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RÉCONCILIATION

Le lendemain, au jour, les maçons revinrent. Il s’étaient adjoint un nouveau manœuvre, et ils comptaient pousser l’ouvrage avec une grande activité. Quoique le chevalier eût passé une mauvaise nuit, il s’empressa de se lever. Il était pâle et toussait un peu plus que de coutume ; mais les rayons du soleil en traversant les fenêtres à menaux de son vieux logis, avaient dissipé ses lugubres visionspet il disait à Valentin, qui était déjà sur pied et vaquait à sa toilette.

— J’ai bon espoir pour aujourd’hui, mon garçon. Nous allons trouver quelque chose, je gage.

Comme le père et le fils expédiaient leur déjeuner, la gouvernante vint annoncer à Valentin qu’une paysanne l’at

tendait dans le vestibule pour réclamer le payement d’une dette.

— Une dette! répéta le capitaine avec étonnement.

Mais il se souvint aussitôt de la mère de Nathaetse rendit

dans le vestibule : C'était, en effet, la Cbizerotte, qui lui adressa une courte révérence et lui dit d’un ton délibéré?

— Bonjour, monsieur l’officier ; je suis venue pour ce que vous savez... J’aurais pu venir hier au soir, je n’aime pas à être importune et presser le brave monde.

— C’est un acte de délicatesse dont je vous suis fort reconnaissante, la mère, répliqua Valentin avec une bonhomie ironique; allons I chose promise, chose due. Voici ce que je vous dois, madame... J’ai oublié votre nom.

Et il lui tendit plusieurs pièces d’or.

— Le nom n’y fait rien, répliqua la Chizerotte en retournant les pièces l’une après l’autre et en les glissant successivement dans la poche de son tablier ; c’est bien cela, merci... Vous êtes un gentil officier ; j’ai toujours aimé les officiers, moi !

— Et vous Font-ils rendu, la mère ? Ah çà ! maintenant, poursuivit, Valentin d’un ton plus sérieux, vous cesserez de tourmenter cette pauvre Natha?

— J’avais deviné que c’était à elle que vous vous intéressiez, et non à moi, dit la rabala d’un petit air fin ; oui, je ne lui demanderai plus rien, et je réserverai sa maîtresse pour une autre fois... On peut vous dire, ajouta-t-elle d’un ton confidentiel, qu’il y en a un autre qui s’est décidé à financer hier soir; aussi vais-je rentrer aux Salinières un peu plus calée que quand j’en suis partie.

Et elle se mit à rire :

LA DOUBLE VUB

— Ah ! ah ! vous avez trouvé moyen de tiré deux moutures du même grain, bonne femme ? Sans doute vous avez réussi à obtenir quelque argent de la personne avec laquelle vous causiez dans un jardin de Cousance?

— Tiens, tiens ! vous la connaissez ?

— Non... Qui est-elle?

— Je ne veux pas vous le dire ; si elle ne m’avait rien donné, vrai je vous conterais tout. Mais il faut avoir de l’honneur... Adieu donc, monsieur l'officier, acheva-t-elle en faisant une nouvelle révérence ; eh bien ! vous êtes homme de parole, vous, et cela ne se rencontre pas tous les jours.

Une heure plus tard elle avait quitté le pays sans même chercher à revoir sa fille.

Une partie de la journée s’écoula, et les ouvriers déblayèrent encore plusieurs marches de l'escalier souterrain. Or, pendant que les deux Champ-Rosay demeuraient ainsi enfermés chez eux, une fermentation extrême continuait à régner dans la ville au sujet de ces fouilles mystérieuses. Bien qu’on eût recommandé le secret le plus absolu aux personnes qui se trouvaient à Balme lors de la première crise de Natha, quelque chose des révélations de la jeune fille avait transpiré dans le public. D'autre part, les maçons avaient laissé échapper au cabaret certains détails sur l’œuvre singulière à laquelle on les employait. Il n’en fallait pas tant pour mettre tout en rumeur àCuiseaux, et les groupes de curieux devenaient de plus en plus nombreux autour de la maison.

Dans l’un on disait que le vieux Champ-Rosay avait découvert l’entrée d’un souterrain qui allait jusqu’aux ruines

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de Chevrot. Dans un autre, on assurait que le chevalier était sur la trace d’une énorme quantité d'argenterie cachée dans les caves de la maison lors des guerres qui avaient désolé le pays. Enfin des gens soutenaient sérieusement que les ouvriers cherchaient à pénétrer dans un caveau où l’on entendait des voix humaines, des plaintes, des gémissements, bien que l’on ne pût dire quelle espèce d’habitants contenaient ces lieux murés et oubliés depuis plus d’un siècle.

Comme on le voit, certaines données réelles se reflétaient dans ces bruits ridicules ; mais on manquait de renseignements positifs, et ceux qui semblaient pouvoir en fournir se montraient d’une excessive réserve. On demeurait donc convaincu que des choses étranges et monstrueuses s’accomplissaient dans la vi'eille demeure des Champ-Rosay, et l’affluence ne diminuait pas autour d’elle.

Dans l’après-midi, une circonstance particulière donna un nouvel aliment à la curiosité publique. Le Léopold, le a Champ-Rosay de Ralme, » comme on l’appelait, arriva à Cuiseaux en calèche découverte : et la voiture, après avoir touché chez madame de Savigny, la mère de la baronne, vint s’arrêter devant la maison du chevalier.

Léopold en descendit et entra chez son oncle sans hésitation, l’air souriant, comme un hôte souhaité et attendu. Or, personne dans la ville n’ignorait les divisions existant entre les deux branches de cette famille ; les exploits de l’huissier Taboureau n’étaient un secret pour personne, et Taboureau lui-même faillit avoir une attaque d’apoplexie en apprenant cette incroyable nouvelle.

Cependant Léopold n’ayant trouvé personne pour l’annoncer, car Geneviève et son acolyte se tenaient dans la cuisine,

était monté au premier étacje. Il n’eût qu’à suivre la trace que les pas des ouvriers avaient laissée à travers les premières pièces pour arriver à Tuncienne chapelle où étaient le vieux Champ-Rosay et son fils.'

Le baron, malgré son assurance apparente , éprouvait quelque appréhension en pénétrant dans cette maison où il n’était pas venu depuis plusieurs années ; mais l’accueil de son cousin fut plein de cordialité, et celui de son oncle fut à peine moins affectueux.

— Enchanté de te voir, Léopold ! lui dit le chevalier en l’embrassant comme si jamais aucun dissentiment ne fût survenu entre eux ; tu me négliges fort, et c’est mal, car je suis le doyen de la famille, quoique de la branche cadette.

Léopold répondit en souriant qu’il n’y avait peut-être pas uniquement de sa faute s’il avait négligé ses devoirs envers son oncle ces derniers temps.

— Allons ! dit le chicaneur avec bonhomie, tu as sur le cœur les assignations que je t’ai envoyées par mon ami Taboureau. Que diable! on peut être excellent parent tout en respectant l’axiome : « Chacun son droit. » Et puis enfin, toi qui es de la profession (car votre conseil d’Etat n’est en définitive rien de plus qu’une de nos anciennes hautes cours de justice), n’as-tu pas été charmé en étudiant ces « bijoux » d’assignations? Chaque mot s’appuyait sur le texte d’une de vos lois nouvelles ; c’était parlé, c’était poli ad unguem... Si tu as vraiment le goût de ton art, tu n’as pu t’empêcher d’admirer...

Valentin et le baron lui-même riaient de bon cœur en écoutant le vieil enthousiaste de procédure.

— Ce que j’ai admiré bien davantage, mon oncle, dit Léo-

pold, c’est la facilité avec laquelle vous avez renoncé à ces poursuites quand leur iniquité vous a été démontrée.

— Oui, je suis comme cela, répondit le chevalier en toussotant; tout pour l'équité... Mais ne te semble- t-il pas, baron, qu’en récompense de mon désintéressement le sort devrait me faire découvrir ce trésor dont on a parlé?

— Certainement, certainement, mon oncle ; et ma visite a pour but de vous en faciliter les moyens. Natha, la protégée de la baronne, vient encore de tomber en extase. La calèche est en bas, et si Valentin veut m’accompagner à Balme, il pourra interroger lui-même...

— Quoi 1 dit le capitaine avec émotion, ce mal étrange s’est manifesté de nouveau?

— Moi aussi, je vais avec vous, s’écria le vieux Champ- Rosay; j’ai un ardent désir de voir cette petite, car il est des renseignements que seul je pourrai lui demander... Et puis j’aurai le plaisir de renouer connaissance avec la gentille baronne, ma nièce... C’est entendu... partons à l'instant 1

— Mon oncle, dit Léopold, la baronne et moi nous serons heureux de vous recevoir chez nous; mais, avant de partir, n’aurez-vous pas un peu pitié de ma curiosité? Je voudrais bien constater par moi-méme vos étonnantes découvertes, dans cette maison bâtie et si longtemps habitée par nos ancêtres.

— Rien de plus juste, répondit Valentin ; je vais faire visiter nos travaux pendant que mon père procédera à sa toilette ; car réellement, mon père, vous ne pouvez vous rendre à Balme dans ce négligé...

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— Vpyez donc où en est la besogne; hâtez- vous, car je serai prêt dans un instant.

Les deux cousins profitèrent de cette permission et se glissèrent dans l’escalier tournant. Valentin montra au baron combien toutes les indications de Natha s’étaient merveilleusement confirmées ; il l’introduisit dans le caveau où l’on avait trouvé le titre de Balme et le conduisit enfin à l’endroit où les maçons travaillaient. On avait dégagé une douzaine de marches, et l’on jugeait, à la sonorité des coups de pioche, que la couche à percer ne devait plus avoir une grande épaisseur. En revanche, cette sonorité même, que les ouvriers comparaient à des gémissements souterrains, leur inspirait une crainte superstitieuse, et ils manifestaient hautement de la répugnance pour leur pénible tâche.

Bunivard, le maître maçon, disait à Valentin en hochant la tête :

— Ah! monsieur, quand je songe qu’en commençant ce travail je croyais ouvrir une fenêtre I Cette fenêtre est devenue une porte, monsieur, puis un escalier. Mais qu’est-ce que ça va devenir maintenant, je vous le demande !

— Allons ! père Boni vard, reprit l’officier en riant, travaillez comme si ça devait devenir une cave contenant du vin de cent ans. Si cette bonne aubaine, et c'est la plus probable, arrive, vous sentez bien que vous, et vos hommes, vous aurez de quoi boire à la santé de ceux qui vous emploient.

Cette saillie rendit la gaité aux travailleurs, et les deux Champ-Bosay s’empressèrent de remonter l’escalier pour rejoindre le maître du logis.

Il avait endossé un antique habit noir, par-dessus lequel

il porlait une douillette de soie. Un chapeau à larges bords et à forme basse complétait son costume, qui. quoique suranné, ne manquait pas de distinction et sentait le gentilhomme.

— Allons, messieurs, en route 1 dit-il; pourvu que l'accès de cette jeune fille n’ait pas cessé avant notre arrivée à Balme 1 Valentin, ajouta-t-il d’un air perplexe, où en sontils là-bas ? S’il allaient découvrir quelque chose pendant notre absence?

— Je ne le crois pas, chère père ; ce ne saurait être pour aujourd’hui, car la journée s’avance, et nos gens ne tarderont pas à sc retirer.

— A la garde de Dieu doncl... Cependant il est bon de prendre des précautions.

Il parla bas à Geneviève, qui parut à la fois surprise et charmée en apprenant qu’elle serait chargé en l’absence des maitres, de surveiller les ouvriers.

Tous les habitants du voisinage étaient sur leurs portes ou à leurs fenêtres pour voir le vieux Champ-Rosay monter dans la voiture de son neveu. Quand il fut assis, Léopold offrit la seconde -place à Valentin ; mais on entendit distinctement le chevalier qui disait: « Non, non, cedant arma togœ. » Ces paroles, répétées plus tard à l'huissierTaboureau, qui ne les comprenait pas, lui causèrent une exaspération extraordinaire, car il croyait y voir encore un signe de réconciliation entre les deux branches de la famille. Sa femme et ses enfants durent intervenir pour empêcher d’écouter les funestes inspirations de son désespoir.

Ce même étonnement se manifesta parmi tous les gens que l’on rencontra entre Cuiseaux et Balme. Le vieux

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Champ-Rosay était fort gai ; il riait et causait aveclebaron, et, parmi les prodiges de la journée cette bonne intelligence ne paraissait pas le prodige le moins étonnant.

On arriva bientôt à Balme, où Pauline se montra trèsagréablement surprise de la visite du vieux Champ-Rosay. Le chevalier, de son côté, lui débita ses madrigaux d’ancien régime, mêlés à des aphorismes de droit romain et à des axiomes de procédure. Mais Pauline était trop heureuse de l’accord nouvellement rétabli dans la famille pour s’étonner des étrangetés de son oncle.

11 y avait du monde au château. Le docteur Philibert venait d’accourir, attiré par le nouvel accès de la « précieuse » maladie, comme il le disait ; et Charles Rousselot se trouvait en visite à Balme. Comme toute la société, réunie dans le salon, écoutait respectueusement, le chevalier, dit à sa nièce d’un air embarrassé :

— Ah ça ! baronne, et cette petite devineresse, ne la verrons-nous pas ?

— Quand vous voudrez, mon oncle, répondit Pauline. Elle est encore dans le kiosque du jardin, où nous nous trouvions à travailler quand l’accès s’est déclaré.

— Oui, oui. allons voirNatha, dit Valentin.

En ce moment le juge de paix Rousselot arriva tout en nage. Il venait de Cousance à pied et paraissait bouleversé. Sans remarquer la présence de son fils, qui du reste cherchait à se dissimuler derrière la porte, il courut aux maîtres du logis et leur dit avec agitation :

— Est-il vrai, mes excellents voisins, que « la jeune fille » éprouve une crise aujourd’hui?

— Ah ça! tout le pays lésait donc? s’écria le baron

d’un ton d’impatience; la pauvre enfant ne s’attendait pas à une pareille renommée.

— Auriez-vous aussi des questions à lui adresser, monsieur le juge de paix? demanda Pauline.

— Oui, oui, madame la baronne, je viens de m’apercevoir qu’on m’a volé de l’argent, et mademoiselle Natha me fera sans doute connaître le voleur.

— Souvenez-vous, M. Bousselot, dit le baron, que le témoignage des somnambules et autres devins de ce genre ne peuvent être admis en justice.

— C’esten effet très-bizarre, reprit lechevalierde Champ- Rosay ; cependant si certaines choses qui m’ont été annoncées venaient à se réaliser...

— Je ne songe pas encore à entamer une action judiciaire, je désire seulement obtenir des renseignements pour ma satisfaction personnelle ; nous verrons plus tard.

— Et vous a-t-on dérobé una grosse somme? demanda Pauline.

— Trois cents francs, et cet argent se trouvait avec des sommes beaucoup plus considérables auxquelles on n’a pas touché. Or, Charles et moi nous avons seuls la clef du ti roir qui sert de caisse, et comme Charles n’oserait prendre un sou sans ma permission expresse, je désire savoir...

Le bruit d’une respiration haletante fit tourner la tête à la compagnie.

— Mon père, dit Charles d’une voix à peine distinete, vous n’avez pas besoin de consulter mademoiselle Natha pour savoir la vérité. J’ai disposé des trois cents francs dont vous avez constaté la disparition.

— Toi, misérable enfant ! s’écria lejuge de paix, c’est toi qui as volé ton père ?

— J’avais l’intention, ce matin, de vous avouer le fait, mais vous êtes si sévère à mon égard... Le courage, m’a manqué.

— Ah ! je n’ai pas été assez sévère pour toi, et en voilà une terrible preuve! Se vanter d’un crime pareil, en présence de tant de personnes honorables, n’est-ce pas du cynisme?

— Mon père, si j’avais été seul avec vous,, peut-être n’aurais-je pas eu la force d’affronter votre mécontentement.

— II suffit; vous me rendrez compte de cette action abominable. En attendant, vous allez restituer la somme dérobée, ou du moins me dire quel usage vous en avez fait.

— Elle n’est plus en ma possession, et, quant à vous dire comment je l’ai employée, je me laisserais couper en morceaux plutôt que d’y consentir.

La fureur du vieux Rousselot ne connut plus de bornes.

— L’entendez-vous? s’écria-t-il, ce fils dénaturé me brave et m’insulte !... Sors de ma présence, monstre ! Je ne veux plus te voir, je te renie, je te...

Les assistants se hâtèrent s’interposer entre le père irrité et le fils qui, les joues inoridées de larmes, se courbait sous le poids de cette colère, la terreur de toute sa vie. Pendant que la baronne et le vieux Champ-Rosay cherchaient à calmer lejuge de paix, Léopold s’écria tout à coup avec impatience :

— Voyons, mon cher Rousselot, soyez raisonnable ! votre fils est-il donc un si grand coupable parce qu’il a

disposé d’une somme insignifiante? je regrette qu’il ne se soit pas adressé à moi ; je la lui aurais prêtée volontiers. D’ailleurs personne n’ignore que vous n’avez pas encore rendu compte à Charles des biens de sa mère, et si vous réfléchissez que ces biens étaient assez coi sidérables...

Cette observation fut pour la fureur du vieillard ce que la goutte d’eau froide est pour un liquide en ébullition. Rousselot s’apaisa tout à coup.

— Que dites-vous là, monsieur le baron, reprit-il avec une espèce d’anxiété, ne craignez- vous pas de monter la tête à ce malheureux enfant et de le pousser aux derniers excès de la rébellion ? S’il allait croire... s’il pouvait supposer...

— Mon père, reprit Charles avec un effort de courage, je n’ignore pas les faits dont M. de Champ Rosay vient de parler. IN’ai-je pas étudié les lois, selon votre désir? n’ai-je pas vu souvent, dans nos papiers de famille, l’inventaire qui fut dressé lors de la mort de ma mère ? D’après eet inventaire, vous eussiez dû, le jour de ma majorité, me rendre compte d’un capital qui dépasse de beaucoup cent mille francs. Or, j’ai vingt-six ans, et depuis cinq ans, je serais en droit de réclamer... Oh ! pardon, mon père, je ne réclame rien, je ne veux rien ; mais ne suis-je pas excusable d’avoir disposé d’une faible somme pour assurer mon repos... et le vôtre:

Le vieux Rousselot était attéré. L’officier dit tout bas à Charles:

— A la bonne heure! vous le voyez, vous aviez tort de désespérer de vous même !

Le baron approuva chaleureusement les observations de

Charles. Le vieux Champ-Rosay, qui n’aimait pas le juge de paix, car il savait que Rousselbt avait été le conseiller de son neveu dans leurs récentes contestations, disait en hochant la tête :

— Morbleu! voilà une tutelle commode. On considère son pupille comme étant perpétuellement à la mamelle ! Cependant il y a certains articles dans le code civil, et même dans le code pénal...

— En France, monsieur le chevalier, interrompit Rousselot err balbutiant, nul n’est censé ignorer la loi et je l’ignore moins que personne. Cependant, je suis surpris de voir des hommes graves se placer ainsi entre un fils et son père, et pousser l’enfant à la révolte. Il y a quelque chose de plus sacré que certaines prescriptions légales, c’est le respect dû au père de famille.

Puis, se tournant majestueusement vers Charles:

— Monsieur, poursuivit-il, vous avez commis une grande faute ; mais quoique vous parliez bien haut de votre âge, je sais combien vous êtes inconsidéré, léger, incapable de vous diriger vous-même. Je veux donc oublier vos torts, dans l’espoir qu’un repentir sincère touchera votre cœur. Quant à ces droits légaux auxquels vous avez osé faire allusion, vous êtes libre de les exercer ; mais je vous affirme...

— Pardon, mon père, pardon ! interrompit Charles hura- ' blement, je n’ai jamais eu l’intention... La nécessité seule m’a poussé...

— Il suffit, dit le juge de paix en laissant prendre sa main à son fils qui la porta respectueusement à ses lèvres ; mais cette scène ridicule doit fatiguer M . le baron et madame

la baronne de Champ-Rosay, et je les snppliede nous excuser l’un et l’autre... Eh bien ! on se préparait tout à l'heure à visiter mademoiselle Natha, et rien ne s’y oppose, j’imagine. Je désire moi-même interroger cette fille sur divers points de l’histoire du pays... Je vous permets, Charles, de nous accompigner,si telle est votre fantaisie.

Charles paraissait pénétré de l’indulgence et de la douceur tout à fait inaccoutumée de son père ; cependant il demanda timidement la permission d’aller faire un tour dans le parc pour se remettre de son trouble, annonçant qu’il rejoindrait la société un peu plus tard. Le vieux Ronsselot accorda par un signe de tête l’autorisation demandée, et le jeune homme se hâta de sortir.

Alors toute la compagnie se dirigea vers le jardin. Le chevalier semblait très-impatient d’arriver, et il avait pris le bras de madame de Champ-Rosay, tandis que Valentin marchait de l’autre côté de sa cousine.

— Quel dommage, disait l'officier, que ce Charles Rousselot n'ait pas tenu bon encore un moment ! Il allait si bien ! Mais le vieux sournois a trouvé moyen de remettre le grappin sur lui... N’importe! Charles finira par secouer le joug, je vous le garantis.

— J’ai peur que non, dit la baronne ; l’habitude est prise depuis trop longtemps, et ce pauvre garçon n’a que des velléités de résistance. Il a fallu sans doute une circonstance du plus haut intérêt pour le déterminer à montrer un peu de résolution aujourd’hui.

— Je crois savoir, reprit le capitaine de Champ-Rosay, dans quelles mains ont passé les trois cents francs dont il s’agit, et si j’osais consulter Natha sur cette affaire...

- En tous cas, le papa est très-fort, dit le chevalier ; tenir ainsi en lisières un gaillard de vingt-six ans!... Parbleu, Valentin, ce n’est pas toi qui te serais laissé faire !

Valentin se mit à rire, et l’on atteignit le kiosque où se trouvait Natha.

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