de blanc, le visage rayonnant de lumière, marchait devant lui et ouvrait, avec une baguette magique toutes les portes d’un palais splendide, mais désert et silencieux, où voltigeaient des ombres. Cette fée, qui avait }es traits doux et pâles de Natha, se retournait parfois pour lui
sourire tristement à mesure qu’ils s’enfoncaient dans les interminables galeries du palais enchanté. Bientôt elle se mit à courir, quoique ses pieds ne parussent pas toucher la terre, et il s’efforcait de la joindre ; mais toutes sortes de formes hideuses lui barraient le passage, et il lui fallait les écarter avec son sabre. Enfin Natha s’arrêta et l’attendit. Tout haletant il lui prit la main, mais il trouva cette main glacée ; il voulut la porter à ses lèvres, elle avait la rigidité du marbre. Natha lui adressa encore un de scs sourires angéliques, et murmura d’une voix éteinte :
«. Adieu. » Puis elle s’évanouit en vapeur blanche et légère, et l’officier s’éveilla tout tremblant et lé visage baigné de sueur.
Les rêves du vieux Champ-Rosay furent de nature un peu différente. Il croyait marcher dans un caveau immense, si plein d’or, de diamants et de perles qu’on en avait jusqu’à mi-jambes. 11 en remplissait ses poches, son chapeau, scs mains, et se désolait de ne pouvoir en emporter davantage. Chargé de ce précieux butin, il se disposait à regagnersa chambre, quand l’huissier Taboureau, un rouleau de papier timbré sous le bras, venait insolemment réclamer sa part. Le chevalier citait des textes de loi pour repousser les prétentions de Taboureau ; l’huissier ripostait par des textes non moins victorieux; on se battait, on se jetait des lingots d’or et d’argent à la tête, et la victoire était encore douteuse, quand le dormeur fut éveillé en sursaut. Il était jour et Geneviève frappait rudement à la porte de la chambre pour annoncer que le maître maçon, mandé la veille, venait d’arriver avec un autre ouvrier.
Le vieux Champ-Rosay recouvra bien vite le sentiment de
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la réalité, il se leva et s'habilla, sans aide, avec une prestesse peu ordinaire. Aussitôt que sa porte fut ouverte, Valentin entra suivi de deux maçons.
Le chevalier dit à Bonivard d’un air assez indifférent que, ayant trouvé derrière la tapisserie de sa chambre lu trace d’une ancienne porte, il éiait curieux de savoir où cette porte pouvait conduire; c’était une fantaisie, et il n’avait pas voulu tarder à la satisfaire.
— Mais, monsieur le chevalier, répliqua le maître maçon avec étonnement, c’est le gros mur de votre maison que vous voulez que je perce, car le bâtiment finit là... Si je pratique une ouverture, nous aurons une fenêtre et non pas une porte.
— Eh bien ! une fenêtre donnera de l’air et de la lumière à cette partie de ma chambre qui est un peu obscure...
— Porte ou fenêtre, l’ami, ne vous en inquiétez pas, dit Valentin avec impatience ; l’essentiel pour vous est d’être bien payé de vos peines, et vous le serez, je vous le promets.
— C’est juste, monsieur l’officier.
Bonivard appela son aide, et tous les deux attaquèrent la maçonnerie avec leurs pioches. Dès les premiers coups, l’oreille exercée du maître maçon reconnut une particularité qui, la veille, avait échappé aux investigations du père et du fils.
— Ça sonne creux, dit-il avec étonnement.
Le chevalier et Valentin, qui s’étaient assis à quelques pas des travailleurs pour surveiller les progrès de la besogne, échangèrent un regard satisfait.
— C’est bien... Allez ! dit le vieux Champ-Rosay.
Bientôt, matériaux et plâtras commencèrent à tomber sur le plancher. Tout en travaillant, Bonivard ne put s’empêcher de faire encore l’observation que cette partie du mur n'avait pas la dureté et la solidité du reste du bâtiment, d’où l’on pouvait conclure qu’elle était de construction plus récente, mais on ne lui répondit pas, et l’ouvrage continua.
Au bout d’une heure, plusieurs assises de la maçonnerie étaient déjà descellées. Comme Bonivard attaquait une nouvelle couche et lançait un vigoureux coup de pic à la pierre centrale, cette pierre se détacha ; mais, au lieu de tomber sur le plancher de la chambre comme les autres, elle disparut en laissant un trou à sa place, et on l’entendit rouleravec un bruit profond et lugubre dans une cavité souterraine.
Les travailleurs demeurèrent immobiles, leurs outils à la main, tandis que les deux Champ-Rosay se levaient par un mouvement machinal. Le maître maçon appliqua son œil à l’étroite ouverture qu’il venait de pratiquer; tout y était noir comme la nuit.
— Ce n’est pas une fenêtre, bien sûr,, reprit- il, mais si c’est une porte, où diable peut-elle conduire ?
— Nous allons le savoir, répliqua le chevalier d’une voix un peu altérée ; continuez.
La brèche une fois faite, le reste de l’ouvrage ne présenta pas de grandes difficultés. Bientôt le cintre étant complètement dégagé, il fut possible d’examiner en détail le réduit si singulièrement découvert.
C’était une sorte de niche, à peu près de la hauteur d’un homme, pratiquée dans l'épaisseur de la muraille. Elle formait la cage d’un escalier tournant, qui descendait vers l’étage inférieur de la maison, et dont on voyait seulement
les premières marches de pierre. Sans doute elle était close autrefois par une porte qui avait disparu, mais dont les gonds existaient encore dans le jambage de l’arcade.
Aussitôt que le passage fut libre, Valentin avec son impétuosité habituelle, voulut s’engager dans l’escalier, sans même prendre le temps de se procurer de la lumière; son père le retint.
— Pas encore, lui dit-il, ne sens-tu pas l’odeur nauséabonde qui se répand dans la chambre et qui a pour cause l’air vicié de ce souterrain ? 11 pourrait être dangereux de s’engager là-dedans sans précaution... Attendons un peu.
Puis, se tournant vers les ouvriers :
— Père Bonivard, dit-il, voilà, je crois, l’heure de votre déjeuner ; retirez-vous donc et revenez un peu plus tard... Il y aura sans doute encore de l’ouvrage pour vous.
La curiosité de Bonivard et de son aide paraissait vivement excitée; mais il n’y avait pas moyen de résister à l’ordre précis du chevalier, et ils sortirent en laissant leurs outils sur place, afin d’avoir, dans tous les cas, l’occasion de revenir les prendre.
Aussitôt que les maçons eurent quitté la chambre, le vieux Champ-Rosay verrouilla la porte ; puis il dit à son fils avec précipitation :
— Allume une bougie et descendons.
— Mais, mon père, ne craignez-vous pas que les gaz méphitiques...
— Bah! ils sont dissipés.
Valentin ne se le fit pas dire deux fois et alluma une bougie ; puis il entra dans le passage, afin de s’exposer le premier au danger quel qu’il fût, si un danger se présentait.
Ils descendirent avec précaution l’escalier tournant. Dès les premiers pas, ils reconnurent qu’ils s’étaient un peu trop hâtés de pénétrer dans cet endroit inconnu, où l’air n’avait pas été renouvelé depuis tant d’années. Ils éprouvaient une certaine difficulté à respirer, et la lumière que portait Valentin pâlissait sensiblement. Du reste, ils n’allèrent pas loin. Quand ils eurent descendu une vingtaine de degrés environ, l’escalier se trouva obstrué par un éboulement. Toutefois il formait, quelques marches au-dessus de cet éboulement, une sorte de palier au fond duquel se trouvait une porte vermoulue. Valentin, qui voyait toutes les révélations de IVatha se réaliser, dit avec assurance :
— C’est derrière cette porte que sont les papiers de famille.
— Et voilà, dit le vieux Champ-Rosay en montrant l’escalier interrompu, la voie qui conduit au trésor... Elle ne sera ni longue ni difficile à déblayer, je pense.
La porte était munie d’énormes ferrures ; mais le bois dont elle se composait s’exfoliait de vétusté, comme nous l’avons dit, et les ferrures paraissaient rongées par la rouille. L’oflicier lui lança un vigoureux coup de talon. Aussitôt ais et garnitures de fer tombèrent en morceaux, avec un bruit prolongé, plaintif, du caractère le plus bizarre.
Le père et le fils éprouvèrent une impression assez semblable à de l’effroi. 11 leur sembla qu’une porte qui se brise n’avait pu produire des sons de cette espèce; on eût dit d’un gémissement répété dans les profondeurs du sol.
Cependant une pareille impression ne pouvait être durable, et ni l’un ni l’autre n’eùt osé l’avouer. Bientôt Valentin
franchit les débris de la porté, et le chevalier le suivit, mais lentement, et avec une hésitation visible.
Ils se trouvaient maintenant dans un petit caveau voûté, revêtu de toutes parts en maçonnerie. Quoique le sol en parut très-sec, on y respiraitavec une difficulté plus grande encore que dans l’escalier. Le chevalier suffoquait et ressentait une sorte de vertige. Il balbutia d’une voix étouffée en regardant autour de lui :
— Il n’y a... personne?
— Ah çà! mon père, demanda le capitaine en riant, qui diable vous attendiez-vous à rencontrer dans ce réduit où nul n’est entré depuis cinquante, cent ans, peut-être?...
Mais, ajouta-t-il aussitôt, voici, je crois, ce que nous cherchons !
Et il désignait un bahut qui était l’unique meuble du réduit. Ce bahut avait été jadis recouvert en cuir ouvragé, et des clous de cuivre formaient des arabesques à la surface ; mais les clous étaient transformés en vert-de-gris et le cuir se détachait en lanières. Avec une impatience fébrile, Valentin souleva le couvercle, dont les charnières usées se rompirent. Le coffre contenait plusieurs liasses de papiers et de parchemins.
L’officier ne put contenir sa joie.
— Vous le voyez, mon père, s'écria-t-il, toutes les indications de Natha sont vraies. Le titre de Balme se trouve là sans aucun doute... Mais qu’avez-vous donc? poursuivit-il aussitôt en s’apercevant que le vieillard chancelait; seriezvous indisposé par l’air vicié de ce caveau?
— Oui, oui, répliqua le chevalier avec effort; prends ces paperasses et remontons... Je ne me sens pas bien.
Valentin s’empara de toutes ees liasses, qui du reste n’étaient pas très-volumineuses; puis, soutenant son père d’une main, tandis que de l’autre il portait le flambeau, ils remontèrent l’escalier aussi rapidement que possible.
En arrivant à sa chambre, le chevalier tomba presqoe évanoui dans un fauteuil ; le grand air et la lumière du jour ne tardèrent pas à le ranimer. Dès qu’il eut repris ses esprits, il étendit la main vers les papiers que Valentin avait déposés sur la table.
— Voyons bien vite tout cela, dit-il.
Et ils commencèrent l’examen de leur miraculeuse trouvaille. ValentiD se montrait assez neuf en pareille affaire; il pouvait à peine déchiffrer un mot sur ces vélins jaunis, dont l’écriture gothique était pâle et presque effacée. En revanche, le chevalier, beaucoup plus expérimenté, lisait avec une grande facilité ces vieilles chartes, en dépit des abréviations et des signes cabalistiques usités autrefois. D’abord, ses recherches ne parurent pas le satisfaire.
— Ce sont des titres de rente et de redevances, dit-il avec dépit ; tout cela n’a plus la moindre valeur depuis que la révolution a aboli les droits féodaux... Comme notre famille était riche aux temps passés !
Valentin finit par mettre la main sur une pièce qui lui parut avoir une importance particulière : c'était une feuille de parchemin portant le sceau de France en cire rouge, plus un sceau en plomb dont l’écu était surmonté du chapeau de cardinal. A peine le chevalier en eut-il lu le protocole : a Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, etc., # que le capitaine s’écria tout joyeux :
— C’est celà ! voilà le titre que nous cherchons !
C’était en effet l’acte qui constituait la terre de Balme en fief noble, réversible de mâle en mâle dans la famille de Champ-Rosay, par ordre de primogéniture.
Valentin ne pouvait contenir ses transports.
— Avec votre permission, mon père, reprit-il, je vais à l’instant même apporter à Léopold cette charte qui lui appartient. Suivant votre promesse, il ne peut plus être maintenant question de procès entre vous et mon cousin. Vous ne trouverez donc pas mauvais que je m’empresse de montrer à Balme cette preuve étonnante du pouvoir de iNatha.
— Oui, oui, ta demoiselle a vraiment un pouvoir extraordinaire, dit le chevalier d’un air pensif. Je n’y comprends rien, mais les faits sont là, et je demeure confondu...
Crois-tu vraiment que nous ayons la chance de trouver le trésor comme nous avons trouvé le parchemin ?
— Pourquoi non, mon père? Encore une fois, si Natha ne s’est pas trompée à l’égard de ce titre, pourquoi n’en serait-il pas de même à l’égard des richesses qu’elle dit cachées ici ?
— C’est mon avis, c’est mon avis ; aussi vais-je faire continuer leS fouilles dès que les ouvriers serontde retour... Ce trésor est à moi... je veux l’avoir... je l’aurai.
Le vieux Champ-Rosay s'arrêta tout à coup, hésita un moment, puis demanda d’un ton moitié railleur, moitié sérieux :
— Valentin, est-ce que tu crois aux esprits?
— Ma foi ! mon père, lorsque vous m’avez adressé cette question hier, j’ai eu envie de me fâcher; aujourd’hui, je l’avoue franchement, je ne sais que penser.
— Et moi de même ; ces récits incroyables de somnam-
bulisme, de magnétisme, que nous font les journaux ne sont donc pas tout à fait des chimères?... Eh bien ! va là bas, Valentin, puisque tu le veux, et arrange les choses pour le mieux avec mon neveu et ma nièce. Peut-être moi-même ne tarderai-je pas à les visiter, car je suis fort désireux de voir cette demoiselle qui a un don si incroyable... En attendant, interroge-la de nouveau sur les travaux à exécuter pour atteindre au plus vite le caveau du trésor.
— Je n’v manquerai pas, mon père, répliqua distraitement Valentin ; de votre côté, je vous prie, pendant mon absence, de ne pas vous exposer sans précaution à l’air méphitique de ce souterrain.
— Bah ! voudrais-tu que je n’exerçasse aucune surveillance sur les maçons qui vont travailler au déblayement de l’escalier? S’ils venaient à découvrir sans moi... Pars donc, et rapporte-moi, je t’en conjure, des renseignements précis.
L’officier réitéra sa promesse, et, après avoir pris rapidement congé de son père, il sortit, laissant le chevalier en proie à une profonde rêverie, les yeux fixés sur l’ouverture béante des souterrains.