DÉSENCHANTEMENT
Valentin de Champ-Rosay s’empressa de faire seller son cheval, et, sans écouter Geneviève qni lui remontrait avec éloquence le danger d’aller à la promenade avant d’avoir déjeuné, il partit pour Baime.
Le temps était couvert, et quoique rien n’annonçât un orage, il faisait toujours très-chaud. Le capitaine, pour éviter la poussière de la grand'route, prit un chemin de traverse qui devait le conduire promptement à la demeure de son cousin; mais, distrait par ses réflexions, il s’égara, et les vieux bâtiments de Baime ne commençaient pas encore à se montrer à travers les arbres quand il eût dû être arrivé depuis longtemps.
L’erreur ne pouvait pourtant être bien grande. Il avait pour s’orienter la chaîne des montagnes voisines , dont chaque cime lui était connue. Il ne voulait donc ni demander des indications aux passants, ni revenir en arrière, s’attendant à trouver, d’un moment à l’autre, un nouveau chemin qui le ramènerait dans la véritable direction du château.
En effet, il ne tarda pas à découvrir ce qu’il cherchait; mais alors il reconnut qu’il avait dépassé Baime sans le voir, et qu’il côtoyait les dernières habitations du bourg de Cousance.
Il maudit son étourderie et voulut la réparer en pressant sa monture. Par malheur le chemin, resserré entre des murs et des haies de jardins, était encombré de sarclures et de pierrailles. Au milieu de ces obstacles, le cheval était obligé de marcher très lentement, malgré l’impatience de son maître, et ses sabots ne faisaient aucun bruit sur la couche d’herbes arrachées qui jonchaient le sol.
Comme le capitaine Champ-Rosay longeait ainsi une haie d’aubépine servant de clôture à un verger de belle apparence, il entendit deux personnes causer avec animation de l’autre côté. La voix criarde de l’une appartenait évidemment à une femme, tandis que celle de l’autre, plus basse et contenue, avait des intonations viriles.
— Pour cette fois je ne me contenterai pas de mauvaises raisons, disait la femme avec colère, voilà bien longtemps que vous me promettez de l’argent, et je suis venue dans le pays avec l’intention de me faire payer. Je repasserai par ici ce soir, et, si vous n’étes pas en mesure de remplir enfin votre promesse, je raconterai partout ce que vous êtes, foi d’honnête femme!
On répliqua sur un ton humble et suppliant, mais trèsbas. En revanche, la voix féminine reprit en élevant encore son diapason :
— Vous n’avez rien à vous reprocher et vous manquez d’argent, dites-vous? Eh bien! nous verrons cela... Ace soir donc, et, si vous persistez à vous moquer de moi...
Valentin était déjà passé, et les sons n'arrivaient plus jusqu’à lui que d’une manière indistincte. Il n’y avait du reste dans cette discussion rien qui fut de nature à exciter son intérêt. Il s’agissait évidemment d’une créancière qui
réclamait son dû à un débiteur insolvable ou de mauvaise volonté. Toutefois, en entendant s’ouvrir une petite porte pratiquée dans la baie, il eut la curiosité de voir à qui il avait affaire, et se retourna.
Une femme assez âgée, en costume de paysanne et coiffée d'un chapeau bressan, sortit du jardin.
Quant à l’autre interlocuteur, il ne fit que se montrer sur le seuil de la porte et rentra aussitôt ; il fut seulement possible de reconnaître qu’il portait un costume bourgeois d’une certaine recherche.
Mais cette circonstance, insignifiante en apparence, ne tarda pas à s’effacer de la mémoire de Valentin. Au bout de l’étroit chemin qu’il suivait en ce moment, il trouva la grand'route qui conduisait à Balme, et laissant Cousance derrière lui, il lança son cheval au galop.
Quelques minutes plus tard, il entrait dans la cour du château; Pierre, le domestique, accourut au-devant de lui. Valentin apprit alors avec désappointement que le baron, la baronne et la petite Marie venaient de partir en calèche découverte pour Cuiseaux, où les appelait une légère indisposition de madame de Savigny.
— Peste soit de moi ! dit l’officier ; si j’avais suivi la route ordinaire, je les eusse certainement rencontrés... Eh bien ! Pierre, penses-tu qu’ils tardent à revenir !
— Non, monsieur le capitaine, et dans deux heures d’ici...
— En ce cas, je les attendrai. ,
— Si monsieur veut entrer dans la bibliothèque, il trouvera les journaux.
— J’y vais; mais dis-moi, Pierre, comment se porte mademoiselle Natha, ce matin?
— A merveille, répliqua le domestique, dont le visage s’épanouit ; je l’entendais tout à l’heure chanter dans sa chambre... La crise d’hier a été violente, mais, ce matin, il n’y parait plus.
Par un sentiment de réserve qui n’était pas ordinaire à sa nature passionnée, Valentin ne fit pas de nouvelles questions et entra dans la bibliothèque.
Au bout de quelques instants, Pierre vint l’y retroaver. L’officier, que malgré ses préoccupations la faim commençait à presser, demanda quelques rafraîchissements qui lui furent apportés aussitôt. Comme Pierre se tenait auprès de lui pour le servir, Valentin reprit avec un peu d'hésitation :
— Tu aimes bien mademoiselle Natha, n’est-ce pas?
— Si je l’aime, monsieur ! Ne lui dois-je pas la vie? Sans elle j’aurais péri là-bas dans le cellier, aux vendanges dernières.
— C’est juste, la baronne m’a conté cette histoire... Il paraît pourtant que les autres domestiques du château ne partagent pas ton affection pour elle?
— Ce sont des jaloux, et puis ils en ont peur. Il parait, monsieur, ajouta Pierre, en baissant la voix et en roulant ses yeux, qu’hier elle a dit des choses...
— Elle a dit des choses étranges et qui se sont réalisées ; voilà pourquoi je suis venu ici ce matin... Et tu assures qu’aujourd’hui elle ne se ressent plus de rien ?
— A vrai dire, capitaine, mademoiselle Natha s’est levée un peu plus tard que d’habitude ; mais à présent elle va et vient comme à l’ordinaire.
Un coup de cloche se fit entendre à la porte extérieure du château.
— Pardon, capitaine, reprit le domestique ; je suis seul et il faut que j’aille voir qui nous arrive là.
A peine fut-il sorti, que Valentin l'entendit se disputer, de l’autre côté de la maison, sans doute avec le visiteur inconnu. La discussion, quoique vive en apparence, ne se prolongea pas, et bientôt le bruit cessa ; cependant ce fut seulement un quart d’heure plus tard que Pierre reparut.
— Monsieur n'a plus besoin de rien? dit-il.
Valentin lui fit signe qu’il pouvait enlever les restes du déjeuner; puis il lui demanda, d’un ton d’apparente indifférence, avec qui il se querellait un moment auparavant.
— Ah! monsieur a entendu? reprit Pierre; c’est une personne dont on se passerait bien ici... La pauvre mademoiselle Natha en sera bouleversée pendant plus de huit jours.
— Qui est donc cette personne, Pierre ?
— C’est la Chizerotte, monsieur, la propre mère de mademoiselle INatha.
— Quoi, demanda Valentin avec étonnement, cette jeune fille a-t-elle encore sa mère ?
— Oui, capitaine, pour son malheur... Non pas que la Chizerotte soit précisément méchante, mais c’est une femme du commun, une vaOala, vous savez ? Et puis elle est acariâtre, emportée, âpre au gain. Elle demeure à quelques lieues d’ici, au village de Salinières, où elle fait un petit commerce, et elle a deux autres filles plus jeunes que IS’atha. Elle ne les tient pas mal, à ce qu’on dit; mais aujourd’hui, comme autrefois, la maison est assez mal fournie
da toutes choses et la chère.y est très-maigre. Aussi, quand la Chizerotte vient voir sa fille aînée, ce qui arrive trois ou quatre fois l’an, ne manque-t-elle pas de la pressurer d’une mauvaise façon. Elle lui prend son argent, ses effets, jusqu’à son linge, et elle ne s’en va que chargée de butin. Madame la baronne a beau se fâcher, Natha ne sait pas résister à sa mère et se laisse dépouiller avec résignation. Aussi tout à l’heure ai-je tâché de renvoyer la Chizerotte ; mais la maudite rabala est têtue en diable, et il a bien fallu la conduire à mademoiselle Natha. C’est sa fille, après tout... Je viens de les voir toutes les deux descendre dans le parc.
Valentin avait écouté ces détails en silence, et des nuages s’étaient amassés sur son front. Ces renseignements sur la famille et l’origine de la jeune fille, qu’il avait vue si belle et si poétique, dans une auréole de lumière, avaient produit sur lui une impression pénible.
Tout à coup il se leva.
— Je vais dans le jardin fumer un cigare, dit-il ; quand le bnron et la baronne rentreront, tu viendras me prévenir.
Et il sortit brusquement à la grande surprise de Pierre, qui ne pouvait comprendresa maussaderie et sa taciturnité subites.
Valentin lui-mênje eût été embarrassé d’expliquer l’état de son esprit ; il éprouvait un malaise, un mécontentement, dont il ne pouvait se rendre compte.
Il marchait à grands pas, puis il s’arrêtait en proférant machinalementquelquejuron.il tortillait entre ses doigts un cigare de la Havane qu’il avait tiré d’un étui en paille de Valparaiso; mais l’idée ne lui vint pas de l’allumer, et il fit deux fois le tour du jardin sans s'en apercevoir. Enfin
il se dirigea vers le parc, et déjà il se trouvait à moitié de l’allée des arbres verts, quand il s’arrêta de nouveau :
— Ah çà ! où diable vais-je ? dit-il tout haut en frappant du pied ; que m’importe cette petite fille, et sa mère, et toute sa famille de mendiants?... Tonnerre! suis-je donc amoureux de la femme de chambre de ma cousine, moi, le capitaine de lanciers, de Champ- Rosay? Au fait, pourquoi pas? Malgré les facultés singulières qu’une maladie a développées en elle, cette Natha n’est rien de plus que les autres, et il n’y a pas à mettre tant de façons avec une rabala, une servante que la baronne a recueillie par charité !
En même temps il descendit l’allée à grands pas et atteignit la partie du parc où étaient la grotte et la fontaine.
Il y régnait un calme profond. Le ciel sombre se reflétait dans les eaux et leur donnait une teinte plombée. Aucun souffle d’air ne courbait la cime des flûteaux et des iris. Les oiseaux aquatiques avaient cessé leurs ébats à la surface de l’étang, les oiseaux des bois se taisaient dans le feuillage des sapins. Tout était immobile, sauf quelques libellules vertes et bleues qui voltigeaient avec leurs ailes de gaze audessus des fleurs blanches de la cressonnière.
Les regards de Valentin se portèrent avec anxiété vers le charme centenaire au pied duquel il avait trouvé la vieille Natha endormie. Natha n’y était pas.
Le jeune officier, s’étant adossé à un arbre, se mit à contempler tout rêveur, cette scène paisible. Bientôt, en dépit de lui-même, son imagination, surexcitée par le silence et la solitude, lui représenta la forme gracieuse de la personne absente qui, pour lui, s’identifiait avec ce paysage. A l'ombre du vieil arbre, dans les herbes vertes, il revoyait Natha
LA DOULLE VUE
sommeillant, drapée dans sa robe blanche avec ses cheveux dénoués, sa bouche souriante, ses yeux voilés sous leur frange de soie. Voulant se soustraire à l’hallucination qui le gagnait, il se tournait vers la grotte basse et sombre d’où s’épanchait la source ; là encore, dans la pénombre, lui apparaissait, comme la naïade de la fontaine, une figure pâle aux grands yeux bruns, qui le regardait avec l’expression d’une navrante tristesse ; et la naïade avait les traits de Natha. Alors, il leva les yeux vers la chaîne de hautes montagnes qui formait le fond du tableau et sur laquelle se traînaient lentement quelques nuages de forme changeante ; dans ces nuages, il revit la fée qui avait occupé ses rêves pendant la nuit précédente. Elle se montrait au milieu des vapeurs transparentes, avec ses vêtements flottants, son visage rayonnant de lumière, sa baguette magique à la main, et elle s’engageait sous les portiques célestes en lui adressant par intervalle un sourire mélancolique ; et la fée avait encore les traits de Natha. Malgré ses efforts, Natha se multipliait autour de lui, avec un caractère et des attributs nouveaux, des grâces et des splendeurs nouvelles.
Ces visions étaient si contraires à la nature positive et tant soit peu terre à terre du capitaine de lanciers, qu’il en éprouva un sentiment de confusion et de colère contre luimême.
— Allons ! s’écria-t-il avec un désespoir comique, je suis ensorcelé.
Comme il allait s’arracher à la fascination que ces lieax exerçaient sur lui, il entendit des sons bien capables de le rappeler au sentiment de la vulgaire réalité. A quelque distance, dans l’intérieur du parc, s’élevait une voix féminine
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qui l’avait déjà frappé récemment. Elle parlait encore sur le ton de la colère, et quelqu’un lui répondait avec douceur et timidité. Valentin se glissa au travers du taillis, et, écartant le feuillage, il aperçut, assises sur un banc de gazon, les personnes qui causaient : c’étaient Natha et sa mère, dans laquelle l’officier reconnut aussitôt la paysanne irascible du petit chemin de Cousance.
Natha portait à peu près le costume de la veille ; mais n’eussent été la langueur de ses mouvements et une espèce de morbidezza répandue sur son visage, elle eût semblé bien différente d’elle-même. Ses traits n’avaient plus l 'idéalité qu’ils prenaient pendant l’extase, et en ce moment que l’émotion les animait, ils présentaient les teintes roses de la santé. Ses grands yeux brillaient purs et fiers sous son chapeau de paille, aux brides pendantes. En un mot, c’était toujours une charmante jeune fille, mais elle n’avait plus ce prestige qui étonnait, qui ravissait et qui faisait peur.
À la vérité, le voisinage de sa mère, la Chizerotte, semblait suffire pour expliquer ce changement. La Chizerotte était, comme nous l’avons dit, une paysanne sèche, noire, acariâtre, et bien que, pour cette visite de cérémonie, elle eût mis ses gros souliers ferrés, sa robe et son tablier des dimanches, son costume ne contribuait pas à la rendre avenante. Comme autrefois, elle était coiffée d'un vieux chapeau bressan qui, dépourvu de ses ailes de dentelles, ressemblait d’une manière frappante à un couvercle de casserole. Elle faisait de grands mouvements avec ses bras, et parlait si haut que Valentin put entendre chaque mot qu’elle prononçait.
— Oui, disait-elle avec véhémence, à quoi sert-il d’avoir
une fille qui est dans une grande maison, qui est bien nourrie, vêtue comme une princesse, si elle ne vient pas en aide à sa famille ? Rien ne te manque, tandis que tes deux pauvres sœurs et moi nous n’avons pas toujours de quoi nous mettre sous la dent. Et pourtant qui t'a placée ici, si ce n’est moi? Te souviens-tu qu’un soir ta maîtresse actuelle vint dans la vallée de Giziat apporter des vêtements pour vous autres, et que tu lui jetais des pierres? Etais-tu assez bête et assez méchante! Pourtant j’arrangeai les choses si bien que la dame te pris avec elle pour faire ton bonheur. Mais tu as oublié tout cela !... Et moi qui m’imaginais que, une fols établie, tu ne penserais plus qu’à nous tirer de peine !
— Eh ! mère, comment le pourrais-je, répliqua la pauvre Natha d’une voix gémissante ; je ne manque de rien, je l'avoue, et ma maîtresse est très-bonne pour moi... elle est si bonne que je ne saurais dire combien je l’aime ! mais je ne rends pas beaucoup de services au château ; je suis toujours faible, maladive, et je gagne fort peu... Ne me parle donc pas des privations que mes sœurs et toi vous supportez; elles me déchirent le cœur. Je ne garde rien pour moi de l’argent que je tiens de ma maîtresse; tout à l’heure encore je t’ai remis les vingt francs que madame la baronne m’avait donnés pour acheter une robe... c’est tout ce que je possède au monde.
— Une belle affaire, ma foi! reprit la Chizerotte d’un ton acerbe ; écoute, Natha, ce n’est pas pour des bagatelles que je suis venue aujourd’hui dans le pays. Tes sœurs Marthe et Julie sont maintenant en âge de travailler, et il y a làbas, aux Salinières, une maîtresse couturière qui se charge de les prendre en apprentissage si je peux lui compter une
somme de trois cents francs une fois payée. Alors les petites auront un état qui leur mettra pour toujours le pain à la main. Mais ces trois cenls francs, où les prendrai-je, moi qui souvent n’ai pas de quoi acheter la farine de maïs nécessaire pour faire nos gaudes le soir? J’avais espéré qu’un bourgeois d’ici, que je pourrais mettre dans l’embarras si je voulais, me viendrait en aide, mais je lui ai parlé ce matin, et il est si mou, si ladre et si poltron... Je m’adresse donc à loi qui voit tant de monde et qui as tant de bonnes connaissances... Fille, fille, j’entends que d’ici à ce soir tu me trouves ces cent écus pour mettre tes sœurs en apprentissage !
— Encore une fois, ma mère, je ne les ai pas ; et, en vendant tout ce que je possède, je ne pourrais parfaire cette somme.
— Alors il faut la demander à ta maîtresse qui t’aime tant. Si tu savais t’y prendre... L'argent ne lui coûte rien, et elle le prodigue à tous les pauvres des alentours. Me promets-tu de le lui demander?
— Non, ma mère, non, répondit Natha avec cette fermeté d’âme dont elle avait fait preuve autrefois, je ne puis promettre cela.
— Et pourquoi, méchante fille?
— Parce que ce serait abuser indignement de l'affection de ma maîtresse pour moi... Je te l’ai dit, mère, je ne rends pas ici beaucoup de services. Je ne gagne pas, j’imagine, le pain que je mange, et dans toute autre maison on m’eût congédiée depuis longtemps... Comment oserais-je fatiguer madame la baronne de mes sollicitations? Ne serait-ce pas
une noire ingratitude? Ne pourrait-elle m’accuser d’indélicatesse et d’avidité ?
— En voilà des Jaétises ! dit la vieille, en rechignant, que te coûte-t-il d’essayer?
— J’y perdrais peut-être l’estime et l'affection de ma chère maîtresse.,
Pendant que Natha parlait ainsi, ses grands yeux noirs avaient pris cette expression d’opiniâtreté indomptable qui n’était pas nouvelle pour sa mère. Aussi la Chizerotte s'abandonna-t-elle à une violente colère.
— Ah ! c’est comme çà ! s’ecria-t-elle. Puisque tu es une fainéante, puisque tu n’es bonne à rien, je te reprendrai; tu quitteras cette maison et tu viendras traîner la misère avec nous.
— Je t’appartiens, mère, et j’irai où tu voudras; mais je ne commettrai pas une mauvaise action en présentant cette demande à ma protectrice.
— Eh bien donc 1 je la lui présenterai, moi, et si elle me refuse...
— Mère, tu ne feras pas cela ; ce serait indigne, ce serait odieux !
— Et qui m’en empêchera? Sera-ce loi, morveuse? Va, malgré tes belles robes et tes grands airs, je saurai bien te mettre au pas... Je veux que tu demandes cet argent à ta maîtresse.
— Non, jamais! répliqua Natha d’un ton ferme et sans baisser la tête.
— Misérable enfant ! s’écria la Chizerotte furieuse, en levant la main sur elle.
Si le capitaine Valentin avait voulu voir la pauvre Natha
cruellement ravalée, s’il avait voulu dissiper les rêves brillants où elle lui apparaissait si éthérée et si 'séduisante, il devait être servi à souhait. Toutefois le mauvais sentiment auquel il obéissait, à son insu peut-être, ne pouvait aller jusqu’à souffrir qu’on maltraitât cette frêle créature. Il se montra donc, en s’écriant avec autorité :
— Eh! eh! doucement, la vieille! qu’est-ce que ces manières-là?
La Chizerotte laissa retomber sa main sans frapper, et regarda autour d’elle d’un air effaré. Natha s’empressa de se lever, et, quand elle reconnut Valentin, une vive rougeur colora 'ses joues. Toutefois elle ne fit pas mine de s’enfuir comme la veille, et demeura immobile.
Le capitaine de Champ-Rosay s’approcha et dit à la Chizerotte, en affectant un ton dédaigneux :
— Ah çà! la bonne femme, vous étiez, je crois, sur le point de vous oublier ?
— C’est ma mère, monsieur de Champ-Rosay, répondit Natha, qui osa regarder le capitaine en face.
La rabala ne connaissait pas Valentin ; mais la vue de l’uniforme l’avait frappée de respect.
— Monsieur l’officier, répl iqua-t-elle avec confusion, je suis une pauvre femme... vive comme la poudre... Et puis, comme elle le dit elle-même, cette belle demoiselle-là, c’est ma fille, qu’elle le veuille ou non!
— Je sais, reprit Valentin en conservant son air digne, et j’ai entendu tout à l’heure, par hasard, votre discussion. Les scrupules de mademoiselle Natha sont tout naturels; mais peut-être y a-t-il moyen de vous accorder l’une et l’autre sans recourir à la baronne. Si je ne me trompe, c’est
une somme de trois cents francs dont vous avez besoin pour payer l’apprentissage de vos deux autres filles?
— Oui, monsieur l’officier.
Valentin tira de sa poche une bourse en filet qui pouvait être le souvenir de quelque amour de garnison; à travers les mailles de soie on voyait briller de l’or.
— Allons! dit-il, j’accomplirai, pour une fois, une bonne action de ce genre... Une fois n’est pas coutume!... Tenez, la mère, je ne sais si la somme entière se trouve dans cette bourse; mais si elle ne s’y trouve pas, je la compléterai chez moi, à Cuiseaux, quand il vous plaira, et, si vous craignez que l’on sache d’où vous vient cet argent, l’affaire restera entre nous trois... Est-ce bien entendu ?
En même temps il présenta la bourse à la Chizerotte, qui se jeta dessus avidement.
— Mère, s’écria Natha, tu ne peux ainsi accepter l’argent de M. de Champ-Rosay? ce serait mal, ce serait...
— Et pourquoi pas, sotte, puisqu’il me le donne? dit la paysanne d’un ton farouche en se rasseyant pour compter le contenu de la bourse.
Natha voulut encore protester ; mais les sanglots lui coupèrent la parole, tandis que la Chizerotte éparpillait les pièces d’or dans son tablier.
Valentin semblait jouir de l’humiliation de la jeune fille ; il y avait dans son regard quelque chose de dur et de railleur. Cependant, il finit par ressentir un peu de pitié :
— Ne vous désolez pas ainsi, mademoiselle, reprit-il; allez-vous donc avoir peur de moi comme hier, où vous avez failli périr en cherchant à m’éviter.
— Excusez-moi... J’étais comme folle, balbutia Natha;
mais aujourd’hui, monsieur le capitaine, je veux vous remercier de votre générosité pour ma mère, pour mes sœurs et... pour moi.
— Allons done, qu’il ne soit plus question de cette baga-
telle... Ah! mademoiselle Natha, vous venez de rendre à la famille de Champ-Rosay un service bien autrement important. •
— Un service, moi?
— Vous-même ; grâce à vos indications si précises, on a retrouvé, dans notre maison de Cuiseaux, le titre qui assure au baron et à la baronne, voire protectrice, la paisible propriété de Balme.
Et il montrait le parchemin découvert dans le caveau secret. INatha prit le titre et le retourna d’un air d’étonnement si sincère et si franc qu’on ne pouvait douter de sa bonne foi.
— Moi !... dit-elle ; j’ai aidé à retrouver ce papier! que contient-il ? à quoi est-il bon ? Je ne saurais en lire un seul mot.
Valentin se souvint alors de cette circonstance si connue que les malades en extase, comme les somnambules, n’ont aucune conscience, quand ils sont revenus à l’état normal, de ce qu’ils ont dit ou fait pendant leurs crises.
— Que vous en ayez ou non conservé la mémoire, repritil en serrant de nouveau le précieux parchemin, nous ne devons pas moins vous être tous reconnaissants pour cette découverte.
Natha-devint pensive.
— Serait-il possible ? murmurait-elle ; sans doute j’ai rêvé mcore... Pauvre créature que je suis ! Il est des moments
où je ne sais si je vis ou si je suis déjà morte, si je dors ou si je veille ; tout se mêle dans mon cerveau : le présent, le passé et l’avenir !
Et elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine.
La Cbizerotte n’avait pas donné la moindre attention à la conversation des deux jeunes gens; elle comptait l’or contenu dans la bourse de Valentin, retournant chaque pièce l'une après l’autre, de peur de se méprendre sur sa valeur réelle, ce qui rendait l’opération assez longue et assez laborieuse. Enfin elle vint à bout de ses calculs et s’écria : •
— Il y a tout joste deux cent quarante francs, monsieur l’officier; c’est donc seulement soixante francs que vous me devez... Ensuite vous pouvez prendre votre temps pour le reste.,. Demain je passerai chez vous.
Valentin se mit à rire de cette naïve cupidité ; quant à Natha, elle ne paraissait plus rien voir et rien entendre.
Cependant elle sortit de sa méditation, quand Pierre accourut pour annoncer à Valentin de Champ-Rosay le retour du baron et de la baronne. Le capitaine lui adressa an salut amical et prit congé assez lestement de la Cbizerotte. Puis il se dirigea vers la maison, laissant Pierre aux prises avec la mère de Natha, et il les entendit se disputer longtemps encore après qu’il les eût quittés.
Pauline le reçut fort bien, mais l’accueil de Léopold fut très-froid. Le baron tenait à la main une feuille de papier timbré que l’on venait de lui remettre.
— On prétend là-bas à la ville, dit-il à Valentin avec ironie, que ton père a des ouvriers chez lui et qu’il est en train de bouleverser sa maison. Toutefois il ne veut pas
perdre son temps, à ce qu’il parait... Tiens, voici un nouveau billet doux à mon adresse.
Valentin prit le papier; ce n’était autre chose que a l’amour » d'assignation élaboré la veille par le vieux Chainp- Rosay et l’huissier de confiance.
— Ah ! je sais ce que c’est, dit le capitaine en riant : sur mon âme! ce Taboureau est un gaillard expéditif.
Et il déchira l’assignation en nulle pièces.
— Maintenant, ajouta-t-il, papier pour papier... Prends celui-ci que I on a trouvé ce matin dans le caveau indiqué par Natha ; il t’appartient et je te le rends, tant au nom de mon père qu’au mien.
En même temps il tendit à Léopold la charte constitutive du fief de Balme.
Le baron la prit d’un air de défiance et se mit à l’examiner attentivement. D’abord il voulait douter, mais les signatures historiques apposées au bas de l’acte, les sceaux parfaitement conservés qui en garantissaient l’authenticité, rendaient tout doute impossible. Aussi, en dépit de sa réserve habituelle, manifesta-t-il sa surprise par toutes sortes d’exclamations admiratives.
La baronne, au contraire, ne se montrait nullement étonnée et paraissait habituée de longue date à de semblables merveilles. Elle se contentait, en souriant et en regardant son mari, de répéter la parole de l’Evangile :
« Vous avez cru, Thomas, parce que vous avez vu. »
Valentin, sans tenir compte des « prodigieux ! incompréhensible ! ravissant! » que laissait échapper le baron, dut raconter dans le plus grand détail l’histoire de la déeou-
verte de la porte murée, de l’escalier tournant, du caveau où se trouvait le bahut.
— Selon toute apparence, poursuivit-il, ces papiers auront été cachés à cette place par notre aïeul Urbain IV de Champ-Rosay, quand il partit pour l'émigration. Il mourut en pays étranger, comme vous savez, et une circonstance inconnue l’empêcha sans doute de révéler ce secret à ses fils. Quoiqu’il en soit, les prétentions de mon père sur la propriété de Balme sont réduites à néant ; il me charge de vous annoncer qu’il y renonce absolument, et il se propose de venir vous voir lui-même un de ces jours, afin de dissiper les nuages qui se sont élevés un moment entre vous et lui.
— Il sera le bienvenu, s’écria Léopold avec chaleur ; cependant, cette générosité, je l’avoue, me semble singulière de la part de mon oncle...
— Cette générosité, à laquelle son fils n’est probablement pas étranger, dit la baronne, efface tous ses torts passés.
— Allons ! reprit Valentin en souriant, puisque vous êtes si favorablement disposés à son égard, je vous demande votre concours dans une entreprise qui lui tient fort à cœur. Natha, vous vous en souvenez, a parlé d’un trésor enfoui ; mon père a pris feu à cette nouvelle et il se croit déjà sur la trace du trésor. Mais les renseignements fournis par mademoiselle Natha sont bien vagues, et s’il était possible de les compléter.
— Ah ! je comprends maintenant, dit Léopold avec un peu d’ironie, le désintéressement de ton père, il compte sur un dédommagement.
— Et pourquoi pas? reprit la baronne ; pourquoi ne chercherait-il pas à se mettre en possession des objets précieux que l’on suppose cachés dans sa maison ? Puisse-t-il trouver ce trésor ! ce sera une joie pour ses derniers jours... Mais Natha seule peut donner des indications à ce sujet, et grâce au ciel, la pauvre enfant ne parait pas devoir éprouver aujourd’hui un accès de son mal. Vous l’avez vue, je crois, tout à l’heure, Valentin ; avez-vous remarqué en elle quelque symptôme alarmant?
— Non, ma cousine, elle n’a plus rien de la prophétesse, ce matin. Je l’ai laissée avec une vieille femme, sa mère, je crois . . .
— Oui, oui, c’est sa mère ; et cette femme grossière ne vient ici que dans l’intention de la tourmenter. Aussi, avec votre permission, vais-je m’assurer de ce qui se passe de ce côté.
La baronne sortit en effet, tandis que Valentin et Léopold continuaient de discuter sur l’événement du jour. Quand elle rentra, après une heure d’absence, elle dit avec satisfaction :
— Tout va bien ; j’ai enfin réussi à congédier cette méchante Chizerotte. Quant à Natha, je ne l’ai jamais vue plus tranquille. Aussi le docteur Philibert, qui vient d’arriver, pense-t-il que la journée se passera sans accident.
Le capitaine de Champ-Rosay, comprenant la nécessité de ne pas laisser son père trop longtemps seul, dans les circonstances présentes, se disposa à se retirer. Il fut convenu qu’on lui enverrait un exprès à Cuiseaux, si Natha tombait encore en extase, et après que Léopold et Pauline lui eurent
172 LA DOUBLE \ÜB
renouvelé leurs remerciments pour la restitution de la précieuse charte, il partit.
La journée était fort avancée déjà quand il rentrarà la ville. En approchant de la maison, il remarqua des groupes de curieux qui stationnaient alentour et chuchotaient. II ne trouva pas le petit valet à son poste dans la cour et fut obligé de conduire lui même son cheval à l’écurie. En revanche, dans le vestibule, il rencontra Geneviève et le domestique, debout sur le seuil et allongeant le cou afin de voir ce qui se faisait au fond de la seconde pièce. Ils s’écartèrent brusquement pour lui livrer passage, et Geneviève, que son âge rendait bien hardie, lui demanda en joignant les mains !
— Par bonté d’àme, monsieur Valentin, apprenez-moi ce que notre maître cherche là-bas?
— Il cherche ce qu’il a trouvé ; un escalier qui conduit aux' souterrains de la maison.
— Mais qu’y a-t-il donc dans ces souterrains?
— Parbleu ! ce n’est pas bieh difficile à deviner, répliqua le capitaine en lui montrant un ouvrier qui allait vider au dehors deux seaux pleins de décombres : il y a des pierres et des gravois.
Et il passa en riant.
Le vieux Champ Rosay était assis dans un fauteuil, en face de l’entrée de l’escalier où travaillaient les maçons. A la vue de son fils, il se leva d’un air empressé.
— Ah ! te voilà ! dit-il ; ton absence a été bien longue... M’apportes-tu des renseignements?
Valentin lui apprit que Natha n’avait pas éprouvé de nouvel accès. Le front du chevalier se rembrunit.
— Et vous, mon père, poursuivit le capitaine, avez-vous découvert quelque chose?
— Rien encore, le déblayement de l’escalier va bien lentement. Les ouvriers n’aiment pas que l’on descende, parce que l’on gêne leur travail... Cependant il importe de savoir où ils en sont; viens avec moi.
Il se glissa dans l’ouverture de la muraille, et Valentin le suivit.
Quand ils eurent descendu à tâtons l’escalier jusqu’au preiriier caveau, ils virent, à la lumière de deux chandelles, Bonivard et son aide qui travaillaient à dégager les marches inférieures. Cette espèce d’hélice en maçonnerie semblait avoir été comblée à une époque inconnue, avec des moellons et du plâtre, qui avaient formé par testament une masse compacte d’une dureté extrême. La pioche avait peine à l’entamer, et quand on en avait détaché quelques fragments, il fallait, faute de place, les mettre dans des seaux qu’un manœuvre allait vider dans la cour. Aussi la besogne n’avançait-elle guère, et, quoique l’on eût travaillé sans relâche depuis plusieurs heures, on n’était parvenu encore qu’à dégager cinq ou six marches.
Comme Bonivard expliquait tout cela aux deux Champ- Rosay, sa pioche, lancée avec vigueur, rencontra un gros caillou qui fut brisé du choc ; aussitôt ce bruit prolongé, lugubre, que le père et le fils avaient déjà entendu, retentit de nouveau sous leurs pieds.
Le chevalier tressaillit.
— Entends-tu, Valentin? demanda-t-il.
— Ce n’est pas la première fois que la chose arrive, reprit
Bonivard; par moments on croirait que quelqu’un se plaint, là au-dessous de nous.
— Bah ! dit l’officier, ce bruit prouve seulement l’existence de grandes cavités souterraines dont vous n’ètes pas aussi loin que vous pensez.
Comme l'air épais de cet endroit causait de l’oppression au chevalier, Valentin emmena son père et ils regagnèrent la chambre. Là, le vieillard voulut lui faire répéter ce qu’il savait au sujet du caveau renfermant le trésor. Valentin se contenta de répondre que Natha avait mentionné vaguement de mystérieux obstacles, et notamment le passage à travers 1 & caveau des Morts. Mais cette fois le chevalier ne montra
pas la gaîté railleuse de la veille, et demeura absorbé dans ses réflexions.
Les ouvriers travaillèrent jusqu’au soir, aux approches de la nuit, ils se retirèrent en promettant de revenir le lendemain.
Quand il se trouva seul avec son fils, le vieux Champ- Rosay dit, en affectant un air de parfaite indifférence :
— Ah ça! Valentin, je ne puis coucher dans cette chambre encombrée de gravois, en face de cette ouverture béante d’où s’exhale un air impur.
— C’est vrai; où voulez-vous que l’on transporte votre lit?
— Mais là dans la première pièce qui me sert de
salon.
— Il suffit, nous allons vous installer.
— Eh bien ! et toi? poursuivit le chevalier avec hésitation , pourquoi ne ferais-tu pas aussi transporter ton
lit dans cette pièce, qui est si grande? Tu m’y tiendrais compagnie.
— A vos ordres, cher père, répliqua l'officier en dissimulant un sourire.
Ils couchèrent donc, cette nuit-là, dans le salon qui, à vrai dire, eût pu servir de dortoir à quarante écoliers. Va? lentin s’aperçut que le sommeil de son père était très-agité; ' plusieurs fois le vieillard s’éveilla brusquement en poussant des cris de terreur.