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LE CHEVALIER DE CHAMP-BOSÀY

La petite ville de Cuiseaux, dont il a été si souvent question dans le cours de ce récit, est située au fond d’un entonnoir de montagnes verdoyantes, largement ouvert du côté de la plaine. Les eaux abondantes qui descendent des hauteurs et qui forment de frais ruisseaux dans toutes les rues, les beaux jardins qui élèvent leurs massifs de feuillage au milieu des constructions, lui donnent un air riant et pittoresque. Mais Cuiseaux avec ses vieilies maisons aux portes en ogive et aux fenêtres cintrées, avec son antique église, avec ses rues bordées d’arcades irrégulières sous lesquelles on peutsepromeneràl’abride la pluieou du soleil, Cuiseaux, disons-nous, a conservé surtout l’aspect d’une cité du moyen âge. Sans doute, après tant d’incendies et de guerres, elle a perdu sa majestueuse enceinte fortifiée, dont il ne reste plus que deux tours et une courtine percée d’une porte; le château des anciens seigneurs, dont les défenses étaient, dit-on, formidables, a complètement disparu depuis long-

temps. Aujourd’hui c’est la ville la plus paisiblé de France, l’agriculture, le commerce et l’industrie en assurent la prospérité. Néanmoins, au milieu même de la sécurité présente, on devine les désastres, les terreurs, les souffrances qui ont dû l’assaillir autrefois et dont la lugubre tradition se conserve encore parmi ses habitants.

Quelle existence en effet que celle des bourgeois de Cuiseaux, pendant cette longue période qui commence aux premiers temps de la monarchie et se termine à Louis XIV ! Leur ville, posée comme une sentinelle avancée sur l’extrême frontière de la province de Bresse, était exposée incessamment aux entreprises de voisins avides et féroces. Le château de Chevrot, dont nous avons dépeint les ruines pittoresques, était situé à quelques mille pas seulement de la place, et il la dominait du haut de son rocher presque inaccessible, or, Chevrot avait été occupé successivement par des routiers, par les impériaux, par les Espagnols, par des partisans tels que le farouche Lacuson ! Là se tramaient continuellement des perfidies et des trahisons contre Caiseaux, de là partaient des attaques soudaines qui jetaient la désolation dans le pays. Qu’un convoi de grains ou de marchandises sortit de la ville et se disposât à y entrer, que des bourgeois en belle humeur s’attardassent dans leur maison des champs à déguster le vin nouveau, que de pieuses femmes osassent se rendre en pèlerinage à une chapelle située non loin des murailles, ceux du Chevrot, lansquenets, reîtres ou brigands espagnols, avaient tout vu du haut de leurs tours. Des chevauchées s’élancaient dans la plaine ; les convois étaient pillés, les bourgeois mis à rançon ou torturés d’une manière horrible s’ils ne pouvaient payer la

somme exigée d’eux ; les femmes étaient enlevées et servaient de jouet à une soldatesque impitoyable. Jamais de repos, jamais de sécurité; partout le vol et le massacre. Il faudrait, de nos jours, aller chercher des exemples chez les brigands napolitains ou chez les égorgeurs de la pauvre Pologne, pour trouver quelque chose d’analogue aux scènes sanglantes qui avaient lieu à Cuiseaux, comme dans beaucoup de provinces françaises, à cette époque si singulièrement appelée le bon vieux temps.

C’était donc vers cette ville, autrefois si malheureuse, aujourd’hui si calme et si florissante, que se dirigeait le capitaine Valentin de Champ-Rosay en quittant le château de Calme. 11 ne lui fallut pas plus d’un quart d’heure pour y arriver, et les dernières lueurs crépusculaires éclairaient encore le ciel quand il mit le pied à terre devant la maison urbaine des Champ-Rosay, maintenant habitée par son père.

Cette maison, à l’extérieur comme à l’intérieur, était telle que Natha l’avait décrite, et, malgré certaines réparations maladroites, exécutées dans les temps modernes, elle conservait la physionomie sombre du quatorzième siècle. Valentin franchit une porte jadis large et élevée, mais réduite par un massif de maçonnerie à des proportions exiguës, et il pénétra dans une cour mal pavée et humide, entourée de constructions croulant de vétusté, qui servaient de communs. Après avoir confié son cheval à un jeune page en sabots, qui faisait les gros ouvrages chez le chevalier, il se dirigeait vers le corps de logis principal, quand il en vit sortir un personnage vêtu de noir, que l’obscurité l’empêcha de reconnaître. Par égard pour le visiteur de son père, Valentin

le salua poliment. L’inconnu, à son tour, s’inclina très-bas; mais il se bâta de s’esquiver,, et on eût dit qu’il craignait

une communication directe avec le fils de la maison.

Valentin n’accorda pas une grande attention à cette circonstance. Cependant, comme il montait l’escalier en colimaçon conduisant au premier étage, il rencontra la vieille gouvernante Geneviève, qui venait d’apporter de la lumière à son maître, et il lui demanda distraitement qui était la personne avec laquelle il s’était croisé dans la cour.

— Eh ! c’est M. Taboureau, l’huissier et l’homme d’affaires de M. le chevalier, répliqua Geneviève; vous savez qu’ils ont toujours quelque chose à manigancer ensemble. Aujourd’hui ils ont passé une partie de la journée à parler et à écrire, et ça devait être bien drôle, car plusieurs foisj'ai entendu monsieur rire, mais rire !

— Un huissier! murmura Valentin, encorel

Et sans répondre à la gouvernante, qui lui demandait s’il voulait souper et qui se préparait peut-être à lui adresser bien d’autres questions, car la bonne vieille était passablement bavarde, il se hâta de gravir l’escalier.

Il traversa une pièce très-spacieuse, où le bruit de ses bottes éperonnées éveillait toutes sortes de lugubres échos, et il atteignit enfin celle qui servait de salon et de cabinet de travail à son père. Elle ne paraissait pas moins vaste que la première, et comme l’on pouvait en juger à la lueur de deux bougies, elle se rapportait encore parfaitement à la description qu’en avait donnée Natha. Les tapisseries à personnages, la cheminée gigantesque, les fenêtres à meneaux, les armoiries sculptées, rien n’y manquait. Au centre était une grande table en chêne, chargée de livres et de dossiers.

Sur un coin de cette table, on avait mis un modeste couvert, et le chevalier, assis dans un fauteuil de cuir, soupait d’une voj^ille froide, tout en examinant par intervalles les papiers de procédure épars devant lui.

Le père de Valentin avait bien près de quatre-vingts ans, et quoique ses facultés intellectuelles ne parussent pas sensiblement affaiblies, il ne jouissait pas de la vieillesse vigoureuse du juge de paix Rousselot.il était de haute taille, mais courbé, tordu par les rhumatismes, et d’une excessive maigreur. Sans les énormes lunettes d’argent à demeure sur son nez crochu, il n’cût pu ni lire ni même se conduire. Son pas était chancelant, sa voix râlante. On se souvient que, dans sa jeunesse, il avait étudié le droit, destiné qu’il était, selon les traditions de sa famille, à occuper un siège déconseiller au parlement de Dijon: et véritablement tous les goûts du chevalier le portaient dès-cette époque vers la carrière judiciaire; mais il conservait la prestance du gentilhomme, il en avait surtout la frivolité apparente et la gaieté. Tout en traitant les sujets les plus graves, il riait et plaisantait très- volontiers ; il eût ri bien davantage encore si la toux ne lui fût venue habituellement se mettre à la traverse. Du reste, son rire ressemblait à une toux, et sa toux à un rire. Malgré cela, le chevalier ne manquait pas de fermeté dans le caractère, et plus le moment de l’explication approchait, plus son fils comprenait la difficulté de faire entendre raison à un vieillard dont il avait eu l’occasion plusieurs fois de constater l’obstination.

A la vue de Valentin, le chevalier s’écria, en se renversant sur son fauteuil :

— Ah çà ! coureur, d’où diable viens-tu ? As-tu donc pris

en Afrique les habitudes nomades des Bédouins que tu as sabrés ? Tant pis pour toi... j’ai soupé... Tardé venientibus ossa !

— Excusez-moi, mon père, mais des visites indispensables...

— Agis à ta guise, mon garçon ; je ne prétends pas te gêner, pas plus que je n’entends être gêné moi-même. Les Champ-Rosay ont toujours aimé les libres allures, et tu es depuis longtemps tui juris, comme disait la loi romaine.

Valentin s’assit ; en dépit de lui-même , il éprouvait quelque embarras. M. de Champ-Rosay s’en aperçut sans doute :

— Je gagerais, reprit-il en clignant ses yeux chassieux, que je devine où tu as passé la journée ?

L’officier prit son parti en brave.

— Eh bien! j’en conviens, mon père, répliqua-t-il résolument, je suis allé à Balme... Vous ne prétendez pas sans doute m’empêcher de voir des parents pour lesquels j’ai de l’estime et de l’affection !

— Nullement, mon garçon, répliqua le chevalier eu toussant et en riant tour à tour ; je ne trouve pas mauvais que tu ailles faire des courtoisies dans le camp ennemi. Léopold et moi nous sommes en guerre, mais en guerre loyale, et nous nous disons comme à Fontenoy : « A vous, messieurs les Anglais ! » Il défendra ses intérêts comme je défends les miens. Ton cousin n’a pas manqué de m’inviter aux fêtes de son mariage ; il y a quelques années, et j’ai trouvé la petite baronne des plus charmantes, sans compter qu’elle lui a apporté une superbe fortune... Mais comment as-tu été reçu là-bas ?

— A merveille, mon père.

— Sans doute aussi tu as visité la propriété ? On dit que Léopold y a fait de grandes réparations, et que le château, comme le parc, est dans le meilleur état.

— Tout y est admirablement tenu.

Le chevalier frotta l’une contre l’autre ses mains de squelette.

— Eh bien 1 qui profitera un jour de tout cela ? demandat-il avec une joie bruyante ; qui pourra plus tard passer ses congés de semestre dans ce beau château, dans ce beau parc, au milieu de tous les agréments de la vie? N’est-ce pas toi, vaurien ?Tu mangeras les fruits de l'arbre que j’aurai planté. Inséré, Daphni, pyros... Tu n’as pas oublié ton Virgile, je pense ?

Mais Valentin ne se souciait guère de Virgile en ce moment.

— Ainsi donc, reprit-il avec humeur, vous persistez dans vos projets de revendiquer le domaine de Balme?

— Palsambleu ! et pourquoi pas? Parce que l’on a essayé de t’amadouer là-bas, parce que l’on t’y a sans doute bien régalé, me crois-tu capable de renoncer à mes droits? Oui, certes, j’y persiste, et Taboureau, qui sort d’ici, y persiste comme moi... Il va encore leur porter de ma part un amour d’assignation, un véritable chef-d’œuvre, dont ils me diront des nouvelles. Je défie le procureur le plus retors... Au fait pourquoi ménagerais-je mon neveu ? Tant que mon frère et lui n’ont eu que ce domaine de Balme pour toute fortune, je me suis tenu coi; n’était-ce pas d’un bon parent? Aujourd’hui Léopold est dix fois, vingt fois plus riche que nous... Cuique suum, que diable.

— Mon père, êtes-vous si sùr de votre bon droit?

— Parbleu ! leurs lois nouvelles sont en ma faveur!

— Cependant on me disait chez Léopold que si l’on présentait aux juges l’acte de constitution deBalme en fief noble, le procès ne serait ni long ni douteux, et que vous le perdriez.

— Quel est le finaud qui a trouvé cela ? Je gagerais que c’est ce vieux madré de Rousselot? iMais ce titre, poursuivit le chevalier d’un air d’inquiétude, l’auraient-ils, par hasard ?... Réponds-moi franchement, est-ce qu’ils l’ont ?

— Ainsi donc, mon père, si on le produisait, vous renonceriez à vos prétentions ?

— Il faudrait voir; je n’ai jamais cru à l’existence de cette charte, moi... Cependant, si on me la mettait sous les yeux, si j’étais assuré que mon frère, le père de Léopold, était bien légalement propriétaire du domaine, il serait inutile de me marteler la cervelle et de se ruiner en frais de procédure... Ainsi donc ils ont ce titre? Tu l’as vu peutêtre ?

— Je ne l’ai pas vu, et certainement Léopold ne l’a pas.

— Eh bien ! alors que me chantes-tu là ? demanda le chevalier en riant de son rire asthmatique : je le disais bien, cet acte n'a jamais existé.

— Il existe, mon père; j’en ai la conviction.

— En ce cas, où est-il ?

— Ici même.

M. de Champ-Rosay fit un bond qui dérangea l’équilibre de ses pesantes lunettes.

— Ici... chez moi?... ah çà ! deviens-tu fou? Mes papiers

sont dans le meilleur ordre, et si j’avais cette pièce, je la connaîtrais, j’imagine?

— Vous ne pouvez la connaître, car sans une circonstance presque miraculeuse, elle serait introuvable... Ecoutez moi.

Et Valentin exposa rapidement ce qui, dans les révélations de Natha, avait rapport au réduit secret contenant les papiers de famille.

Le chevalier écoutait son fils d’un air effaré et narquois. Quand Valentin eût fini son récit, il partit d’un nouvel éclat de rire.

• — N’est-ce que cela ! dit-il ; que le diable t’emporte ! Tu m’as fait une peur... Ah çà ! toi, un militaire, un enfant de ce siècle de lumières, vas-tu ajouter foi à de pareilles billevesées ? De mon temps, nous avions Cagliostro, le comte de Saint-Germain, Mesmer, et l’on pouvait prendre quelque confiance en de pareils hommes ; mais aujourd'hui vos somnambules, mâles et femelles, vos magnétiseurs, vos charlatans, vos dupes et vos fripons ont gâté le métier; et les gens de sens se détournent avec dégoût de cette fantasmagorie ridicule... Je ne crois pas un traître mot de ce que t’a dit ta soi-disant devineresse.

Cette incrédulité, si crûment exprimée, blessa le jeune officier.

— Mon père, reprit-il avec impatience, vous ne savez ni de qui ni de quoi vous vous moquez... Mademoiselle Natha, la protégée de la baronne, est un ange de candeur, incapable même d’une pensée de fourberie.

— Ton a ange de candeur» me produit l’effet d’une rusée petite commère qui a voulu se donner de l’importance

aux yeux de ses protecteurs ; et toi, tu t’es laissé prendre à une sotte comédie...

— Mon père, interrompit Valentin, il est un moyen fort simple de s’assurer si Natha dit vrai ; c’est de faire dans votre chambre les recherches indiquées.

— Ooais ! et tu crois, mon bel officier, que, sur la parole d’une visionnaire, je vais bouleverser ma maison, déranger mes habitudes, m’embarquer peut-être dans une grosse dépense...

— Qu’à cela ne tienne ! je prends la dépense à ma charge. J’ai de l’argent que je destinais à m’acheter un nouveau cheval, je le laisse à votre disposition.

— Fi donc! Est-ce que je voudrais te dépouiller?.. Allons, Valentin, sois raisonnable; nous deviendrions la fable de tout le pays si nous poussions à ce point la crédulité. D’ailleurs, je suppose que « l’ange » ait deviné juste ; ne serions-nous pas bien niais de nous donner beaucoup de mal pour faire gagner à mon opulent neveu le procès que je lui ai intenté ? Il faut être bon parent et bon chrétien ; mais il y a mesure à tout... est modus in rebus... Je n’ai jamaisaimé à tirer les marrons du feu au profit des autres.

Le capitaine de Champ-Rosay se récria contre de pareils sentiments ; mais le vieux chevalier tint bon, moitié riant, moitié ergotant, jusqu’à ce que, poussé à bout, il envoyât brusquement au diable monsieur son fils. Cependant Valentin ne se découragea pas et chercha un autre moyen d’amener à ses fins le vieillard obstiné.

— Mon père, reprit-il, je ne vous ai pas tout dit, et le souterrain qu’il s’agit de déblayer ne s’arrête pas au réduit où se trouvent les papiers de famille... Ecoutez encore.

Et il exposa comment, en poursuivant les recherches et en opérant certains travaux, on devait découvrir, selon les affirmations de Natha, un trésor d’une valeur considérable caché là deux siècles auparavant. Cette fois il avait frappé juste. Le chevalier était tout oreilles ; le sourire moqueur qui errait habituellement sur ses lèvres flétries, avait disparu, et les verres de ses lunettes, tournés vers son fils, reflétaient d’une manière insupportable l'éclat des bougies. Il adressa force questions à Valentin, qui, comme on peut croire, ne lui épargna pas les énumérations pompeuses.

— Peste ! reprit le vieux Champ-Rosay d’un air pensif; ceci change la thèse !... Des amas de pièces d’or etd’argent, de la vaisselle plate, des ornements d’église... que m’as-tu dit encore? La chose vaudrait bien la peine que l’on tentât l’expérience. Personne ne pourrait me contester la propriété de ce trésor, trouvé dans ma maison, et que ses anciens maîtres n’auront garde de revendiquer.

— Mon père, dit Valentin pris d’une sorte de scrupule, je ne dois pas vous cacher qu’il y aura certaines difficultés à surmonter avant d’atteindre le trésor. Mademoiselle Natha a parlé d’un caveau qu’il faut traverser et qu’on appelle <t le caveau des morts. » Là se seraient passées des choses épouvantables, si bien qu’uneforce inconnue et surnaturelle pourrait s’opposer...

— Bon! des revenants, n’est-ce pas? s’écria le chevalier : tu crois donc aux revenants, toi ?

— Peut-être non... mais je me borne à vous répéter exactement les paroles de Natha.

— En effet, il y a toujours quelque revenant ou quelque malin esprit pour garder les trésors enfouis, c’est en règle...

Toutefois, comme les revenants ne peuvent envoyer des assignations en partage, il vaut mieux avoir affaire à eux qu’à certains vivants.

— Ainsi, mon père, vous seriez disposé à risquer l’aventure ?

M. de Champ-Rosay resta un moment sans répondre.

— C'est une folie, dit il enfin ; mais j’ai beau faire, ces monceaux d’or et d’argent me trottent dans la tête... On va se moquer de nous si l’affaire s'ébruite; d’autre part, l’expérience est tentante... Mais avant de prendre un parti, pourquoi ne nous assurerions- nous pas dès à présent si ces prédictions auraient quelque chance de se confirmer?

— C’est cela, mon père : passons dans votre chambre.

Valentin se leva et prit une bougie sur la table. Le chevalier se leva de même avec une vivacité presque juvénile, et tous les deux entrèrent dans l’ancienne chapelle qui, comme nous l’avons dit, servait maintenant de chambre à coucher au maître du logis.

Là encore la description donnée par Natha se trouvait de la plus rigoureuse exactitude. Les vieux meubles, les tapisseries de haute lisse, et dans l’enfoncement qui servait d’alcôve, le grand christ de bronze, rien n’y manquait.

Valentin, après avoir décroché le Christ, s’arma d’un bâton et frappa la muraille avec la pointe, par-dessus la tapisserie, pour reconnaître si le son ne trahirait pas quelque cavité. Cette épreuve n’eût pas le résultat attendu ; partout la muraille rendit un son plein et mat.

— Hum ! dit le chevalier, dont les doutes revenaient déjà, ta devineresse serait-elle en défaut?

LA DOUBLE VUE k\\

— Ne nous hâtons pas de nous décourager ; sans doute quelque circonstance inconnue. Nous allons bien voir !

Il saisit la tenture par l’extrémité inférieure et donna une violente secousse. L’étoffe, malgré son ancienneté, était solide encore ; mais les clous qui la soutenaient, était rongés par la rouille, cédèrent tous à la fois. La tapisserie tomba en découvrant un large pan de muraille. Aussitôt que la poussière se fut dissipée, Valentin se mit à scruter attentivement la partie du mur restée à découvert. Alors il fut facile d’apercevoir sur cette surface unie les nervures d’une porte, cintrée et basse, qui avait dû exister jadis en cet endroit, mais qui était bouchée depuis longtemps avec de la

maçonnerie.

Valentin regarda son père.

— Quand je vous disais, reprit-il.

Le chevalier sifflotait entre scs dents.

— Véritablement, dit-il, il y avait là une porte autrefois, la chose est évidente, quoiqu’il soit difficile de deviner où cette porte pouvait conduire. Maintenant, comment la petite sorcière a-t-elle eu connaissance de cette particularité ? Elle n’est jamais entrée ici, et d’ailleurs la tapisserie n’a pas été soulevée depuis trente ans...

Valentin attendait la décision de son père.

— Allons! reprit M. de Champ-Rosay, aléa jacta est... Envoie le petit domestique chez Bonivard, mon maître maçon, et qu’on dise à Bonivard de venir ici demain matin, avec une pioche, pour démoiir quelque chose... Il n’est pas nécessaire de parler des révélations de la jeune fille, car si nous ne trouvions rien on se moqueraitde nous... et si nous découvrions quelque chose... Mais ne perdons pas de temps,

Bonivard doit être revenu de son travail à cette heure, et on le rencontrera sûrement chez lui.

L’officier allait sortir pour exécuter cet ordre, quand il se ravisa tout à coup.

— Mon père, dit il d’un ton ferme, avant de faire usage des renseignements que j’ai recueillis dans une circonstance fortuite, permettez-moi d’exiger de vous une promesse.

— Laquelle donc ?

— C’est que si l’on découvre dans la cachette désignée par mademoiselle Natha le vieux titre dont il s’agit, ce titre sera remis à Léopold, et vous renoncerez pour toujours à vos prétentions sur la terre de Balme.

Le vieux chevalier fit la grimace.

— Ah ça! Valentin, on t’a donc ensorcelé là-bas? Je te demande un peu si tu ne devrais pas songer à mon intérêt et au tien avant de songer à celui de notre riche parentage.

— Mon père, si cet acte existe réellement, qu’on le retrouve ou non, vous ne pouvez, sans iniquité maintenir vos prétentions sur Balme. D’ailleurs il y aurait déloyauté de ma part à me servir contre Léopold de révélations surprises dans sa propre maison. J’aurais l’air d’avoir joué chez lui, et à votre profit, un ignoble rôle que je n’accepterai jamais. Il me faut donc cette promesse, ou sinon...

— Eh bien ! que ferez-vous, Valentin de Champ-Rosay ? demanda le chevalier qui eut une velléité de dignité paternelle.

— Quand j’aurai la certitude que le titre est en votre possession, je monterai à cheval et je retournerai au régiment... pour n’en plus revenir.

— Mauvaise tête ! c’est qu'il le ferait comme il le dit...

Allons, mon fils, ne nous füchons pas. Aussi bien, en cas de réussite, la découverte du trésor pourra être une compensation à la perte de Balme.

— Ainsi, mon père, c’est bien entendu?

— Oui.

— Votre main ?

— Enfant soupçonneux, la voici.

Et la main sèche et ridée du vieillard tomba dans celle de Valentin, qui s’écria :

— Maintenant, ayez bon espoir. Nous réussirons.

Puis il sortit, afin de tout préparer pour les actives recherches du lendemain.

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