PRÉDICTIONS SINISTRES
Ce kiosque, situé au sommet d’un rocher d’où l’on jouissait d’une magnifique vue, était construit en troncs d’arbres et en pierres de fantaisie qui imitaient la rocaille. Les fenêtres, pratiquées sur les quatre faces étaient munies de verres de couleur. La baronne, accompagnée de sa favorite Na^ha, venait souvent travailler dans ce pavillon rustique, et l’on n’y voyait d’autres meubles que des sièges et un canapé de canne. Natha ayant été surprise là par un accès de son mal, on l’y avait laissée sous la garde d’Adèle, la femme de chambre, pendant que le baron se rendait à Cuiseaux afin de prévenir son oncle et son cousin.
Comme la compagnie allait pénétrer dans le kiosque, Adèle en sortit, et, après avoir échangé quelques paroles avec sa maîtresse, elle se retira.
Natha, couchée sur le canapé, exactement dans la position où on l’avait placée plus de deux heures auparavant,
était chastement drapée dans sa longue robe, comme à l’ordinaire. Sa tête, aux tresses d’ébène, reposait sur un petit oreiller de crin. Ses traits, quoique immobiles, avaient repris leur expression éthérée, et une circonstance particulière leur donnait en ce moment un caractère surnaturel. Nous avons dit que les fenêtres du kiosque étaient munies.de verres de couleur ; or, par un hasard singulier, les rayons du soleil pénétrant dans le pavillon, naturellement un peu obscur, traversaient un verre rouge foncé et venaient s’épanouir sur la figure de Natha. Rien ne saurait rendre l’effet de cette teinte ardente sur ce visage de morte. Ce n’étai't plus une créature terrestre qui apparaissait dans ce nimbe d’or et de feu; c’était un être d’une nature supérieure, duquel on était tout disposé à attendre des paroles mystérieuses, des divinations et des prodiges.
Aussi, tous les assistants, même le docteur Philibert, habitué à ne s’occuper chez ses malades que des symptômes matériels, éprouvèrent-ils une espèce de recueillement involontaire quand ils se trouvèrent dans ce réduit silencieux.
Valentin, à la vue de cette belle enfant ainsi transfigurée, oublia ses mesquines impressions de la veille, il oublia la Chizerotte, avec son chapeau bressan, et la pauvre petite fille humiliée et tout en pleurs qui s’inclinait sous la grossière menace de sa mère. Il retrouva la poétique IN’atha de ses rêves, la fée puissante qui lisait dans la pensée de tous, qui savait le présent, le passé et l’avenir. Le vieux Champ- Rosay subissait sans doute aussi le charme inexprimable que cette créature extraordinaire exerçait en pareil moment, car il s’arrêta, l’œil fixé sur Natha, et dit d’une voix étouffée:
— Est-ce bien une femme? et cette femme vit-elle encore ?
On prit place sur des sièges autour de Natha, On se taisait, et l’on semblait craindre même de se mouvoir. Seul, le docteur Philibert s’était approché de la jeune fille en extase et lui tâtait le pouls.
— On pourrait lui tenailler les membres, lui arracher les ongles, dit-il, qu’elle ne sentirait rien, la sensibilité est toujours nulle.
Dans une de ses expériences, il souleva les paupières de Natha qui restèrent enlr’ouvertes, il s’en échappait un regard si aigu, si terrible dans sa fixité, que le malaise des assistants redoubla. Nul n’osait pourtant manifester son impression, quand la baronne dit en détournant la tête :
— De grâce, docteur, fermez-lui les yeux, ce regard me fait mal.
— Et puis ces expériences, ajouta Valentin, d’un ton de colère, ne sont-elles pas une sorte de profanation ?
Le docteur rabaissa les paupières et regagna sa place. Le vieux Champ-Rosay avait recouvré peu à peu son assurance.
— Ne va-t-elle pas parler? dit-il bas à la baronne.
— En vérité, mon oncle, répondit Pauline du même ton, je ne sais pourquoi j’éprouve aujourd’hui une vive appréhension à la questionner.
Cependant elle s’assit à côté de Natha, et, touchant sa main inerte, elle demanda d’un ton caressant :
— Natha, chère petite, m’entends-tu?
— Oui, oui, bonne maîtresse, répondit-on aussitôt avec
cet accent étrange, quoique harmonieux, qui ne ressemblait en rien à la voix habituelle de Natha.
— Connais-tu les personnes qui t’entourent?
— Il est là, et maintenant il est bon ; mais hier il a été bien cruel ! Sous l’apparence de la générosité, il ne ressentait pour moi que mépris et moquerie... Il est jeune, riche et fier, et moi je suis si peu de chose !... Cependant pourquoi ne m’aimerait-il pas, puisque je dois bientôt mourir?
Ces paroles étaient inintelligibles pour la plupart des assistants; mais Valentin avait tressailli en entendant ainsi divulguer ses sentiments les plus intimes.
Sur la demande du chevalier de Champ-Bosay, qui avait hâte d’en venir à l’objet réel de sa visite, la baronne reprit:
— Tu sais sans doute, ma chère Natha, que des fouilles ont été opérées dans l’ancienne demeure de notre famille, à Cuiseaux? Tes indications étaient parfaitement exactes : on a découvert le réduit secret dont la porte avait été murée autrefois, et dans ce réduit le titre de propriété d’une si grande importance pour nous tous. A présent, ma ii Ile, il faut nous aider à terminer l’œuvre commencée. Mon oncle a entrepris des travaux pour parvenir au caveau où, selon toi, sont contenues des richesses considérables, cette entreprise réussira-t-elle ?
Natha resta un moment sans parler, enfin elle répondit avec véhémence :
— Non, non, ne l’essayez pas... Ne continuez pas cette besogne sacrilège. Vous troubleriez le repos des morts et les morts se vengeraient... Vous êtes rentrés en possession de ce titre, qui devait terminer vos dissensions de famille; ne demandez rien de plus, ce serait tenter Dieu... Chevalier de
Champ-Rosay, poursuivit-elle, renoncez à vos recherches impies, car il est temps. Vous ne parviendrez jamais à vous emparer de ce trésor. Congédiez ces ouvriers! Que pas un coup de pioche ne soit donné désormais, ou les plus grands malheurs fondront sur votre tête.
Un profond silence accueillit cette apostrophe. Les traits de Natha avaient pris une expression d’horreur, comme si d’effroyables visions eussent passé devant ses yeux. Le chevalier, d’abord consterné, ne tarda pas à se ranimer sous l’aiguillon d'une ardente convoitise et d’une espérance déçue :
— Morbleu ! dit-il, en sommes-nous là? Va-t-on maintenant renier ce que l'on a aflirmé d’une manière positive? Je ne renonce pas ainsi à mes projets, je veux savoir si, oui ou non, l’on s’est moqué de moi... Et, quant aux malheurs dont on me menace, on devrait bien me dire de quelle nature ils sont.
En même temps il fit entendre son rire asthmatique, sans pouvoir toutefois dissimuler une vague inquiétude.
— Ne me le demandez pas, reprit Natha, sachez seulement que ce trésor ne vous est pas destiné, et que votre audace sera cruellement punie... Monsieur VaISntin... monsieur le baron... ma bonne maîtresse... vous tous qui aimez et respectez le chevalier de Champ-Rosay, empêchez-le, je vous en conjure, de poursuivre cette tentative insensée que Lieu réprouve !
On écoutait en retenant son souffle. Enfin Valentin reprit timidement :
— Peut-être serait-il sage, mon père, de suivre les conseils de Natha. Elle paraît convaincue de l’imminence d’un
danger pour vous, et, quoique je ne puisse me rendre compte des influences mystérieuses qu’elle subit, je crois prudent...
— Valentin a raison, ajouta la baronne, Natha nous a dit trop de choses vraies pour que nous négligions ses avertissements Mon oncle ferait bien de renvoyer ses ouvriers et de ne pas pousser plus loin les travaux...
— Avec votre permission, chère baronne, reprit d'un ton péremptoire le vieux chevalier, voilà ce que je ne ferai pas sans réflexion plus mûre. Croit-on m’effrayer en me menaçant de dangers terribles, mais que l’on ne spécifie pas? Il importe de savoir si nous ne sommes pas tous dupes d’une ridicule jonglerie. A la rigueur, cette demoiselle a pu connaître par des moyens qui m’échappent, mais naturels, l’existence du passage secret dans ma maison de Cuiseaux, et même le dépôt de papiers opéré par mon père avant son départ pour l’émigration. Mais la révélation d’un trésor caché serait un fait bien autrement merveilleux, et, ne fût-ce que par curiosité, je désire savoir à quoi m'en tenir sur ce point. Toutes ces devineresses, ajouta-t-il avec dédain, annoncent ainsi l’existence d’un trésor, et quand on a suivi minutieusement leurs prescriptions, elles parlent d'obstacles inconnus, elles cherchent des subterfuges pour expliquer l’insuccès... Nous connaissons ces manèges, dont les journaux nous citent chaque jour des exemples. Mais, de par tous les diables ! s’il y a imposture, cette imposture éclatera bientôt à tous les yeux.
Personne n’osa contredire le chevalier, bien que ses soupçons contre la bonne foi de Natha semblassent à tous une
monstruosité.
— Vous avez tort, reprit la jeune fille en extase, de m’attribuer des sentiments si méprisables et si bas, surtout de dédaigner les avis que m’inspiie la pitié. Chevalier de Champ-Rosay, retenez bien mes paroles, car elles seront un signe pour vous : En rentrant tout à l’heure dans votre maison, vous apprendrez un grave accident survenu pendant votre absence. Ce sera le commencement de la vengeance de cewxque vous offensez... Si vous ne tenez aucun compte de cet avertissement, que Dieu vous protège !
Tous les assistants frémissaient ; le chevalier se roidit contre sa propre émotion et répliqua en toussotant :
— C’est bien, si cette nouvelle prédiction se réalise, je me tiendrai peut-être pour averti... En attendant, voulez-vous répondre à mes questions ?
— Oui.
— En ce cas, combien reste-t-il de marches à dégager dans l’escalier secret pour arriver au souterrain ?
— Huit!... Mais vous ne les dégagerez pas.
— On peut pourtant essayer. Et au bas de l'escalier, que trouve-t-on ?
— La porte murée du <c caveau des morts. »
— Le trésor est au-dèlà de ce caveau, n’est-ce pas?
— Ne me forcez pas de traverser ce lieu redoutable. Les morts se sont levés, ils sont irrités de votre audace qui trouble leur dernier repos... Je ne saurais pénétrer dans ce séjour d’horreur.
— Que s’y est-il donc passé ?
— Des choses affreuses, répondit Natha avec une épouvante qui touchait à la frénésie ; des malheureux n’ayant pu ou voulu payer la rançon qu’un scélérat exigeait d’eux,
furent enfermés dans ce cachot pour y mourir de faim... Il y eut des luttes abominables; poussés parla rage, ils se ruèrent les uns sur les autres et se déchirèrent dans les ténèbres. Les plus forts dévorèrent les plus faibles. Un combat de tigres affamés... Tous périrent, et depuis ce temps leurs os gisent sans sépulture, aucune prière n’est montée au ciel pour les racheter de cette mort hideuse et impie... Seigneur ! prenez pitié de leurs âmes en détresse!
La baronne se serra toute tremblante contre son mari, et personne n’osait troubler le silence qui suivit ces lugubres révélations. Enfin Rousselot père demanda avec une timidité qui ne lui était pas habituelle :
— Pourriez-vous indiquer, mademoiselle, à quelle époque se sont accomplis ces faits révoltants? Leur date serait fort importante pour l’histoire de la province... Pourriez-vous nous dire aussi quel est le scélérat qui en est l'auteur ?
— Je le vois, répliqua Natha lentement, il est grand et maigre, il a une longue barbe noire et des yeux enfoncés. Il porte un justaucorps de buffle par-dessous son manteau espagnol, il est coiffé d’un chapeau que surmonte une plume, et sa grande rapière est soutenue par un baudrier en cuir ouvragé.
— C’est Lacusson ! s’écria Rousselot, voilà bien le portrait que les historiens du temps nous ont laissé de ce chef de partisans espagnol.
Le chevalier de Champ-Rosay s’était remis avec promptitude. Le démon de l’avarice étouffait en lui tous les autres sentiments.
— Ainsi donc, mademoiselle, reprit le vieillard en toussotant, il n’y a plus, pour atteindre le trésor, que huit mar-
ches à dégager et deux murs à percer dans le caveau...
« des morts !... » comme vous dites ?
— Oui.
— Et ce trésor est-il vraiment considérable?
— Des monceaux d’or et d’argent... des bijoux... des ornements d’église... mais...
Natha se tut, des spasmes commençaient à secouer sa frêle organisation.
— Achevez donc ! reprit le chevalier.
— L'accès est fini, dit le docteur Philibert en s’approchant de Natha, on ne saurait se méprendre à ces symptômes.
— Au fait, j’en sais assez ! murmura le vieux Champ- Rosay.
Quelques instants plus tard, le chevalier et son fils, après avoir pris amicalement congé du baron et de la baronne, regagnaient la ville dans la calèche qu’on avait laissée à leur disposition. Tous les deux étaient taciturnes; Valentin avait même une expression de tristesse très-remarquable.
Comme l’on approchait de Cuiseaux, son père lui demanda brusquement :
— Ah çà ! Valentin, quelle est ton opinion sur tout ceci ?
— Je pense, répondit le capitaine distraitement, que Natha est la plus merveilleuse et en même temps la plus belle créature de la terre.
— Morbleu ! vas-tu donc devenir amoureux de cette petite?
— Je ne sais si ce que j’éprouve pour elle est de l’amour, . ou de l’admiration, ou du respect, ou une crainte supersti-
tieuse, mais jamais aucune autre femme ne m’a inspiré un sentiment aussi profond et aussi pur.
— Tout cela est bien drôle! Et, en définitive, tu crois à ses devinations ?
— Comment ne pas y croire, mon père? Je vous en conjure donc, renoncez à pousser vos fouilles ; Natha ne peut vouloir nous tromper, et, si ellç annonce un malheur, c'est que le malheur est prochain, inévitable.
— Décidément, mon garçon, cette fille t’a tourné la tête... Quel autre malheur pourrais-je craindre, sinon de ne rien trouver après m’étre embarqué dans de grosses dépenses!
— Je'&ai rien à répondre; cependant je serai mortellement inquiet si vous persistez dans votre entreprise.
— Bon ! est-ce que les morts du caveau te font peur?
— Que sais-je ? C’est le mot de Montaigne et de tous les gens sages mis en présence de faits inexplicables.
— Eh bien ! reprit le vieux Champ-Rosay, c’est précisément cette fantasmagorie de gens emprisonnés et morts de faim, d’clmes en peine, de revenants irrités, qui éveille ma défiance contre toutes les autres affirmations de Natha. Je suis un peu du siècle de Voltaire, et quoique j’aie encore l’imagination passablement vive, je n’admets pas volontiers certaines choses. Comme je le disais tout à l’heure, les indications de cette jeune fille ont porté jusqu'ici sur des faits matériels, et leur exactitude peut s’expliquer par le hasard ou par des circonstances fort naturelles, quoique inconnues; mais dès qu’on veut me lancer en plein dans le monde fantastique des spectres et des fantômes, je redeviens sceptique. Si Natha m’avait annoncé que les héritiers des anciens propriétaires du trésor m’intenteront d’interminables
procès pour m’en disputer la possession, je ne serais peutêtre pas tranquille ; mais quand on m’assure que les esprits auxquels la garde de ces richesses est confiée, selon l’usage antique et solennel, sont capables de me tordre le cou pour me punir de mon audace, je veux en courir les chances.
Malgré ces fanfaronnades, peut-être le chevalier n’était-il pas aussi exempt qu’il voulait le paraître de certaines idées superstitieuses. Valentin, fort embarrassé lui-même en pareille matière, allait lui répondre quand la voiture s’arrêta devant la maison.
Toujours même affluence à l’entour, et il semblait que, eD ce moment, une circonstance particulière augmentât l’agitation des curieux. Lorsque le grincement des roues et le cliquetis des fers des chevaux sur le pavé eurent cessé, on entendit distinctement des cris dans l’intérieur de l’habitation ; des gens se précipitaient dans la cour, maintenant obstruée de plâtras et de décombres. Le chevalier et son fils, après avoir renvoyé la voiture, se hütaient de gagner l’escalier, quand ils rencontrèrent un groupe de personnes qui le descendaient tumultueusement. Deux ouvriers en portaient avec précaution un troisième, blessé et poussant des cris de souffrance. Derrière eux venaient Geneviève, le petit domestique, et enfin quelques curieux qui, à la faveur du désordre, avaient trouvé moyen de se glisser dans la maison. Tout ce monde paraissait consterné, frappé de terreur.
— Eh bien ! qu’y a-t-il donc? demanda le chevalier.
A la vue des maitres du logis, on s’arrêta.
— Ah! monsieur, reprit d’une voix gémissante le blessé lui-même, dans lequel on reconnut alors le maître maçon
Bonivard, je savais bien que cette maudite besogne ne tournerait pas bien ! Vous nous employez à quelque chose de vilain, j’en suis sûr, et c’est moi, pauvre homme, que le bon Dieu punit,
— Enfin, qu'est-il arrivé? répéta le chevalier.
Bonivard épuisé ne pouvait plus répondre, mais plusieurs
voix s’élevèrent aussitôt pour raconter l’événement. Le maître maçon, en travaillant dans l’escalier souterrain, avait fait un faux pas, était tombé et s’était cassé la jambe.
Le vieux Champ-Rosay et son fils demeurèrent ébahis en voyant ainsi se confirmer la prédiction de Natha.
— C’est là un fâcheux accident, dit l’officier, et nous le réparerons, mon père et moi, de tout notre pouvoir. Portez ce pauvre homme chez lui et envoyez chercher le docteur Philibert qui doit être rentré à la ville. M. de Champ-Rosay prend à sa charge tous les frais de la maladie ; les journées de Bonivard lui seront payées pendant tout le temps qu’il sera incapable de travailler.
Cette générosité produisit le meilleur effet sur les ouvriers et sur le blessé lui-même. Le chevalier trouvait peut-être que son fils promettait beaucoup ; cependant il ne fit aucune objection. Au moment où les porteurs allaient se remettre en marche, Valentin ajouta en regardant le vieux Champ-Rosay :
— Quant à ces travaux souterrains, sans doute la curiosité de mon père est satisfaite maintenant. Il est donc inutile de les pousser plus loin, et si les ouvriers reviennent ce sera seulement pour murer de nouveau l’entrée de cet escalier... qui n’aboutit nulle part.
— Un moment, un moment I s’écria le chevalier; tu vas
trop vite, Valentin, et j’ai une opinion toute différente de la tienne. L’accident. arrivé à Bonivard est très-malheureux, sans doute; mais je ne vois pas pourquoi je renoncerais ainsi à mes projets. Je tiens particulièrement à ce qu’on déblaye l’escalier d’une manière complète ; plus tard nous verrons... Vous entendez, braves gens? ajouta-t-il en s’adressant aux ouvriers ; quand vous aurez transporté chez lui votre patron, vous reviendrez ici reprendre votre ouvrage ; vous le reprendrez encore demain matin... Si cette besogne ne vous convient pas, je chercherai d’autres maçons qui n’auront pas les mêmes scrupules.
— Mon père, je vous supplie...
— Qu’on ne m’en parle plus ! interrompit le vieux Champ-Rosay d’un ton péremptoire ; nul autre que moi n’a le droit de donner des ordres ici, et je suis assez grand pour me conduire tout seul... On ne m’a pas fait interdire encore, j’imagine !
Valentin n’osa pas insister, et les ouvriers s’éloignèrent en emportant le blessé ; mais ils ne tardèrent pas à revenir et reprirent leurs travaux dans l’escalier souterrain.
Pendant le reste de la soirée, Valentin essaya encore plusieurs fois de faire entendre raison à son père ; mais le vieillard persistait obstinément dans sa résolution. Valentin lai ayant représenté la coïncidence étrange qui existait entre l’avertissement de Natha et le malheur arrivé au maitre maçon, le chevalier reprit avec impatience :
— Peut-être n’y a-t-il là eneofe qu’un effet du hasard. La petite a prédit vaguement que nous apprendrions un accident en rentrant ici ; or, quand on est resté plusieurs heures hors de chez soi, on a beaucoup de chances pour
LÀ DOUBLE VDE
apprendre au retour quelque accident, grand ou petit. Il s’est trouvé que Bonivard s’est cassé la jambe ; mais il se pouvait aussi qu'on nous annonçât tout autre événement de moindre importance, et la devineresse eût encore chanté victoire. On ne m’ôtera pas de l’esprit, je te le répète, que le hasard joue le rôle principal dans les prédictions de Natha. Jusqu’ici, cette fille a eu le bonheur de rencontrer juste, j’en conviens ; mais un jour, en Allemagne, n’ai-je pas vu, dans une salle de jeu, la rouge sortir treute-cinq fois consécutives sans que la noire sortit une fois?
Valentin sentit que ses efforts échoueraient contre le parti pris de son père et se tut. Du reste, le vieux Champ-Rosay ne paraissait pas être dans son assiette ordinaire. Il avait l’œil brillant, le teint vermillonné ; sa voix était râlante; il toussait plus fréquemment que d’habitude. On remarquait dans tous ses mouvements quelque chose de fiévreux.
Sur le soir, les ouvriers partirent, non sans que le chevalier leur eût recommandé de venir de très bonne heure le lendemain, Geneviève servit le souper. Le chevalier mangea peu ; en revanche, il but gaillardement plusieurs verres de vieux bourgogne. A la suite de ces libations insolites, il se mit à parler avec une grande animation du trésor qu’il allait découvrir, des anciennes légendes locales, des influences surnaturelles. Ses idées étaient très-décousues, souvent même un peu égarées, ce que Valentin attribua à une pointe d’ivresse. Aussi engagea-t-il son père à se coucher, et le vieux Champ-Rosay finit par y consentir.
Mais à peine était-il au lit qu'il se releva sur son séant :
— Valentin, demanda-t-il, avec une espèce d’effroi, estce que tu vas sortir? v
— Non, mon père ; je resterai auprès de vous.
— Tu coucheras dans cette chambre, n’est-ce pas?
— Vous le voyez, mon lit est dressé à côté du vôtre.
— C’est bien, et... as-tu ton sabre?
— Mon sabre? pourquoi faire? demanda l’officier au comble de l’étonnement et avec un commencement d’inquiétude.
; — C’est vrai, je n’y songeais pas.
Et le vieux Champ -Rosay se laissa retomber sur son oreiller. Valentin lui donna un baiser sur le front et dit d’un ton affectueux :
— Tenez, cher père, quoique vous ne soyez pas disposé à en convenir, votre esprit est un peu troublé. Vous dormiriez plus tranquille si vous renonciez dès à présent à cette entreprise, peut-être insensée, qui vous agite et vous fait bouillir le sang...
— f'a-t-en voir s’ils viennent , Jean ? chantonna le chevalier de sa voix râlante.
Et il ajouta gaiement :
— Tu veux sauver la réputation de la petite sorcière dont tu es amoureux ; mais moi je tiens à la mettre au pied du mur... D’ailleurs s’il y a vraiment un trésor, il m’appartient de droit, et je l’aurai... Bonsoir, Valentin... Il est entendu que tu ne me quittes pas?
Ces dernières paroles étaient indistinctes, comme si déjà le chevalier luttait contre les premières atteintes du sommeil. Valentin se retira sur la pointe du pied et alla s’établir à l'autre extrémité de cette immense salle, dans une embrasure de fenêtre. Là, devant une table éclairée de
deux bougies, il se mit à écrire à ses amis du régiment, et son travail se prolongea fort tard.
Pendant cette longue veille, le vieux chevalier ne dormit pas d’un sommeil paisible. Sa respiration était irrégulière et comme oppressée. Souvent il faisait des soubresauts dans son lit et prononçait des paroles inarticulées. Alors Valentin accourait et lui adressait à mi-voix quelques mots affectueux qui le calmaient, bien que le vieillard, selon toute apparence, ne les comprit pas.
Vers minuit, ces agitations cessèrent. Valentin, s’étant approché encore de son père avec précaution, trouva sa respiration plus facile; les tressaillements convulsifs avaient disparu, le sommeil n’offrait plus rien d’anormal. Tout prouvait que la surexcitation causée par les événements de la journée ou parle vieux bourgogne était tombée. Aussi l’officier n’hésita-t-il plus à se coucher lui-même, et ne tarda pas à s’endormir.
Le reste de la nuit, en effet, fut assez paisible. Une seule fois Valentin fut réveillé en sursaut par une espèce de plainte qui semblait venir de loin, au milieu du silence de la nuit. 11 se souleva sur le coude et écouta ; mais comme le gémissement ne se renouvela plus et ne partait évidemment pas de la chambre commune, le capitaine Champ- Rosay n’osa bouger de peur de troubler le sommeil de son père. Bientôt il se rejeta sur sa couche, et il dormit sans nouvelle alerte jusqu’au lendemain.
Aux premiers rayons du jour, on frappa à la porte de la chambre ; c’étaient les maçons qui venaient, comme d’habitude, reprendre leurs travaux. Valentin s’habilla et alla ouvrir, un peu étonné que le bruit n’eût pas éveillé le che-
valier. Après avoir introduit les ouvriers, il s’approcha du lit de son père, et, qu’on juge de son effroi, le lit était vide !
Où pouvait être le vieux Champ-Rosay? Alors Valentin se souvint du gémissement qu’il avait entendu la nuit précédente. 11 courut vers la pièce voisine ; la porte de communication, bien qu’il l’eût fermée lui-même la veille au soir, était ouverte en ce moment ; qui donc avait pu l’ouvrir pendant la nuit?
Poussé par un affreux pressentiment, le capitaine Champ- Rosay passa dans l’ancienne chapelle, suivi des gens de la maison. '
Les recherches ne furent pas longues. Au pied d’un amas de décombres, en face de l’entrée des souterrains, le chevalier, enveloppé de sa grande robe de chambre de molleton blanc, gisait sans mouvement sur le plancher. Valentin poussa un cri d’épouvante et s'élança pour le relever ; mais le vieillard était mort et depuis plusieurs heures sans doute, car il était froid et déjà roide.
BÉSOLUTIONS.
On comprendra facilement la douleur de Valentin de Champ-Rosay. Le chevalier, malgré ses défauts, avait tou-
jours beaucoup aimé son fils unique, auquel H avait pardonné bien des fredaines. Le jeune officier, de son côté, quoiqu’il n’approuvât pas certaines manies de son père, ressentait pour lui la plus tendre affection, et les circonstances au milieu desquelles ce tragique événement venait de se produire ajoutaient encore à son chagrin.
II prit le corps dans ses bras, le transporta sur le lit et essaya de le ranimer. Ne pouvant y parvenir, il envoya chercher le docteur Philibert. L'homme de science murmura en hochant la tête.
— Congestion cérébrale... apoplexie foudroyante... Rien à faire.
Cependant, sur les instances de Valentin, il ouvrit la veine au vieux Champ- Rosay ; le sang ne coula pas. Il employa tous les moyeus connus pour réveiller la sensibilité, ce fut inutilement ; le pauvre chevalier avait bien décidément cessé de vivre.
Léopold, quon avait envoyé prévenir, arriva de Balme. Ses rapports avec son oncle n'avaient pas toujours été trèssuivis et très-amicaux, comme nous le savons ; mais il était plein de respect pour tout ce qui touchait à son ancienne famille; et puis ne s'était-il pas réconcilié la veille avec le chevalier? Enfin la douleur de Valentin, son ami d’enfance, ne pouvait manquer de lui être sympathique, et les deux cousins se jetèrent en pleurant dans les bras l’un de l’autre.
Les premiers transports passés, le baron, dont l’esprit sérieux aimait à remonter aux causes en tout événement, demanda d’une voix émue :
— Mais enfin, comment cette catastrophe est-elle arrivée? comment ton père si bien portant hier au soir...
— Le docteur te dira qu’il s’agit d’une apoplexie foudroyante, répliqua l'officier avec effort ; quant à moi, depuis plusieurs jours, je vis au milieu des désastres et des prodiges, ne comprenant rien à ce qui se fait, à ce qui se dit autour de moi. Je suis comme un homme ivre, et je ne saurais débrouiller le chaos de mes idées.
Il se mit pourtant à raconter ce qui s’était passé la veille entre son père et lui, après leur retour du château. Il dépeignit l’état de surexcitation du vieillard pendant la soiréé, puis son sommeil interrompu et maladif. Il n’omit pas le gémissement qu’il avait entendu pendant la nuit, et dont il n’avait conçu aucune alarme. Léopold et le docteur Philibert écoutaient ces détails avec intérêt.
— Capitaine Champ-Rosay, demanda le médecin, avezvous remarqué parfois chez M. le chevalier une tendance à la superstition ?
— Jamais, docteur ; il se piquait au contraire d'être esprit fort... Ensuite, ajouta Valentin avec réflexion, il appartenait à une génération qui alliait très-bien le scepticisme à certaines croyances surnaturelles. De son temps on croyait à Cagliostro, au diacre Pâl is, comme à Voltaire lui-même. L’éducation de mon père avait été pieuse et peut-être... Réellement, les prédictions de Nalha, ses récits effrayants, ses menaces, avaient jeté beaucoup de perturbation dans l’esprit du pauvre vieillard.
— Voilà l’origine de tout le mal, reprit le docteur, M. le chevalier, en effet, malgré ses railleries, m’a paru hier vivement impressionné en écoutant Natha, et à son retour ici
LA DOÜRLE VUE
l’accident arrivé an maître maçon Bonivard a dû augmenter en lui l’excitation cérébrale. Afin de reprendre courage, il a bu un peu plus de vin qu’à l’ordinaire, et ce léger excès aura encore accéléré la congestion. Dans la nuit, sous l’influence d’une hallucination, il se sera levé machinalement, aura revêtu sa robe de chambre, et se sera dirigé, à la manière des somnambules, vers cette entrée des souterrains dont son imagination était si fortement occupée. Mais là, comme la congestion continuait ses ravages, il a chancelé et il est tombé en poussant le gémissement qui a éveillé le capitaine... Voyons, messieurs, ne vous semble-t-il pas que les choses ont dû se passer ainsi ?
— Tout cela est en 'effet très-probable, répliqua Léopold.
— Le docteur est meilleur juge que moi en pareille matière, reprit Valentin d’un air sombre; et pourtant il y a dans cet événement des particularités incompréhensibles, mystérieuses...
— Allons donc 1 capitaine Champ-Rosay, vous laisserezvous prendre aussi à la superstition?
— Eh ! morbleu ! que penser ? reprit Valentin en frappant du pied; explique qui voudra les faits accomplis; moi, j’en vois seulement les poignants résultats. Hier, une jeune fille en extase annonce malheur à mon père, et ce matin, malgré mes soins et ma vigilance, mon père est frappé comme par un coup de foudre... Que cette mort ait pour cause une action surnaturelle, ou bien une apoplexie, n’y a-t-il pas là une coïncidence qui confond l’imagination tout en brisant le cœur?
Et l’officier donna de nouveau libre cours à ses larmes. 11 reprit bientôt :
— Ah! pourquoi n’avons-nous pas écouté les conseils de Natha? nous eussions peut-être désarmé l’influence ennemie qui a frappé mon père... Mais ajouta-t-il avec énergie en étendant le bras vers la pièce voisine, je ne lutterai pas plus longtemps contre ce pouvoir occulte et redoutable ; la lutte nous a coûté assez cher... Demain, l’entrée de ces souterrains sera murée de nouveau, et, moi vivant, ils ne se rouvriront plus!
— Tu agiras sagement, mon cher Valentin, dit Léopold ; cette mesure, n’eût-elle pas d’autres avantages, empêchera de fâcheuses idées de se répandre.
— En effet, on jase beaucoup dans la ville, dit le docteur.
M. Philibert avait raison, et, en ce moment même, toute la population de Cutaeaux, déjà mise en émoi par les événements des journées précédentes, était arrivéeau plus haut point d’effervescence. On ne se gênait pas pour attribuer à la sorcellerie la mort subite du vieux chevalier de Champ- Rosay. Il était, disait-on, à la recherche d’un trésor confié à la garde d’esprits jaloux et irrités. Ces esprits avaient protesté par toute sorte de plaintes et de bruits étranges contre les travaux. Comme l’on ne tenait aucun compte de leurs avertissements, les gardiens du trésor, après avoir, la veille, cassé la jambe à Bonivard, venaient d’étrangler le chevalier pour le punir de son obstination impie.
Ces récits eurent cours pendant le reste de la journée. Vainement le docteur Philibert, qu’on devait supposer bien informé, essaya-t-il de ramener les bons habitants de la ville à des idées plus raisonnables ; ses explications ne produisirent aucun effet sur les badauds amis du merveilleux; et
quand on apprit que les maçons devaient revenir le lendemain à la maison de Champ-Rosay, pour murer l’entrée des caveaux, on vit dans cette circonstance la confirmation des bruits en circulation. Les ouvriers eux-mémes disaient hautement que, pour aucun prix, ils ne voudraient s’exposer au sort du chevalier on à celui de Bonivard en continuant les fouilles, et ils considéraient les nouveaux travaux à opérer comme une expiation qui détournerait peut-être d’eux et de leurs familles la redoutable influence.
Le baron passa la nuit à Cuiseaux afin d’épargner à Valentin les démarches pénibles, obligatoires en pareil cas. Le lendemain matin eurent lieu avec beaucoup de pompe les funérailles du chevalier. Les deux cousins conduisirent le deuil, et la plupart des habitants de la ville voulurent assister au convoi, moins encore par respect pour le défunt que par curiosité et dans l’espoir qu’un fait nouveau et digne d’intérêt pourrait se produire pendant la cérémonie. Cette attente fut trompée, tout se passa dans le plus grand calme. On remarqua seulement, au milieu de la foule, l’huissier Taboureau, dont la douleur bruyante contrastait avec le recueillement général. Il était venu au convoi avec toute sa famille et ses deux clercs ; il annonçait qu’il avait perdu son meilleur ami : il parlait de vendre sa charge et de se retirer dans un désert, car la profession était ruinée. Les lamentations de Taboureau furent la seule oraison funèbre du vieux chicaneur.
Une heure après l’enterrement, les ouvriers, suivant l’ordre qu’ils en avaient reçu, se mirent en devoir de murer de nouveau l'escalier secret, en présence du capitaine de Champ-Rosay et du baron. Tout ayant été préparé d’avance,
la besogne s’accomplit avec une extrême rapidité. Malgré le silence profond que gardaient les maçons en travaillant, on n’entendit plus ni ces plaintes ni ces faibles gémissements qui précédemment s’élevaient par intervalles des profondeurs de la terre. Le vulgaire vit dans cette circonstance une marque de la satisfaction des êtres inconnus qui habitaient ces souterrains et dont le repos ne devait plus être troublé. L'œuvre achevée, Valentin voulut que sur l’heure on rattachât l’ancienne tapisserie ; puis lui-même suspendit le Christ de bronze à sa place ordinaire, et alors il poussa un soupir de soulagement.
En dépit de ces précautions, la découverte du chevalier ne devait pas s’effacer si vite de la mémoire des habitants de Cuiseaux. Aujourd’hui encore, on parle du trésor enfoui sous les fondations de la vieille demeure, et l'on assure, d’après nous ne savons quelle autorité, qu’un jour viendra où les gardiens de ces richesses en laisseront la libre disposition aux personnes assez hardies pour tenter de s’en emparer. Ce terme est-il prochain, est-il éloigné? Nous l’ignorons, et nous nous bornons à souhaiter bonne chance à ceux qui voudront reprendre l’œuvre inachevée du vieux Champ- Rosay.
Léopold ne revint à Balme qu’assez tard. Dans la bibliothèque, il trouva la baronne qui travaillait elle-même à ses vêtements de deuil. Il lui raconta en détail ce qui s’était passé à la ville ; et, après avoir annoncé qu’il avait engagé Valentin à venir tous les jours au château, il dit avec une sorte de solennité :
— Maintenant, .chère Pauline, j’ai une faveur à vous demander.
— Bon Dieu ! Léopold, de quel air vous me parlez... Vous croyez-vous donc devant le tfonseil d’Etat?
— Folle, écoute-moi ; ce que j’ai à te dire est de la plus grande importance pour notre tranquillité et peut-être notre bonheur... Les derniers événements ont fait beaucoup de bruit. On ne s’occupe partout que de Natha et de son singulier pouvoir. Les choses en sont à ce point que plus de cinquante personnes, parmi lesquelles se trouvent les gens les plus considérables du voisinage, m’ont demandé la permission de venir à Balme pour consulter Natha.
— Ah ! mon ami, je n’ai pas été moi-même à l’abri de ces importunités. Depuis hier, tous les habitants de Cousance, je crois, se sont présentés ici les uns après les autres sous prétexte de me rendre visite, mais en réalité pour satisfaire leur curiosité à l’égard de notre pauvre petite devineresse. J’ai refusé ma porte aux uns; quant à ceux dont je n’ai pu me débarrasser, je leur ai montré Natha, fort nonchalante et à moitié endormie, comme à l’ordinaire, en train de coudre une de mes robes noires...
— Tu le vois donc, chère Pauline, il est temps de prendre un parti, si nous ne voulons que notre maison devienne le rendez-vous de tous les désœuvrés et de tous les sots du canton. D’ailleurs ces -obsessions continuelles seraient capables de fatiguer cruellement ta protégée, peut-être même de donner à sa maladie une issue funeste. Enfin, qui sait quelles connaissances désastreuses pourraient avoir ses révélations erronées ou exactes, et si ces conséquences ne feraient pas peser sur nous une solidarité trop lourde à porter?
— Tu as raison, Léopold. N’ai-je pas été la première à
déplorer que cette enfant devint ainsi un sujet d’expériences?.. Eh bien! pour prévenir les inconvénients que tu prévois et qui sont réels, je l’avoue, il faut établir une règle inexorable ; désormais, pour personne et pour aucun motif, nous ne laisserons approcher de INatha quand elle est dans ses crises.
— Merci, Pauline ; j’allais précisément te demander cela, et je n’attendais pa^ moins de ta haute raison, de ton excellent cœur... Mais ce n’est pas tout 1
— Qu’exiges-tu encore, mon ami ?
— Un sacrifice pénible pour toi peut-être, mais que, dans ton intérêt bien entendu, je te conjure d’accomplir : c’est que toi-même tu n’essayes jamais d’interroger INatha et d’exploiter à ton profit les facultés mystérieuses qui se manifestent en elle à certains moments.
— Quel inconvénient y aurait-il, Léopold, dit la baronne en faisant une jolie moue, si de temps en temps je cédais à la tentation de la questionner sur le compte d’une amie absente ou même tout simplement sur un objet égaré ?
— J’en vois de très-sérieux, ma chère ; Dieu n’a pas voulu que nous eussions la connaissance absolue du passé, du présent et de l'avenir, et il réprouve des aspirations contraires à ses éternels décrets. Le don accordé à INatha, si tant est que ce soit un don. peut devenir dangereux pour ceux qui l’entourent comme pour elle-même. D’ailleurs ses prédictions ne sauraient avoir aucune certitude, et telle assertion fausse causerait, en certains cas, d'incalculables désastres...
— Que dis-tu donc, Léopold? Ses prédictions ne se sontelles pas rigoureusement réalisées ?
— Oui, jusqu’ici ; mais on assure que parmi ces femmes douées de facultés si bizarres, les plus lucides elles-mêmes sont sujettes à des erreurs fréquentes ; et à supposer que Natha fasse exception à la règle, ses divinations ne présentent-elles pas un immense péril ? IN’ont-elIes pas pour premier résultat d’éveiller des instincts mauvais, des convoitises honteuses, d’inspirer des actes coupables ? Vois où elles ont abouti jusqu’à ce jour : Une agitation immense règne dans tout le pays ; des idées fausses fermentent dans les meilleures têtes. Un brave ouvrier a été gravement blessé, et notre vieil oncle, l’esprit bouleversé par des visions monstrueuses, est mort, avant son jour, d’une mort misérable... Quel bien ont-ils produit? Tout leur avantage se réduit à la découverte d’un titre qui a mis fin au procès pendant entre mon oncle et moi ; mais ce procès eût pu être évité peut-être d’une autre manière, grâce à l’influence amie de Valentin... Etait-il nécessaire d’intervertir pour si peu l’ordre des choses naturelles? Ne cherche donc plus, ma Pauline, à soulever le voile qui couvre le secret du passé et de l’avenir. La religion te le défend, et peut-être cette curiosité imprudente finirait-elle par attirer sur toi quelque terrible punition !
Léopold, toujours si calme, parlait avec une véhémence qui ne pouvait manquer défaire impression sur la baronne. Elle réva un moment ; puis, posant la main sur l'épaule de son mari, elle dit d’un ton affectueux :
— Vous avez bien plaidé, mon bel avocat, et votre cause est gagnée. Véritablement, ami, tu m’as démontré avec au-
tant d’éloquence que de sagesse le danger de céder à cette curiosité qui perdit Eve, notre mère commune.
— Ainsi, Pauline, tu me promets de ne plus questionner Natha sur l’avenir?
— C’est demander beaucoup à une femme, répliqua la baronne avec gaieté; entendons-nous... Je te promets seulement de faire tous mes efforts pour résister, en temps et lieu, à ma curiosité.
— Tu te défies de toi-même, mais je te connais et je suis tranquille. Tu triomphdtas encore de ces faiblesses féminines auxquelles je t’ai t&»jours trouvée si supérieure. As-tu songé, ma chère, qu’un mot mal compris de Natha pourrait compromettre l'heureux accord où nous vivons?
— Allons donc! Léopold, y aurait-il quelque chose au monde capable de nous désunir ? D’où te vient une pareille pensée ?
— De cette certitude, ma bien-aimée, que l’on ne contrevient pas impunément, comme je te l’ai dit, à certaines lois de la nature; et parmi toutes les punitions qui pourraient nous frapper, à la suite d'une imprudence de ta part, celle dont je parle serait pour moi la plus poignante de toutes.
— Et pour moi aussi, Léopold... Mais laisse-moi la confiance que rien ne saurait troubler notre félicité présente.
— Rien ne la troublera, ma chère, si nous savons nous en tenir aux réalités; et dans ces conditions, je défie qui que ce soit d’y réussir.
Et le baron serra sa charmante femme contre sa poitrine.
En ce moment on vint le chercher pour recevoir un visiteur. Pauline, demeurée seule, se disait à elle-même:
— Pourquoi craint-i! tant les révélations de Natha, et pourquoi suppose-t-il qu’une chose au monde serait capable de nous désunir ?