LB DINER CHAMP
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Le baron et la baronne de Cliamp-Rosay veillèrent rigoureusement à ce que leurs résolutions au sujet de Natha fussent observées. Sauf le docteur Philibert, nul n’était admis auprès de la jeune tille pendant scs extases, et Pauline elle-même, comme elle l’avait promis à son mari, s’abstint de lui adresser des questions en pareil moment. II fallait autant de patience que de courage pour résister aux obsessions dont on était assailli, car chaque jour les visites se multipliaient au château, et toutes avaient pour but plus ou moins avoué le désir de voir Natha. De leur côté, tes domestiques avaient reçu l’ordre d’être sobres de détails en ce qui concernait la protégée de la baronne. Grâce à ces précautions, l’agitation au-dehors ne tarda pas à se calmer, et, quoique certains obstinés poussaient la curiosité jusqu’à la fureur, on commença à jouir au château d’une certaine tranquillité. ‘
Le capitaine Valentin, depuis la mort de son père, venait
chaque jour à Balme. Sa gaieté étourdie d’autrefois avait disparu ; maintenant il était presque toujours sombre et taciturne. Il employait le temps à lire dans la bibliothèque, en compagnie du baron, ou bien il errait solitairement dans le parc, ou bien encore il accompagnait son cousin et sa cousine dans leurs promenades. Le soir, il retournait à la ville, où le règlement des affaires de la succession de son père devait le retenir quelque temps encore, et l’on se disait que le jeune officier devait être sous le coup d’un chagrin bien profond pour s’accommoder de cette vie si régulière et si monotone. ■
Plus d’un mois s’écoula ainsi, et aucun évènement digne de l’attention du docteur ne s’était produit à Balme dans cet intervalle. On était au mois de septembre, et la chasse allait s’ouvrir. Le baron et la baronne, voulant distraire Valentin de sa tristesse, avaient arrangé une petite partie à laquelle le capitaine ne pouvait se dispenser de prendre part. Le jour de l’ouverture de la chasse tombait la veille de la fêle du baron, époque où tous les ans on donnait au château un dîner d’amis, et Pauline voulait avoir du gibier pour cette fête de famille. Il avait donc été convenu que les deux cousins, bon tireurs l’un et l’autre, se mettraient en chasse dès le matin du jour de l'ouverture;. Pendant la journée, Pauline et la petite Marie devaient aller les rejoindre en voiture, à un certain carrefour du bois voisin, et l’on ferait tons ensemble un dîner champêtre sous la feuillée.
La partie ainsi arrangée, Valentin, équipé en chasseur, se rendit à Balme le matin du jour prescrit. Les deux Champ- Rosay avaient déjà le fusil sur l’épaule pour sortir quand survint un fermier qui demandait à entretenir le baron
d’une affaire importante et pressée. Léopold, tout en maudissant l’importun, ne pouvait se dispenser de le recevoir; il dit au capitaine :
— Va en avant, mon cher Valentin. Je te rejoindrai dans une heure à la ferme de Toulongeon, et alors sans doute tu pourras déjà me montrer des preuves de ton adresse.
Valentin ne fit aucune objection et se mit en route ù travers le parc, précédé de deux magnifiques pointers qui appartenaient au baron et qui bondissaient pleins de joie autour du chasseur.
Des nuages se traînaient lourdement sur les montagnes et annonçaient la pluie pour la fin de la journée. Néanmoins le ciel était encore clair et l’on pouvait espérer que cette partie de plaisir ne serait pas troublée de sitôt par le mauvais temps.
Valentin descendit l’allée des arbres verts, afin de gagner la porte du parc, et il ne tarda pas à se trouver en vue de la grotte et du petit étang formé par la source. Cet endroit, où il avait rencontré Natha pour la première fois, ne manquait jamais d’exercer sur lui, comme nous l’avons dit, une sorte d’attraction ; il s’arrêta donc, au grand étonnement des deux chiens de chasse, qui ne pouvaient comprendre que l’on hésitât à pousser jusqu’aux « grands-blés, » où l’on avait chance de rencontrer lièvres et perdreaux.
Il promena un long regard sur ce tranquille paysage, et ses yeux finirent par se porter sur la place que Natha occupait jadis sur le gazon au pied du charme centenaire. Quel fut son étonnement! Natha s’y trouvait encore; non plus endormie comme le jour où Valentin était arrivé à Balme, mais absorbée par un travail qui l'empêchait de remarquer
la présence du capitaine Champ-Rosay. Un panier, plein de fleurs nouvellement cueillies, était posé à côté d'elle, et elle en formait des bouquets, qu’elle rafraîchissait ensuite dans la fontaine. Toutefois sa besogne de bouquetière n’interrompait pas sans doute l’opération de sa pensées car de grosses larmes coulaient sur ses joues pâles et tombaient parfois sur les fleurs.
Valentin la contemplait en silence, quand les chiens, qui la connaissaient et qu’elle aimait beaucoup, vinrent sauter autour d’elle pour mendier une caresse. Alors elle redressa la tête ; à la vue du capitaine, elle poussa un petit cri de surprise , et se leva en rougissant. Valentin s’approcha d’elle.
— Bonjour, Natha : bonjour chère, lui dit-il d’un ton amical. Ah cà ! allez-vous donc encore vous enfuir ?
— Oh I non, monsieur Valentin, répondit Natha en s’efforçant de sourire ; vous êtes si bon !
— Vous pleuriez tout à l’heure, pauvre Natha... Voyons, reprenez votre ouvrage et dites moi ce qui cause votre chagrin.
La jeune fille se rassit et continua d’assembler ses fleurs avec embarras.
— Je n’ai pas de chagrin, balbutia-t-elle ; il est des moments où l’on pleure sans motif.
Ses larmes, en effet, recommencèrent à couler en abondance. Valentin s'assit à côté d’elle, assez loin cependant pour ne pas l’inquiéter.
— Voyons, Natha poursuivit-il, soyez affectueuse pour moi comme vous l’êtes pendant vos extases... Vous me té-
moignez alors une bienveillance fort différente de vôtre froideur actuelle.
— Moi, monsieur Valentin? reprit la pauvre fille toute honteuse; est-il possible? Ensuite j’ignore ce que je dis dans ces moments où il me semble que je suis morte ou endormie... et vous ne devriez pas interpréter contre moi...
— Rassurez-vous, Natha, je n’ai pour vous que des sentiments d’estime et de... sympathie. Aussi veux-je savoir à tout prix la cause de vos larmes... Répondez avec franchise : seriez-vous malheureuse ici ?
Elle essaya de résister, mais la vérité l’emporta :
— Eh bien ! oui, répliqua-t-elle avec explosion, je suis malheureuse... bien malheureuse !
Elle laissa tomber ses fleurs et se cacha le visage dans ses mains :
— D’où vient ce désespoir? Tenez, Natha, vous avez vu votre mère ces jours derniers ; je gagerais qu’elle est encore pour quelque chose dans votre affliction ?
— C’est vrai, monsieur Valentin, car elle veut m’emmener d’ici et m’obliger à quitter ma bonne maîtresse.
— Vous emmener, chère petite, et pourquoi cela?
— Elle prétend que si je retournais avec elle, il viendrait beaucoup de gens pour me voir, pour me consulter, et qu’elle gagnerait beaucoup d’argent.
En dépit de lui-même, le capitaine Champ-Rosay détourna la tête d’un air de malaise :
— Ce serait de la part de votre mère une honteuse spéculation, et on ne lui permettra pas de vous emmener d’ici, où tout le monde vous aime.
— Tout le monde m’aime, le croyez-vous ? reprit Natha
dont les sanglots redoublèrent ; autrefois, en effet, j’avais une vie douce et tranquille dans cette maison, j’étais alors une pauvre fille inaperçue, remplissant obscurément les devoirs de ma condition. Oh ! alors, oui, on m’aimait et je me trouvais heureuse. Mais depuis que ce mal inconnu s’est emparé de moi, tout a changé de face. Je fais et je dis des choses dont je n’ai ni cônscience ni souvenir ; il y a en moi comme deux personnes différentes, dont l'une, à ce que l’on assure, a été déjà cause de grands malheurs..
— C’est vraij Natha, répliqua Valentin avec un soupir.
— Vous voyez bien !... aussi, quand je sors de ces crises inexplicables, on m’épouvante moi-méme du récit de mes actions et de mes paroles. J’inspire aux uns de la frayeur, aux autres de la pitié, à tous de l’éloignement. Ceux que j’aime me fuient ou tremblent à mon approche, ou m’observent avec une curiosité qui me glace. Ah ! pourquoi ne suis-je pas restée dans la condition commune ? Depuis que ce singulier pouvoir dont on parle s’est réveillé en moi, tous les sentiments de mon cœur sont cruellement froissés. Les autres femmes n’osent plus m’admettre en leur compagnie. Adèle, que l’on charge souvent de me garder, est terrifiée quand nous nous trouvons seules ensemble. La petite Marie, cette charmante enfant qui jouait si gaiement autour de moi et me comblait de caresses, s’enfuit maintenant quand je veux l’embrasser. Monsieur le baron n’a plus pour moi que des regards sévères, et à son exemple, toutes les personnes de la maison semblent par leur contenance me reprocher les malheurs que j’ai causés ou ceux que je peux causer encore... Dites, monsieur Valentin, ne suis-je pas bien à plaindre?
Nous ne saurions donner une idée de la tristesse profonde et du charme de cette pauvre enfant pendant qu’elle déplorait ainsi la position exceptionnelle qui lui était faite au milieu de la société.
Le capitaine lui prit la main :
— Chère Natha, dit-il, vous vous exagérez le mal... Il est des personnes ici qui vous aiment; et ne cesseront de vous aimer ; moi, par exemple...
Il s’interrompit tout à coup.
— Vous, monsieur Valentin, poursuivit Natha avec candeur, vous avez une âme généreuse ; vous vous attachez à ce qui est faible, à ce qui souffre ; ces singularités qui inspirent de la répulsion aux autres sont peut-être un attrait pour vous... Et cependant, ajouta -t-elie en levant sur le jeune officier un regard timide, vous ne pouvezoublier l'immense malheur que, sans le vouloir et sans le savoir...
— Ne parlez plus de ce triste évènement, Natha, interrompit Valentin ; ce n’est pas votre faute si mon père a voulu poursuivre une entreprise insensée; car vous ne lui avez épargné ni les prières, ni les avertissements. Laissons cela, je vous le répète, et ne vous abandonnez plus au découragement où je vous vois. Votre mère ne saurait persister dans son absurde projet, et vos amis ne manqueraient pas de s’y opposer. D’ailleurs vous guérirez bientôt ; le docteur Philibert m’a assuré que votre état actuel était une crise essentiellement passagère. Jusque-là personne ne cessera de vous plaindre, de vous témoigner de l’affection. La baronne n’a-t-elle pas toujours pour vous des soins délicats, presque maternels ?
— C’est vrai, monsieur Valentin, et pourtant elle ne
m’appelle pas auprès d’elle aussi souvent qu’autrefois ; elle semble même m’éviter à certains moments...
— Elle sait que vous avez besoin de ménagements infinis, pauvre Natha. Ces derniers temps, vous avez été cruellement tourmentée ; madame de Champ-Rosay veut rendre ' à votre esprit la tranquillité qui seule peut assurer votre guérison... Et tenez, aujourd’hui, à l’occasion de notre partie de chasse, il y aura un diner sur l’herbe au carrefour de
la forêt ; je viens d’entendre dire à la baronne que, pour vous donner une distraction salutaire, elle vous emmènerait avec elle dans les bois.
— * Est-il possible ! s’écria Natha dont les yeux brillèrent de contentement , alors je vais achever bien vite les bouquets pour la fête de M. le baron.
Et elle se remit avec activité à son ouvrage. Le capitaine Champ-Rosay la contemplait en silence. ,
— Je vous remercie, monsieur Valentin ! reprit bientôt la jeune fille que ce silence embarrassait peut-être; vous m’avez rendu la raison et le courage.
Valentin ne répondait pas et continuait de la regarder avec une fixité qui finit par effrayer Natha, Elle baissait la tête et tremblait; enfin, laissant de nouveau tomber ses fleurs, elle voulut s’enfuir; l’officier la retint.
— Natha, lui dit-il d’une voix émue, pendant vos moments d’extase vous avez prononcé certaines paroles... Est-il vrai que vous m’aimez ?
Une inexprimable confusion couvrait les traits charmants de Natha. Ses grands yeux noirs se voilaient de leurs paupières aux longs cils.
— Que me demandez-vous? balbutia-t-elle en essayant
toujours de s’enfuir ; j’ignore... vous savez bien qu’il nefaùt pas croire... Mon Dieu ! soutenez-moi !
— Natha, répondit Valentin avec une véhémence extrême, me serais-je trompé? La première fois que vous m’avez vu, vous sembliez déjà me connaître ; par un effet incompréhensible de divination, vous sembliez m’attendre, bien que rien n’eût pu annoncer ma présence, dites: le niez-vous...? le niez-vous ?
— Je ne puis me souvenir... Comment répondre d’un rêve ?
— Eh bien ! que vous le niiez ou non, moi je vous aime ! Oui, j’ai lutté contre cet amour, mais je ne m’en cache plus... Natha, déesse ou servante, fille de rabala ou ange descendu des deux, je t’aime... Natha, je t’aime! et quoiqu’il arrive, je n’aimerai jamais que toi.
Et, dans un transport plus puissant que sa volonté, il serra la jeune fille dans ses bras.
Natha poussa un cri d’angoisse et se dégagea par un mouvement rapide. En quelques bonds, elle atteignit le sommet du rocher qui dominait la grotte. Valentin voulut la suivre ; elle se retourna et le regarda d’un air à la fois si suppliant et si irrité qu’il demeura immobile. Après un moment d’hésitation, il ramassa son fusil avec colère et se dirigea vers la porte du parc, suivi des deux chiens de chasse qui sautaient tout joyeux en aboyant.
Une heure plus tard, le baron de Champ-Rosay arrivait à la ferme, où il avait donné rendez-vous à son cousin ; mais nui n'avait vu le capitaine, nul ne l’avait entendu tirer dans le voisinage. Enfin pourtant Léopold aperçut les chiens, qui battaient en chaume pour leur plaisir particulier. Les ayant
rejoints, il réussit à découvrir Valentin, qui, assis derrière une haie, dans une attitude d'abattement, semblait avoir oublié ie monde entier.
— Ahçà! paresseux, lui dit-il avec gaieté, est-ce ainsi que tu chasses ?
— Je ne trouve pas de gibier.
— C’est que tu n’en cherches pas... Fédora et Médor tombent en arrêtà chaque sillon... Mais vraiment, ajouta-t-il en remarquant l’air sombre et bouleversé de Valentin, on croirait que tu as quelque chose !
— Moi... rien ! répliqua l’officier.
Léopold jeta son fusil sur l’herbe et prit place à côté de son cousin.
— Tu as quelque chose, répéta-t-il ; voyons, mon cher Valentin, à quoi penses-tu?
— Je pense... je pense que j’aurais raison de partir aujourd'hui même.
— Partir!... Et où veux-tu aller?
— Rejoindre mon régiment, parbleu ! Puis je demanderai à faire campagne n’importe où, pourvu que j’ai chance d’être tué bien vite.
— Mais ton congé n’est pas expiré, et tu as encore à terminer les affaires de la succession de ton père.
— Qu’importe ! je dois partir, te dis-je, et le plus tôt possible, sinon...
— Qu’arrivera-t-il ?
— Je ferai quelque grosse sottise... et je finirai par me brûler la cervelle... Je devrais peut-être commencer par là !
— Diable !
Il y eut un moment de silence.
— Valentin, dit enfin le baron affectueusement, il y a une femme au fond de tout ceci, je le gage?
— Je ne dis pas non.
— En ce cas, le mal est moins grand que je ne craignais. Les désespoirs d’amour ne sont pas très-dangereux dans la cavalerie légère.
— Tu crois? Ecoute : Ce n’est pas la dixième, ni peutêtre la vingtième fois que je suis amoureux ; mais je n’ai jamais éprouvé ce que j’éprouve aujourd’hui. Je ne me reconnais plus moi-même ; j’ai des aspirations, des colères, des terreurs, des faiblesses absolument contraires à ma nature. La folie me gagne, je le sens, et si je ne prends pas une décision radicale... Oui, il n’y a pas à lanterner, il me faut décamper au plus vite... Je partirai demain.
— Daigne au moins m’expliquer...
— Rien, répliqua Valentin d’un ton péremptoire en se levant, tu es un brave garçon, Léopold, et tu m’aimes réellement ; mais que me diras-tu que je ne me sois dit moimême? Le langage de la froide raison ne pourrait qu’augmenter ma fièvre ; et d’ailleurs... Tiens, ajouta t-il d’un ton brusque, nous sommes venus ici pour chasser, chassons donc ! Le mouvement me calmera peut-être.
Il avait ramassé son fusil et son carnier, et s’éloignait déjà.
— Valentin, dit le baron, encore un mot, je t’en conjure; il faut que tu me promettes...
— Bah! en chasse! cria le capitaine Champ-Rosay.
Et il se mit à battre les-guérets avec une ardeur, une rapidité qui rendaient impossible toute conversation suivie. Léopold, espérant que l’activité physique serait en effet un
puissant moyen de distraction pour cette âme blessée, imita Valentin, et bientôt leurs fusils, tonnant dans la plaine, firent de nombreuses victimes parmi les cailles et les perdreaux.
A l’heure convenue, les deux cousins se rendirent au carrefour de la forêt où devait avoir lieu le diner champêtre. La baronne, Natha et la petite Marie venaient d’y arriver dans la calèche, sous la conduite de Pierre, et avaient tout disposé pour le repas. A l’ombre de deux grands chênes qui entrelaçaient leur feuillage, on avait étendu une nappe sur le gazon et on l’avait recouverte de pâtés, de volailles froides, sans compter plusieurs bouteilles de formes variées qui se dressaient ça et là commes de petites pyramides noires sur cette surface blanche. Autour de l’appétissant couvert, plusieurs brassées de fougère fraîchement coupée et exhalant une bonne odeur de verdure devaient servir aux convives de sièges ou plutôt de lits, car on était libre de manger couché, à la mode antique. Du reste, les nuages quis’épaississaientde plus en plus ne laissaient passer aucun rayon du soleil, encore brûlant dans cette saison; un calme plus profond régnait sous la feuillée ; et les avenues de la forêt que l’on voyait, du lieu du festin, se prolonger à perte de vue dans toutes les directions, présentaient le même aspect de solitude et d’immobilité.
On achevait les préparatifs du repas champêtre, quand apparurent les chasseurs accompagnés de leurs chiens, tous épuisés, couverts de sueur et de poussière, également affamés et altérés. Valentin et Léopold s’étant jetés sur la fougère, on les débarrassa de leurs harnais de chasse et l’on inspecta leurs carniers, qui se trouvèrent bien garnis.
La baronne grondait doucement son mari de s’exposer à ces fatigues excessives. La petite fille s’installa sans façon à côté de « son cousin l’officier, » et, tout en lui tiraillant les moustaches, lui demanda si dans ses longues promenades il n’aurait pas, par hasard, découvert la fameuse « poupée à cheval » toujours annoncée et qui ne venait jamais.
Valentin, au grand étonnement du baron, se montra trèscauseur et très-gai. 11 répondit à l’enfant que la poupée à cheval était momentanément malade d’une indigestion de confitures, et que le cheval, ayant eu le malheur de se casser les dents en mangeant du sucre d’orge, était en train de se faire confectionner par Désirabode un râtelier en hippopotame, mais qu’ils ne pouvaient manquer d’arriver bientôt à Balme, l’un portant l’autre. Puis, avec la même verve gasconne, il se mit à raconter ses exploits de chasse et ceux de Léopold pendant la matinée. Chaque lièvre, chaque perdreau était le héros d’une histoire burlesque qui faisait rire aux larmes la baronne, la petite Marie et jusqu’au grave Léopold.
Natha était là aussi, comme nous l’avons dit ; et, à voir son air satisfait, le léger incarnat qui animait son visage, on eût pu croire qu’elle avait complètement oublié la scène du matin dans le parc. Tout en allant et venant pour s’assurer que rien ne manquerait aux convives, elle avait adressé aux messieurs de Champ-Rosay une modeste révérence ; mais Valentin mettait une sorte d’affectation brutale à ne pas la regarder. Il continuait de rire et de causer sans lui donner la moindre marque d’attention.
La pauvre fille était navrée de cette indifférence. Bientôt elle s’arrêta, pâlit et sembla chanceler. La baronne, qui
l'observait à la dérobée, en riant des joyeusetés de Valentin, lui cria tout à coup :
— Natha, souviens-toi de ta promesse... Ne va pas avoir une de tes crises pendant que nous sommes en partie de plaisir, ou, je t’en donne ma parole, je ne t’amènerai plus dans nos promenades.
— Non, non, chère maîtresse, répondit Natha avec effort, je ne veux pas être un trouble-fête. N’ayez aucune inquiétude.
Elle se raidit contre sa faiblesse, sourit, et les symptômes qui avaient alarmé Pauline ne tardèrent pas à disparaître.
Le capitaine Champ-Rosay avait un instant tourné la tête avec une inquiétude mal dissimulée ; mais bientôt il reprit sa position première et ne parut plus songer à Natha.
On s’assit autour de la nappe et le déjeuner commença. Valentin mangeait peu ; en revanche il continuait de parler avec volubilité et semblait s’enivrer de sa propre parole. Par moments il s’interrompait sans cause apparente et gardait un farouche silence ; mais bientôt sa verve lui revenait et il faisait presque seul les frais de la conversation.
La baronne elle-même s’aperçut qu’il n’était pas dans son assiette ordinaire, et elle regarda son mari comme pour lui demander s’il connaissait la cause de cette surexcitation maladive.
— Croiriez-vous, dit Léopold, que Valentin, si joyeux à cette heure, songe à nous quitter demain pour rejoindre son régiment?
— Impossible ! s’écria madame de Champ-Rosay ; comment donc avons-nous démérité de notre cher cousin?
— Moi, je ne veux pas qu’il parte, dit la petite Marie en saisissant le capitaine par la basque de son habit de chasse.
Et l’on eût pu entendre aussi une espèce de gémissement du côté où se trouvait Natha.
Valentin sembla d’abord un peu interdit, mais il ne tarda pas à se remettre.
— Eh bien ! quoi ! répliqua-t-il, vous n’avez pas dû compter que je prolongerais mon séjour indéfiniment dans ce pays. Je suis un oiseau de passage, et je m’envole selon la saison ou selon le vent qui souffle. Vous composez maintenant toute ma famille ; après vous, qui pourra me regretter ici, qui pourra songer à moi?... Je suis destiné à vivre et à mourir seul... Que je parte aujourd’hui ou demain, ou dans trois mois, ne faudra-t-il pas toujours s’y décider ?
Il y avait dans son accent une sorte de désespoir qui n’échappa pas à Pauline. Elle reprocha doucement au capitaine une détermination subite que rien ne justifiait.
— Attendez du moins quelques jours, poursuivit-elle ; la fête de Léopold serait attristée par votre absence. Patientez encore, et peut-être nos soins, notre affection, dissiperontils les idées noires qui paraissent aujourd’hui troubler votre cerveau.
Et l’excellente femme avait les yeux humides de larmes.
— Merci, chère cousine, de votre touchant intérêt pour moi qui ne le mérite guère, reprit Valentin. En vérité, je n’ai pris encore aucun parti et je ne sais ce que je ferai. Je suis ballotté par tant de pensées bizarres, de sentiments contraires... Bah ! laissons cela et jouissons d’aujourd’hui sans nous inquiéter de demain... Léopold, un verre de ton vieux sauterne, je te prie !
Il but résolument, tandis que le mari et la femme échangeaient avec tristesse un nouveau regard.
Natha était debout, à quelques pas, appuyée contre un arbre; elle avait la poitrine oppressée, ses yeux s’égaraient, la pâleur revenait sur ses joues.
— Petite, dit encore madame de Champ-Rosay en la menaçant du doigt, prends bien garde !
— Soyez tranquille, madame, balbutia Natha d’une voix très-altérée, vous n’aurez pas à regretter votre bonté pour moi !
Et elle se mit à marcher d’un pas rapide, pour lutter contre l’engourdissement qui la gagnait ; mais, aussitôt qu’elle eut tourné un buisson voisin et qu’on ne put plus l’apercevoir, elle fondit en larmes.
— Pauvre enfant ! disait la baronne aux messieurs de Champ-Rosay avec un accent d’indulgence, elle essaye de résister au mal... mais la journée, je le crains, ne se passera pas tranquillement pour elle.
— En ce cas, Pauline, dit le baron à demi-voix, ce sera vous qui aurez à vous souvenir de vos promesses.
Léopold n’avait paru prendre aucune part à ce qui concernait Natha, et il jouait avec la petite Marie. Le déjeuner terminé, les chasseurs voulurent se remettre en quête du gibier.
— Soit, reprit la baronne, car aussi bien la pluie pourraient interrompre vos divertissements. Voyez là-bas comme les brouillards s’accumulent sur la Chalantine... Léopold, vous qui êtes le plus prudent, tâchez de rentrer avant l’averse... Cousin Valentin, nous nous reverrons.
Les deux chasseurs prirent congé de Pauline et s’éloignè-
rent; bientôt les explosions répétées de leurs fusils annoncèrent leurs nouveaux exploits.
Le reste de la journée se passa sans événement digne d’être mentionné. Tout occupés de la chasse, Valentin et Léopold n’avaient pu reprendre la conversation du matin, et leur retraite ressembla à une déroute. Aux approches du soir, en effet, la pluie, comme on l’avait prévu, commença de tomber, d’abord fine et légère, puis de plus en plus drue et pénétrante. Les deux cousins se virent donc obligés de rentrer à Balme en toute hâte ; d’ailleurs, ils étaient épuisés de fatigue et avaient grand besoin de repos.
En arrivant au château, ils se rendirent à la bibliothèque, lieu ordinaire de réunion pour la famille, comptant y trouver Pauline; mais Pauline ne s’y trouvait pas.
— Je ne sais où elle est, monsieur le baron, dit Pierre qui était venu les recevoir ; mais, si vous voulez, je vais me mettre à sa recherche.
— Oui ; prévenez-la que Valentin et moi nous sommes rentrés... Pour elle, il y a longtemps sans doute qu’elle est de retour... Elle n’a pas été mouillée, j’espère ?
— Nullement, monsieur le baron ; la voiture était au château longtemps avant la pluie.
— Fort bien... Est-il venu des visites pendant notre absence ?
— Madame, à son arrivée, a trouvé ici M. Rousselot, le juge de paix de Cousance ; elle l’a reçu au salon. Puis mademoiselle Natha a éprouvé une de ses crises, et madame est allée dans la chambre de la pauvre demoiselle avec le juge de paix...
— Ah ! dit Léopold en fronçant le sourcil, ils auront voulu encore adresser des questions à Natha ?
— Je ne sais; mais la conversation n’a pas duré longtemps; car, tandis que j’étais dans l’écurie à vanner un peu d’avoine, j’ai vu M. Rousselot reprendre précipitamment le chemin de Cousance, comme s’il craignait d’être surpris par l’averse.
— 11 suffit... voyez où est madame.
Pierre sortit et le baron, si fatigué tout à l’heure, se mit à se promener rapidement dans la salle,
— Au diable cette petite sotte avec ses crises ! dit-il avec colère ; elle serait capable de conter quelqu’une de ses billevesées à ma chère Pauline, dont la tête est si ardente, si exaltée... Je n’aurai pas un moment de repos tant que cette jeune visionnaire sera dans ma maison, et, si je ne craignais de chagriner ma femme, je saurais bien m’affranchir de ces alertes continuelles...
Valentin souleva la tête comme pour répondre ; mais il ne dit rien et se renversa de nouveau dans son fauteuil.
Bientôt Pierre reparut.
— On ne trouve pas madame la baronne, dit-il d’un air consterné: Adèle et moi, nous l’avons cherchée dans sa chambre, dans la chambre de Natha, partout ; nous ne savons où elle peut être.'
— Vous moquez-vous de moi ? reprit Léopold; elle ne saurait être sortie. Nous n’avons pas de voisins, et, par cet effroyable temps... Quelqu’un a-t-il vu ma fille ?
— Mademoiselle Marie est dans la chambre d’Adèle.
— C’est bon ; cherchez la mère... ou plutôt je vais la chercher moi-même.
Et Léopold, ne pouvant plus maîtriser son inquiétude, sc mit à parcourir la maison à son tour.
Valentin, qui était resté dans la bibliothèque, entendit des allées et des venues dans tout le château, puis des voix animées, des lamentations se mêlant à des éclats de colère. Enfin le baron rentra.
— Y comprends-tu quelque chose, Valentin? dit-il d’une voix étranglée par l’émotion ; ma femme a disparu !
— Allons, mon cher Léopold, ne t’alarme pas, répliqua le capitaine Champ-Uosay à qui la douleur de son cousin fit oublier ses préoccupations personnelles ; la baronne ne saurait être loin.
— Mais où veux-tu qu’elle soit ! On a visité le château et la ferme du haut en bas ; personne ne l’a vue. Où peutelle être allée seule, à pied, par une pluie battante?
— À-t-on visité le parc et le jardin ?
— Tu m’y fais penser ! Elle se sera peut-être réfugiée daris le kiosque et elle s’y sera endormie.
— Il faut s’en assurer, dit Valentin.
Tous les deux s’élancèrent hors de la maison ; mais Pauline n’était pas dans le kiosque, et rien n’annonçait qu’elle y fut venue.
Alors les deux. cousins parcoururent les allées du parc, criant et appelant de toutes leurs forces. Personne ne répondit; quand ils s’arrêtaient pour écouter, ils n’entendaient que des gouttes d’eau tombant de feuille en feuille avec un bruit monotone.
Bientôt ils arrivèrent dans le voisinage de la grotte et de l’étang. La nuit venait, et une lueur crépusculaire éclairait à peine le paysage, si riant d’habitude. Ils firent halte sous
le vieux charme et appelèrent encore, mais toujours inutilement.
— Allons ! dit Valentin, il faut rentrer.
Mais le baron ne bougeait pas ; il désignait du doigt l’étang, dont la pluie fouettait en crépitant la surface mobile, tandis que le vent courbait les iris et les salicaires qui croissaient sur les bords.
— Si elle était... là? dit-il d’une voix étouffée.
— Bah ! es-tu fou ?... Quel prétexte à un acte de désespoir ? Tiens, rentrons... Cette absence, qui nous étonne et nous inquiète, va s’expliquer, je le gage, de la manière la plus simple du monde.
Il prit le bras du baron et ils revinrent au château.
Dans le vestibule, tous les domestiques, hommes et femmes, chuchotaient avec vivacité. La petite Marie pleurait et demandait sa maman ; Valentin la prit dans ses bras.
— Ta maman, chère petite? dit-il en lui donnant un baiser, est-ce qu’elle pourrait quitter longtemps un ange comme toi? Elle va venir bientôt... je te le promets.
Et il la présenta au baron qui la serra contre sa poitrine en essayant de cacher scs larmes.
— 11 n’y a qu’un moyen d'expliquer l’absence de madame, dit Adèle, qui, comme toutes les personnes de la maison, avait une extrême affection pour sa maîtresse, c’est que M. Rousselot, ou Natha, ou toute autre personne, lui aura parlé d’une bonne action à faire dans le voisinage. Rien ne l’arrête quand il y a des malades à soigner, des misères à soulager, des affligés à consoler. Elle sera sortie avec précipitation, pensant en avoir seulement pour quelques mi-
nutes, et elle aura été retardée par une circonstance inattendue... peut-être par cette grande pluie qui est venue si subitement.
— Oui, oui, ce doit être cela ! s’écria Léopold ; elle m’a déjà donné bien des inquiétudes avec ses visites de bienfaisance. Cependant d’ordinaire elle avertit quelqu’un de ses sorties.
— Le temps a pu lui manquer, dit Valentin ; le cas était pressant peut-être... Mais, parbleu ! ajouta-t-il avec un accent d’amertume et d’ironie, puisque Natha est en ce moment dans un de ses accès d'extase, ne peut-elle nous apprendre où se trouve sa protectrice ? Sa faculté de divination nous rendra grand service cette fois.
— D’autant plus, reprit Léopold, que cette fille, avec ses visions fausses ou réelles, est peut-être cause de nos alarmes présentes.
Mais Ad # èle annonça que la crise de Natha était finie depuis longtemps, et qu’à cette heure la jeune fille dormait dans sa chambre, comme il arrivait à la suite de ses accès.
— Allez voir ! dit le baron.
Adèle sortit, et les deux Cbamp-Rosay, pendant son absence, s’informèrent des malades que la baronne avait visités le plus souvent depuis peu, des pauvres gens qu’elle avait l’habitude de secourir dans les environs. Comme ils étaient en train de recueillir des renseignements précis à cet égard, Adèle rentra ; mais elle n’était pas seule. Derrière elle accourait Natha elle-même, faible et chancelante, les yeux gonflés, les vêtements en désordre.
— Mon Dieu ! s’écria-t-elle d’un air d’égarement, est-il
possible que ma bonne maîtresse ait ainsi disparu ? Seigneur, où peut-elle être ?
— Je vous le demanderai, mademoiselle, dit le baron sévèrement ; c’est vous sans doute qui lui avez tourné la tête avec vos prédictions ! Vous nous serez donc fatale à tous?.. Mais que lui avez-vous dit ? que s’est-il passé ?
— Hélas ! je l’ignore , répondit Natha en fondant en larmes ; mais je donnerais ma vie pour épargner une douleur à ma chère protectrice.
— Véritablement, dit le capitaine Champ-Rosay, le don de prophétie ne réussit guère à mademoiselle Natha, et encore moins à ceux qui la consultent 1
Toutefois, il se repentit aussitôt de sa dureté envers la malheureuse enfant, et il allait peut-être lui parler avec plus de douceur, quand ses idées prirent un autre cours.
— Allons! Léopold, dit-il résolûment ; les lamentations ne remédient à rien ; il faut agir et sans retard. Ecoute : Puisque la baronne n’est pas ici, elle a dû, pour un motif ou pour un autre, pousser jusqu’à Cousance ou jusqu’à Cuiseaux, les deux centres de population les plus rapprochés de Balme. Toi, tu vas te rendre à Cousance ; tu verras le juge de paix Rousselot, qui peut te donner des renseignements précieux, peut-être même t’indiquer où se trouve la baronne. De mon côté, je galoperai jusqu’à Cuiseaux... Mon cheval est-il prêt? demanda-t-il en élevant la voix.
— Oui, oui, capitaine, répondit Pierre qui courut à l’écurie.
Léopold s’était subitement ranimé.
— Tu as raison, Valentin, reprit-il, je vais voir Rousselot. Lui seul, en effet, peut m’apprendre... Où donc avais-
LA DOIBLE VUE
je l’esprit de ne pas penser plus tôt à cela? Mais toi, comment espères-tu trouver ma pauvre Pauline à Cuiseaux ? Elle serait incapable de faire à pied ce long trajet, par cet horrible temps !
— Suppose, répliqua le capitaine en baissant la voix, que l’esprit de Pauline ait été bouleversé par un événement inconnu ; c’est auprès de sa mère que la baronne aura cherché un refuge... Je me rendrai donc tout d’abord chez madame de Savigny ; si l’on peut quelque part me donner des nouvelles de Pauline, c’est là certainement.
Il fut convenu que Valentin, quel que fut le résultat de ses recherches, reviendrait à Balme dans la soirée pour en rendre compte. Puis l’officier sauta sur son cheval, que Pierre venait d’amener, et le baron partit à pied pour Cousance, malgré la pluie et l’obscurité. Comme ils s’éloignaient tous deux, ils entendirent les cris de Marie qui appelait toujours « sa petite maman # et les sanglots de Natha qui s’abandonnait à sa douleur.
LES BECHERCHES.
Nous allons d’abord suivre le baron de Champ-Rosay à Cousance.
Il ne lui fallut pas plus d’un quart d’heure pour atteindre le bourg. La maison de Rousselot était une habitation assez
confortable, dont la façade se trouvait sur la grande rue tandis que les jardins donnaient sur cette ruelle étroite où Valentin s’était fourvoyé une fois. Les abords, des deux côtés, étaient solitaires à cette heure de la soirée. Néanmoins, on voyait de la lumière à plusieurs fenêtres de la maison, et il ne pouvait être heure indue pour ses habitants.
Léopold, trouvant ouverte la porte principale, entra sans hésiter dans le vestibule, puis comme il connaissait les êtres du. logis, il se dirigea vers une pièce du rez-de-chaussée qu’il savait être le cabinet du juge de paix.
Un homme, assis devant un bureau, travaillait à la lueur d’une lampe. Au bruit que fit le visiteur en entrant, il releva la tête; c’était Charles Rousselot.
Léopold de Champ-Rosay et Rousselot fils se connaissaient dès l'enfance, et bien qu’ils eussent été séparés souvent par les circonstances, uue sorte d’intimité n’avait jamais cessé de régner entre eux. En apercevant le baron, Charles se leva :
— Est-ce bien vous, Léopold , demanda-t-il avec surprise; vous ici à cette heure, par ce mauvais temps? Mais je devine, ajouta-t-il d’un ton indifférent, vous revenez de la chasse et vous avez eu la bonne pensée de vous reposer chez nous en passant... Sur ma foi ! cher baron, à vous voir dans ce piteux équipage, on ne soupçonnerait pas en vous un futur conseiller d’Etat.
— Je ne viens pas de la chasse, mon cher Rousselot, répliqua Léopold en s’asseyant épuisé; je viens... pour affaire... grave.
Alors seulement Charles Rousselot remarqua le visage sombre et bouleversé du baron ; il pâlit à son tour.
— Qu’y a-t-il, Léopold? demanda-t-il à voix basse; aurait-on découvert...
— Rien, Charles, rassurez-vous. L’affaire qui m’amène ne concerne que ma famille et moi. Je désire seulement savoir si madame de Champ-Rosay ne serait pas ici ?
— Madame la baronne chez nous ! Nous ne l’avons pas vue ce soir.
— Votre père, sans doute^, se trouve à la maison.
— En effet, il est rentré depuis longtemps déjà et de fort mauvaise humeur. J’ai voulu lui adresser quelques mots, il m’a imposé rudement silence, et s’est retiré dans sa chambre, en défendant qu’on le dérangeât.
— Cependant, Charles, je vous prie de le prévenir de ma présence ici, car j’ai besoin de lui parler à l’instant même.
Le jeune Rousselot manifesta un extrême embarras.
— Baron, reprit-il, vous savez combien mon père est despote dans sa maison, et quand il a donné une consigne... Néanmoins un hôte tel que vous doit avoir des privilèges tout particuliers, et je vais lui annoncer votre visite... Mais cher Léopold, ajouta-t-il d’un ton affectueux, vous êtes mouillé, fatigué, si vous/vouliez accepter...
— Rien, rien, par pitié ! hâtez-vous de prévenir votre père !
Charles n’hésita plus et sortit. Son absence ne fut pas longue ; quand il revint , il paraissait confus et embarrassé.
— Eh bien ? demanda le baron avec empressement.
— Impossible! Décidément mon père est malade; je l’ai trouvé tout rouge et agité, il a sans doute éprouvé quelque violente secousse, car son état parait assez alarmant. On a tout à craindre pour un homme de cet âge ! il se dispose à se coucher et ne saurait recevoir personne en ce moment.
— Vous ne lui avez pas dit sans doute que c’était moi qui désirais lui parler? demanda M. de Champ-Rosay avec un peu de hauteur.
— Je lui ai dit, et je lui ai annoncé que vous aviez de grandes inquiétudes au sujet de la baronne ; il m’a répondu qu’aujourd’hui, en effet, il avait vu madame de Champ-Rosay à Balme, mais que depuis son retour, il n’en avait pas eu de nouvelles.
— N’importe, reprit Léopold avec une irritation croissante, seul il peut m’éclairer sur des points du plus haut intérêt pour moi. Je ne le retiendrai pas longtemps; quelques minutes suffiront... Charles, allez lui apprendre que j’insiste à le voir à l’instant même.
— Raron, vous connaissez ma situation auprès de mon père; je crains toujours qu’un accès de colère ne détermine une catastrophe...
— Charles Rousselot , interrompit Léopold avec véhémence, èst-ce le moment d’écouter ces puérils scrupules? N’ont-ils pas été pour vous la cause d’assez de malheurs et peut-être d’assez de fautes ? Et quand je vous demande un service aussi simple...
— Vous avez raison, Champ-Rosay ; je ne peux rien vous refuser, car vous avez été pour moi un ami plein de généro-
sité et de dévouement... Eh bien ! quoiqu’il arrive, je satisferai votre désir... Venez donc.
Prenant le baron par la main, Charles lui fit monter l’escalier qui conduisait au premier étage. Là, il ouvrit brusquement une porte et il entra en disant avec volubilité :
— Mon père, voici M. de Champ-Rosay ; il a un besoin urgent de vous parler.
La chambre où ils se trouvaient était une de ces chambres de vieillard où chaque meuble, clopinant et suranné, représente un souvenir. Elle était encombrée de vieux fauteuils, de vieux canapés, de vieilles commodes, sans compter un vieux lit de proportions monumentales; d'antiques courtines et un paravent aux feuilles éraillées protégeaient le maître de ce lieu contre l’humidité et les vents coulis. A la lueur d’une bougie, on entrevoyait Rousselot, qui, revêtu de sa robe de chambre, se préparait à se mettre au lit.
Réellement le juge de paix n’avait plus en ce moment cette vivacité d’allures, cette prestance qui excitaient d’ordinaire l’étonnement et contrastaient avec son grand âge. Cependant, lorsque son fils et le baron envahirent ainsi sa retraite, il se leva et dit à Charles d’un ton irrité :
— Ah ça, monsieur, jusqu’où pousserez-vous la désobéissance? Ne vous avais-je pas signifié que je ne voulais recevoir personne?
— Mon père, je vous supplie d’excuser...
— Monsieur Rousselot, reprit le baron avec fermeté en s’avançant, je suis seul coupable. C’est moi qui ai voulu pénétrer ici à tout prix ; il m’a semblé que nous étions en trop bons termes ensemble pour qu’il me fût interdit d’avoir avec vous
quelques minutes de conversation, dans une circonstance où il s’agit peut-être de vie et de mort.
Le juge de paix gardait un silence embarrassé. Jusqu’à ce jour, personne dans le pays ne lui avait inspiré autant d’estime et de respect que le baron de Champ- Rosay, dont il fréquentait la maison, et qui était un des personnages les plus considérables du canton. Néanmoins, il ne lui adressa aucun signe de sympathie ou même de politesse. Il reprit enfin en détournant la tête :
— Faut-il vous répéter monsieur, que je ne sais rien au sujet de madame de Champ-Rosay? Je l’ai laissée chez elle, vers les quatre heures, entourée des gens de sa maison.
— Vous pouvez du moins me renseigner sur certains faits qui se seraient passés pendant votre visite. Vous avez été témoin d'un nouvel accès de Natha, n’est-ce pas ?
— Oui ; cette jeune fille venait de tomber en extase au moment où j’arrivais au cliâteau.
— Et vous avez eu sans doute la curiosité de lui adresser des questions ?
— Je voulais seulement obtenir quelques détails sur de vieux monuments de la ville...
— Et la baronne ne s’y est pas opposée?
— Je dois reconnaître qu’elle a fait tout ce qu’elle a pu pour m’empêcher; mais elle a fini par céder à mes instances.
— Et elle, n’a-t-elle pas adressé aussi des questions à Natha ?
— Je ne sais.
— Comment I vous ne savez ? puisque vous étiez présent...
— Je n’ai pas remarqué... je ne me souviens plus.
, — Monsieur Rousselot, reprit Léopold avec énergie, vous
me cachez quelque chose... Tenez, votre attitude à mon égard n’est pas telle que je devrais attendre d’un vieil ami démon père... Parlez avec franchise, que s’est-il passé? Natha n’aurait : elle pas fait à la baronne de ces révélations étranges qui ont eu déjà de si fâcheux résultats ? aurait-elle effrayé Pauline au point de la pousser à quelque extrémité funeste, à quelque acte de désespoir?
Et il fondit en larmes.
Rousselot demeurait impassible ; une farouche obstination se reflétait sur sa figure jaune et ridée.
— Encore une fois, je n’en sais rien, répliqua-t-il sèchement; je n’ai pas compris ce que madame de Champ-Rosay demandait à Natha.
— Vous dissimulez la vérité, Rousselot, reprit Léopold, et vous ne voyez pas quelles conséquences fatales... Parlez donc, parlez, je vous prie!... Natha m’aurait-elle, par exemple, accusé de quelque action honteuse ou coupable?
— On pourrait donc vous accuser d’actions de ce genre ? demanda le vieux juge de paix en fixant sur le baron un regard inquisiteur.
— Mon père, dit Charles timidement, avant tout le respect que je vous dois, je vous prie de réfléchir.
— Taisez-vous, monsieur, interrompit Rousselot ; prenezvous donc l’habitude de me faire la leçon ? Je vous défends d’élever la voix en ma présence.
Le pauvre Charles baissa la tête et se tut. Il y eut un moment de silence.
— Ainsi donc, monsieur Rousselot, reprit le baron, vous
ne pouvez ou ne voulez me donner aucun éclaircissement sur ce qui me cause en ce moment de mortelles angoisses.
— Aucun.
— Il suffit... Pardonnez-moi d’avoir ainsi violé votre domicile ; j’ai cru entrer dans une maison amie, je me suis trompé... Adieu.
— Adieu, répliqua le vieillard avec roideur.
Il ajouta en s’adressant à son fils :
— Prends la bougie pour éclairer M. le baron.
Charles obéit et sortit avec Léopold, tandis que le vieux juge de paix restait seul dans l’obscurité.
A bas de l’escalier, Charles dit à Champ- Etosay :
— Je crois réellement qu’il ne sait rien.
— Je suis certain du contraire, répliqua le baron d’une voix sombre ; vieillard obstiné et sans âme !... Mais, vous du moins, Charles, ne pourriez-vous essayer de lui arracher son secret ?
— Hélas ! je suis la dernière personne du monde qu'il voudrait prendre pour confident. Néanmoins, j’essayerai.
— Charles ! cria Rousselot avec colère, du fond de sa chambre, vas-tu donc me laisser ainsi sans lumière ? Est-ce le moment de chuchoter? Je t’attends.
— Me voilà, mon père. w
II ajouta tout bas :
— Si je parviens à tirer de lui des aveux importants, j’irai bien vite vous les communiquer à Balme.
— Il sera peut-être trop tard, dit le baron désespéré.
Et il sortit de la maison, tandis que Charles Rousselot, obéissant aux appels réitérés de son père, remontait en toute hâte l’escalier.
Disons maintenant ce qui était arrivé à Valentin.
La nuit tombait, comme nous le savons, lorsque le capitaine Champ-Rosay avait lancé son cheval sur la route de Cuiseaux, et les épaisses vapeurs qui chargeaient l’atmosphère assombrissaient encore le crépuscule. Mille petits torrents descendaient des montagnes avec un bruit sourd, et la pluie résonnait sur les larges feuilles des châtaigniers au bord du chemin. La nature entière avait un aspect lugubre et désolé.
Valentin, dévoré d’inquiétude, ne songeait qu’à presser de plus en plus sa monture. La pensée lui vint toutefois que, chemin faisant, il pourrait recueillir des indications précieuses, et il chercha des yeux quelque passant sur les bascôtés de la route. Les passants étaient rares, et, chaque fois qu’il croyait apercevoir dans l’ombre une forme humaine, il ne tardait pas à reconnaître qu’il avait été trompé par les fausses apparences que revêtent les buissons et les rochers aux approches du soir. Enfin, pourtant un bruit de sabots attira son attention ; une vieille femme, abritée sous un immense parapluie de cotonnade, les jupes largement relevées, se croisa avec lui.
Elle allait passer après lui avoir adressé un humble bonsoir, quand Valentin retint la bride de son cheval.
— Eh ! bonne femme, demanda-t-il, ne venez-vous pas de la ville ?
— Oui, oui, monsieur, répliqua la vieille d’un ton dolent en s’arrêtant à son tour, et ce n’est pas pour mon plaisir que je cours les chemins par ce mauvais temps. Mais mon fils est malade, et il a bien fallu...
LA DOUBLE VUE 2î7
— Puisque vous revenez de la ville, avez-vous rencontré sur votre route une femme qui y allait ?
— Vous m’y faites penser, répliqua la vieille; un peu après avoir dépassé le cimetière, j’ai rencontré... Mais ce n'était pas une « femme » , monsieur ; c’était bien une « dame #... On y voyait encore clair en ce moment là, et je me suis retournée pour la regarder, car elle n’avait pas de parapluie, et elle était si mouillée, si mouillée !.. l’eau ruisselait sur elle, quoi !
— Avez-vous pu voir son visage ? connaissiez-vous cette dame ?
— Elle avait un voile sur la figure et elle était habillée de noir. Elle a passé très-vite, et il y avait dans sa marche quelque chose de tout drôle... Vraiment la pauvre dame m’a fait pitié.
— De quel côté se dirigeait-elle?
— Elle allait à Cuiseaux pour sûr.
— C’^t elle ! s’écria Valentin.
Il rendit la main à son cheval et l’attaqua des deux éperons à la fois. Le noble animal fit un bond qui arracha un cri de terreur à la vieille ; mais le capitaine, sans même songer à la remercier, partit ventre à terre et ne tarda pas à disparaître.
Il ne doutait nullement que la dame vêtue de noir ne fût la baronne de Champ-Rosay, et ce premier indice, après quelques heures d’incertitude et de sinistres appréhensions, lui causait un grand soulagement comme nous l’avons dit, il ne songeait plus à ses chagrins personnels ; les événements qui venaient d’éclater dans sa famille avaient réveillé tout son dévouement et toute son énergie.
Quelques minutes lui suffirent pour atteindre la ville, dont les lumières éparses lui signalaient depuis un moment les approches. Mais il n’eut pas l’idée de se rendre d'abord chez lui ; il se dirigea vers une rue écartée où demeurait madame de Savigny, et bientôt il s’arrêta devant la porte de la mère de Pauline.
Là, il mit pied à terre, et, tirant sa monture par la bride, il pénétra dans la cour. Ayant attaché son cheval sous un hangar, à l’abri de la pluie, il allait monter un escalier extérieur qui conduisait au premier étage, quand le vieux Joseph, le domestique de confiance de madame de Savigny, accourut, une lanterne à la main.
Le bonhomme éleva sa lumière pour reconnaître la personne qui s’introduisait si hardiment dans la maison, et parut plus embarrassé que surpris à la vue du capitaine Champ-Rosay.
Celui-ci ne lui laissa pas le temps de la réflexion :
— Joseph, dit-il brusquement, j’ai besoin de voip à l’instant même madame de Savigny.
Le domestique parut un peu déconcerté; cependant il répondit, en détournant les yeux, que sa maîtresse était souffrante, et que peut-être elle ne serait pas en état de recevoir une visite si tard.
— Annoncez-moi toujours, et, si elle ne peut me recevoir, sans aucun doute madame la baronne de Champ-Rosay ne refusera pas de m’accorder quelques minutes d’audience.
— Quoi ! monsieur, vous savez... qui a pu vous dire...
— Elle est ici, on l’a vue... Mais allez donc, Joseph; morbleu ! je ne fais pas ce soir une visite de cérémonie.
Joseph poussa an profond soupir, pais il monta l'escalier d’un pas lourd, et s’enfonça dans un corridor qui précédait l’appartement de la vieille dame. Sitôt qu'il se fut éloigné, le capitaine monta de même, et se tint à l’entrée du corridor, pour accourir au premier appel.
De la place où il était, il entendait comme des cris étouffés, puis une discussion animée dans l’intérieur de l’appartement. Enfin une porte s’ouvrit et Joseph revint de son pas pesant et mesuré. Valentin vint au-devant de lui.
— Me voici, dit-il.
Le domestique ne s’attendait pas à le trouver si près ; Valentin, profitant de sa surprise, se dirigea vers la porte du salon et entra résolument. Cette action fut si subite et sans doute si imprévue, qu’il eut le temps d’apercevoir une femme qui s’enfuyait et une seconde porte qui se refermait en face de lui, à l’autre extrémité de la pièce.
Madame de Savigny, debout et toute tremblante, était appuyée contre la cheminée où brûlait un grand feu, quoique la saison fut encore peu avancée. La bonne dame dont nous avons fait connaissance dans la vallée de Giziat s’était bien affaiblie depuis cette époque ; et le désordre de sa toilette, la violente émotion qui décomposait ses traits en ce moment, rendaient ces changements plus frappants. Cependant, à la vue de l’officier, elle voulut prendre un ton riant et poli :
— Capitaine Champ-Rosay , dit-elle avec effort, je ne m’attendais pas à votre visite ce soir. Vous avez forcé ma porte, et, vraiment, si je n’étais une vieille femme...
— Madame, interrompit Valentin, vous devinez le motif de ma venue... La baronne est ici.
— Monsieur, je vous assure....
— N’essayez pas de nier. Mon Dieu ! au lieu de vous défier de moi et de m’accueillir comme un ennemi, unissonsnous plutôt afin de prévenir de grands malheurs.
Ces paroles étaient prononcées avec tant d’âme, que madame de Savigny n’y tint plus.
— Eh bien ! oui, reprit-elle en fondant en larmes, elle vient de m’arriver épuisée, hors d’haleine, trempée jusqu’aux os. Je ne pouvais plus féchauffer ses pauvres mains... Elle a fait à pied le chemin de Balme ici, sans s’arrêter, malgré la pluie, le vent et la boue. Elle est en proie à un délire qui touche à la folie ; elle s’exprime avec une violence qui m’épouvante.
— Quelle est donc la cause de ce trouble subit?
— Natha dans une de ses extases lui a révélé ce soir des choses horribles contre M. de Champ-Rosay... si horribles qu’elle ne peut plus supporter la pensée de revoir le baron, et qu’elle se tuera, dit-elle, plutôt que de se trouver encore une fois en sa présence.
— Mais enfin qu’a-t-elle appris?
— Elle s’exprime assez confusément ; cependant on croirait qu’il s’agit d’un crime dont le baron se serait rendu coupable à une autre époque.
— Un crime! lui !... allons donc!... Je connais Léopold depuis sa naissance, et cette supposition est tout à fait insensée. Il y a là-dessous un malentendu qui ne peut manquer de s’expliquer à l’avantage de mon pauvre cousin. Eh bien! chère madame, ne puis-je voir Pauline?
— Je n’ose lui demander de vous recevoir... Je vous répète qu’elle est comme folle. Tout à l’heure quand Joseph vous a annoncé, elle a cru que c’était son mari lui-même
qai venait la chercher, et%lle a failli, dans sa terreur, se précipiter par la fenêtre... De grâce ! laissons à cette exaltation le temps de s’apaiser ; demain la malheureuse enfant sera plus raisonnable.
— Je comprends ces ménagements de votre part, madame, ils vous sont inspirés par votre cœur maternel; mais oubliez-vous qu’en ce moment la disparition de la baronne cause quelque part de cruelles alarmes? Son mari se désespère, sa fille pleure de se voir abandonnée, tous les habitants de la maison sont dans des transes cruelles... on la croit perdue, on la croit morte. Pauline ne serait plus la bonne, généreuse et sainte femme que j’ai connue si elle restait indifférente à l’anxiété de ceux qui l’aiment.
— Eh bien! ne sauriez- vous aller les rassurer?
— Madame, que votre légitime tendresse pour votre fille ne vous aveugle pas. Vous et moi, nous avons aujourd’hui un devoir à remplir : c’est celui de rendre une épouse à son mari, une mère à son enfant, une maîtresse à la maison délaissée.
— Quoi! monsieur Valentii* voudriez-vous ramener ma fille àBalme dès ce soir ?
— Pourquoi non ? Vous avez votre voiture ; j’accompagnerai ma pauvre cousine, et je puis promettre...
La porte intérieure s’ouvrit avec violence.
— Jamais, jamais! s’écria-t-on d’une voix haletante; j’aime mieux mourir... N’est-ce pas, maman, que vous ne souffrirez pas qu’on m’emmène d’ici?
Et la baronne entra dans le salon.
La pauvre femme, si brillante et si gaie quelques heures auparavant, était vraiment dans un état digne de piété.
252 LA D0ULLE VUE
Elle avait la tête nue, et ses chtveux humides tombaient en désordre sur ses tempes. Une pâleur livide couvraient ses joues, tandis que ses yeux étaient rouges et gonflés; cependant elle ne pleurait pas, son regard avait au contraire une expression d’obstination, de colère et de révolte.
Le capitaine Champ-Rosay, très-ému, vint à elle et lui prit la main.
— Ah ! chère cousine, dit-il, quelle inquiétude vous nous avez causée, et pourtant vous n’étiez pas la moins à plaindre peut-êtrej
— Vous avez raison, Valentin, répliqua-t-elle, oui, je suis à plaindre, bien à plaindre... je souffre toutes les tortures de l’enfer !
Elle ajouta presque aussitôt d’une voix sèche et brève :
— Je sais ce qui vous amène, capitaine Champ-Rosay. Je ne vous suivrai pas. Dites à celui qui vous envoie que je le méprise, que je le hais... que je ne veux plus le voir.
— Chère Pauline, que s’est -il donc passé depuis quelques heures? Pouvez- vous parler ainsi de votre mari, du père de cette charmante enfant pour laquelle vous avez tant d’affection ?
— Ma fille est aussi sa fille à lui, et c’est pour cela... Mais non, ajouta-t-elle aussitôt, je ne peux pas, je ne veux pas lui abandonner ma fille... Une enfant si jeune ne doit pas être séparée de sa mère, il faudra qu’il me rende ma petite Marie, et s’il s’y refuse, je l’y contraindrai par la voie des tribunaux.
Mais elle ne put conserver son stoïcisme en parlant de son enfant bien-aimée, et les larmes coulèrent enfin
de ses yeux avec abondance. Valentin poursuivit du même ton :
— Vous parlez de tribunaux, chère baronne, eh ! quelle raison donnerez-vous pour obtenir que Léopold, qui vous aime passionnément, renonce ainsi à vous, pour obtenir que votre fille vous soit rendue en dépit des droits égaux de son père. Un caprice ne saurait briser les liens les plus sacrés.
— Quoi ! Valentin, vous ignorez donc... lia commis un crime... un crime effrayant, horrible, dont le souvenir seul me fait dresser les cheveux sur la tête... j’ai tort de vous dire cela, à vous qui êtes son proche parent et son ami ; mais vous m’y forcez... Natha m'a raconté tous les details de cet épouvantable événement.
— En ce cas, je n’hésite pas à soutenir que Natha s’est trompée.
— Y pensez-vous, Valentin. Tout ce qu’elle nous a annoncé jusqu’ici ne s’est-il pas trouvé de la plus complète exactitude. D’ailleurs ces révélations se rapportent parfaitement à certains faits connus de moi et qui avaient déjà excité mes soupçons... Je sais aujourd’hui pourquoi l’on m’avait défendu si rigoureusement d’adresser des questions à Natha ; on craignait qu’elle ne me dénonçât cette action criminelle... Mais je ne dois rien dire... je me suis promis de ne pas le déshonorer aux yeux du monde, de ne pas appeler sur lui le châtiment de la justice.
— Chère et malheureuse cousine, j’ai pitié de l’erreur où je vous vois, et bientôt vous la déplorerez plus que personne. Ainsi donc, ajouta Valentin après une nouvelle pause, vous ne consentirez pas à revenir avec moi à Balrne, où vous êtes attendue si impatiemment?
— Non, non! s’écria la baronne en sejetantdans les bras de madame de Savigny, je ne veux pas quitter ma mère... Je ne retournerai jamais à Balme... jamais, jamais ! N’est-il pas vrai, maman, vous ne me repousserez pas, vous ne me chasserez pas ? Je resterai ici, auprès de vous, comme autrefois. Si vous me repoussiez maintenant, je ne saurais plus vivre !
Et elle comblait de caresses la bonne dame, qui pleurait.
— Laissez- là du moins passer la nuit auprès de moi, dit madame de Savigny à Valentin ; demain elle sera plus tranquille et écoutera mieux les conseils de ses amis.
— Soit, madame, répondit Je capitaine en soupirant, peut-être est-il préférable que son mari ne la voie pas dans cet état d’exaltation inconcevable. Quant à moi, je retourne bien vite là-bas rassurer Léopold, et excuser aux yeux des gens de la maison une absence qui pourrait donner lieu à des suppositions fâcheuses.
— Oui, oui, partez, dit la baronne avec exaltation, vous avez un caractère franc et loyal, Valentin, vous ne comprenez pas, vous, les hypocrisies et les lâchetés !
— Pauline, celui dont vous parlez vous a comblée de soins et de tendresse pendant quatre années où vous avez été bien heureuse I
— Ce bonheur n’était que mensonge 1 s'écria madame de Champ-Rosay avec égarement; il ne m’a jamais aimée, j’en suis sûre aujourd’hui. 11 est ambitieux ; en m’épousant il n’avait en vue que ma richesse, et pour l’obtenir il a été capable d’un crime...
— Allons! interrompit le capitaine tristement, toujours cette monstruosité à laquelle je ne saurais croire... Je vous
laisse, chère cousine, et puisse la réflexion dissiper les rêves affreux dont je vous vois obsédée! Ne me chargerez-vous pas de quelque message pour Léopold ?
— Non, répliqua la baronne d’un ton farouche.
— Que lui dirai-je?
— Tout ce que vous voudrez, peu m’importe.
— Et à votre petite Marie, à cette douce et charmante enfant qui se désole en appelant sa mère?
Cette fois encore Pauline ne put conserver son apparente insensibilité ; son cœur maternel se brisa.
— Marie ! s’écria-t-elle : mon enfant adoré ! ma joie et ma consolation sur la terre! et je ne la verrais plus? Non, non, je la lui disputerai par tous les moyens: je la lui volerai s’il le faut!... Ma fille! mon enfant! Je veux ma fille !
Et elle tomba sans connaissance dans les bras de madame de Savigny.
Joseph et une femme de chambre accoururent. Le capitaine Champ-Rosay, après s’être assuré que cet évanouissement ne présentait aucune gravité, prit rapidement congé de la vieille dame et redescendit dans la cour, où l'attendait son cheval. Quelques minutes plus tard, il se remettait en route pour Balme.
La nuit était si sombre que l’on ne pouvait voir à deux pas devant soi. Cependant Valentin, comptant sur l’instinct de •son excellent cheval, ne cessait de l’exciter. Tous deux dévoraient l’espace, au risque de rouler au fond d’un fossé, et ce fut par une espèce de miracle qu’ils arrivèrent sains et saufs au château.
Aussitôt une lumière apparut sur le seuil de la porte. On
avait guetté le retour du capitaine ; tous les domestiques de la maison étaient encore dans le vestibule, attendant des nouvelles. Comme ils entouraient Valentin couvert de boue et ruisselant de pluie, le baron lui-même accourut. Il ne fit aacune question, mais il attacha sur son cousin un regard si suppliant qu’il n’y avait pas à s’y méprendre. Le capitaine, sans paraître s’en apercevoir, dit à voix haute, de manière à être entendu de tous les assistants :
— Décidément, Léopold, nos craintes étaient ridicules... Je viens de voir la baronne, elle est à la ville, chez sa mère, et cette pluie battante l’a seule empêchée de revenir à Baime ce soir.
Toutes les personnes présentes poussèrent des exclamations de joie. Cependant Léopold continuait de regarder son cousin.
— En ce cas, reprit-il, pourquoi est-elle partie sans prévenir les gens de la maison ?
— Natha, pendant un accès d’extase, lui avait annoncé que madame de Savigny était malade ou en danger... Il n’en a pas fallu davantage pour que la pauvre baronne perdît la raison. Elle s’est mise en route à l’instant, et elle est arrivée chez sa mère, qu’elle a trouvée, sinon bien portante, du moins dans un état qui n’a rien d’inquiétant.
Natha était assise dans un coin du vestibule.
— C’est donc moi encore qui suis cause de tout le mal ! dit-elle d’une voix gémissante.
L’explication donnée par Valentin paraissait fort naturelle quand on connaissait le caractère et les habitudes de madame de Champ-Rosay, aussi aucun des domestiques ne songea-t-il à la révoquer en doute.
— Ah! ça! reprit le capitaine, je ne me soucie pas de faire encore une fois le chemin de la ville par ce temps de loup... Léopold, ne saurais— je coucher ici cette nuit?
Le baron ordonna qu’on préparât une chambre, et comme les domestiques rassurés se retiraient pour vaquer à leurs occupations, il entraîna Valentin dans la bibliothèque. Là, il le fit asseoir dans un fauteuil, devant un bon feu, et lui dit d’un ton triste :
— Tu as parfaitement arrangé l’affaire aux yeux de notre monde, et je t’en remercie. Maintenant, apprends moi la vérité et toute la vérité.
— Tu parles comme un président de cour d’assises, répliqua le capitaine Champ-Rosay avec embarras ; la vérité ! je te l’ai dite.
— Allons donc ! vas-tu me traiter comme un enfant? Je te conjure de ne rien me cacher, car des ménagements hors de saison pourraient avoir les conséquences les plus fâcheuses.
Ainsi pressé, l’officier dut se résigner à des aveux à peu près complets. Il atténua bien certaines circonstances, telle que l’exaspération de Pauline et ses projets de résistance obstinée ; mais Léopold avait trop de sens pour ne pas comprendre là des faits, en dépit des réticences du conteur. Après avoir adressé plusieurs questions à Valentin, il demeura sombre et pensif.
— Eh bien ! demanda le capitaine Champ-Rosay, que décides-tu ?
— Rien, répondit le baron
— Comment, rien ! Ne viendras-tu pas demain matin à la ville avec moi pour chercher ta Pauline ?
— Non, répliqua Léopold d’un ton rigide,
— Ah çà ! de par tous les diables! vas-tu faire de la dignité maritale avec ton excellente compagne, prise d'un accès de vertige ?... Tu n’auras qu’à te montrer à elle, en tenant ta fille par la main ; je la connais, elle t’ouvrira les bras !
— Valentin, je ne tenterai pas l’expérience. Je dois attendre que Pauline, désabusée, revienne d’elle-même au toit co.njugal, qu’elle n’aurait jamais dû quitter.
— Bah ! phrases d’avocat que tout cela ! Si vous vous exaltez ainsi l’un et l’autre, Dieu sait comment les choses tourneront. Voyons, Léopold, tu n’aimes donc pas ta femme, cette douce, bonne et intelligente Pauline, qui t’a donné tant de bonheur depuis votre mariage ?
— Si je ne l’aime pas ! s’écria le baron. Ah ! Valentin, tu ne peux comprendre ce qui s’estbrisé dans mon cœur quand il ne m’a plus été permis de douter...
Il s’arrêta suffoqué parles sanglots ; mais il ne tarda pas à relever la tête, et reprit en s’animant peu à peu :
— C’est elle plutôt qui ne m’aime pas! Juges-en, mon cher Valentin : elle me connaît depuis mon enfance, et elle savait, en m’accordant sa main, combien ma vie était pure et honorable. Depuis cinq ans que nous sommes mariés, elle a pu apprécier mon caractère, observer mes actions, pénétrer mes sentiments les plus secrets. Je croyais donc avoir mérité son affection, sa confiance, son respect ; et tout à coup, sans explication, sans réflexion, sur la foi d’une jeune fille visionnaire, elle ne voit plus en moi qu’un scélérat. Dans son cœur, la haine remplace brusquement la tendresse ; le mépris remplace l’estime; elle s’abandonne à toutes les exagérations
de la femme irritée. Elle quitte à l’instant sa maison, son mari, sa fille ; elle ferme l'oreille aux supplications d’un bon parent qui vient lui rappeler ses devoirs d’épouse et de mère... Et moi, maintenant, j’irais lâchement au-devant d’elle, je me justifierais de crimes que je n’ai pas commis, j’invoquerais mon pardon de fautes dont je suis innocent, je demanderais grâce pour mon affection méconnue, pour ma dignité outragée? Non, Valentin, je ne ferai pas cela... je ne le ferai pas, quand je devrais en mourir!
Le baron s’exprimait avec une netteté, une décision qui dénotaient une résolution irrévocable. Le capitaine Champ- Rosay essaya, sans y réussir, de la combattre, et la discussion se continua assez avant dans la nuit.
Cependant Valentin était brisé de fatigue, et il comprenait que son cousin devait aussi avoir besoin de repos ou du moin$ de solitude; il se leva.
— Allons, dit-il, on assure que la nuit porte conseil ; éprouvons ce remède. Aussi bien une conversation trop prolongée pourrait donner aux domestiques le soupçon de la vérité... Bonsoir donc! Léopold, et demain matin, sans doute, nous nous entendrons mieux.
Il serra la main au baron, qui le remercia encore une fois de son dévouement, et il se retira. Une lumière brûla toute la nuit dans la chambre du maître de la maison, et on eût pu voir, jusqu’aux premières lueurs du matin, une ombre passer et repasser derrière les fenêtres.
coup-d’ceil rétrospectif.
Nous ne pouvons tarder davantage à faire connaître au lecteur l’événement qui avait causé ces perturbations douloureuses dans une maison jusque-là si calme et si prospère.
On se souvient que Natha, pendant le dîner champêtre, avait failli plusieurs fois éprouver une attaque de son mal mystérieux, et que, sur l’avertissement de la baronne de Champ-Rosay, elle était parvenue à le dominer. Cependant l’action de sa volonté ne pouvait s’exercer que dans une mesure restreinte sur son organisation, et quand on arriva au château, la pauvre enfant fut prise comme nous l’avons dit, d’une de ses crises accoutumées.
On se trouvait alors dans le salon où la baronne était venue recevoir M. Rousselot. Natha, chargée du chapeau et du mantelet de sa maîtresse, se disposait à regagner sa chambre, quand tout à coup elle s’affaissa doucement sur le tapis ; après quelques spasmes, elle demeura immobile, et les signes habituels de l’extase ne tardèrent pas à se manifester dans toute sa personne.
Adèle était allée déshabiller la petite Marie, tandis que Pierre rentrait la voiture sous la remise. En attendant le re-
tour, madame de Champ-Rosay, aidée du vieux Rousselot, transporta Natha sur un canapé; puis, comme elle s’habituait aux accidents de ce genre, qui devenaient de plus en plus fréquents, elle s’assit avec le juge de paix à l’autre extrémité du salon et entretint le visiteur avec une entière liberté d’esprit.
Rousselot venait offrir ses compliments au maître du logis, en raison de la fête qui devait avoir lieu le lendemain et à laquelle son fils et lui étaient invités. Pendant qu’il causait avee la baronne, il se montrait préoccupé, et plusieurs fois il tourna les yeux vers Natha. Pauline ne s’apercevait pas de sa distraction et montrait beaucoup d’enjouement quand il dit tout à coup :
— Si vous le permettiez, madame la baronne, je profiterais de l’occasion pour adresser à cette jeune fille certaines questions d’un vif intérêt pour moi .. Vous ne voyez aucun mal à cela, j’imagine ?
Madame de Champ-Rosay redevint sérieuse.
— Ne vous offenkez pas de mon refus, monsieur Rousselot, répondit-elle ; mais le baron et moi, nous sommes convenus de ne jamais interroger Natha pendant ses extases et de ne pas souffrir qu’on l'interrogeât. Trop de malheurs ont résulté de nos imprudences passées pour que nous ne soyons pas inexorables sur ce chapitre.
Le vieil homme de loi, si despote par caractère et si opiniâtre dans ses volontés, ne se laissa pas décourager par un premier refus.
— Je comprendrais ces scrupules, dit-il avec insistance, s’il s’agissait, comme autrefois, de trésor à découvrir, de secrets de famille à divulguer, d’avenir à pénétrer; mais je
to.
veux seulement consulter mademoiselle Natha sur plusieurs points historiques, n'ayant aucune espèce de rapport avec le temps présent... Vous savez, madame, ajouta-t-il d’un ton confidentiel, que je m’occupe de recueillir quelques documents sur l’histoire politique, artistique et littéraire de cette partie de la province; et quoique les renseignements fournis par cette jeune fille ne puissent avoir beaucoup de valeur, je serais libre de les vérifier d’après des données plus authentiques.
La baronne se souvenait des recommandations expresses de son mari, et elle avait à cœur de les faire respecter des autres autant que de les respecter elle-même. Mais elle craignait de désobliger un vieil ami de la famille, et puis elle ne voyait aucun danger ni même aucun inconvénient à se prêter au désir du juge de paix. Après s’être fait prier encore un moment, elle finit donc par consentir.
Aussitôt Rousselot s’approcha de Natha et s’assit à côté d’elle, tandis que la baronne elle-même venait prendre place devant le canapé.
— M’entendez-vous, mademoiselle? demanda-t-il; et êtes- vous disposée à me répondre?
Natha garda le silence. Quand elle était en état d’extase, elle éprouvait, comme les somnambules, des sympathies très-vives ou des antipathies profondes, et le vieux Rousselot n’avait pas le don de lui plaire. Cependant il ne se découragea pas.
— Vous me connaissez bien, mademoiselle, reprit-il, et pourquoi refuseriez- vous de satisfaire ma curiosité?
Toujours même silence.
— Réponds, mon enfant, dit la baronne en touchant légèrement la main de Natha.
— Je suis prête, répliqua la jeune fille de sa voix étrange et sans qu’un muscle de son visage bougeât.
— Eh bien ! mademoiselle, reprit le petit vieux Rousselot, il y a dans le chœur de l’église paroissiale de Cuiseaux une sculpture en bois qui a beaucoup occupé les savants de ce pays. Un des bas-reliefs de cette sculpture représente un renard en robe de moine et un chapelet à la patte, paraissant prêcher du haut d’une chaire, tandis que des poulardes bressannes, qui forment l’auditoire, l’écoutent avec admiration. Pourriez-vous me dire à quelle époque remonte ce monument, et si le sujet qu’il représente est, comme le supposent certaines personnes, une allégorie qui rappelle la trahison de Pille-Muguet envers les habitants de la ville, ou si elle est tout simplement une fantaisie de l’artiste ?
Natha répondit avec lenteur mais d’un ton ferme :
— Une simple fantaisie de l’artiste. Ce bas-relief se trouvait à la place qu’il occupe aujourd’hui bien avant le temps de Pille-Muguet, car c’est un ouvrage du quatorzième siècle. Le Renard prêchant les poules était le sujet d’un fabliau fort répandu au moyen-âge, et il existe dans plusieurs églises de la province des bas-reliefs en bois reproduisant le même sujet.
Rousselot réfléchit profondément.
— Eh- bien ! lui demanda la baronne, êtes-vous content de l’explication ?
— J’avoue, madame, que mademoiselle Natha me semble avoir raison ; seulement sa réponse se trouve mot à mot
dans un livre fort connu sur les antiquités du departement, et, cet ouvrage étant dans votre bibliothèque comme dans la mienne, l’on pourrait croire...
— Que Natha l’a lu, voulez-vous dire ? 11 n’y aurait là rien d’impossible, car cette fille, surtout quand le baron et mol nous sommes à Paris, dévore tous les livres de la bibliothèque... Mais vraiment, monsieur Rousselot, vous voilà tout déconfit parce que la pauvre enfant, au lieu d’une explication surnaturelle, vous donne une version adoptée par les savants !
— Encore une fois, je suis satisfait de sa réponse, qui s’accorde en tous points avec mon opinion personnelle ; cependant je serais curieux de savoir si réellement cette jeune fille rêve, ou si elle ne fait que se souvenir, ou enfin si, par un don particulier, elle pénètre les choses cachées.
— Je vois votre but, monsieur Rousselot ; auriez-vous encore une question du même genre à lui adresser?
— Ce n’est plus, madame, sur un fait d’archéologie que je désirerais être éclairé. Depuis longtemps je souhaite ardemment d’apprendre la vérité sur un événement qui a dû fort vous intriguer vous-même, car vous en avez été témoin...
— De quel événement s’agit-il ? .
— D’une aventure qui nous arriva un soir dans la vallée de Giziat, en vous promenant avec madame de Savigny. Avez-vous oublié cette pauvre fille séduite, Clarisse Menot, que vous trouvâtes noyée dans le canal du moulin, et ne tiendriez-vous pas à connaître le secret de cette lugubre affaire ?
* — Si, si, monsieur le juge de paix, s’écria la baronne ; la
pensée m’en est venue bien souvent... Mais, poursuivit-elle aussitôt, c’est là une de ces questions que la prudence nous interdit de poser à Natha. Qu’arriverait-il si nous venions à apprendre qu’il y a un crime dans la mort de Clarisse Menot, et si l’on nous révélait le nom de l’assassin ?
— Nous serions du moins en garde contre ce misérable, qui sans doute a habité et peut-être habite encore le voisinage.
Madame de Champ-Rosay paraissait violemment tentée. Ainsi qu’elle le disait, sa réflexion s’était bien souvent exercée au sujet de cet événement qui l’avait jadis si profondément émue, et la proposition de Rousselot venait de * réveiller en elle une de ces curiosités passionnées, comme en éprouvent les femmes nerveuses et à imagination vive. Elle ne sut pas y résister.
— Essayez donc! murmura-t-elle en détournant les yeux.
Après avoir obtenu cette permission, le juge de paix'
pressa Natha de questions sur le drame lugubre de la vallée de Giziat. Mais Natha gardait le silence, et ce fut seulement à force d’importunités qu’elle consentit à répondre :
— Non I non ! laissez-moi... Ce serait offenser Dieu... et les personnes présentes auraient cruellement à souffrir si je cédais à vos sollicitations.
La baronne tressaillit, oubliant ses résolutions et ses promesses, elle n’hésita plus à intervenir directement dans cette espèce de lutte.
— Natha, s’écria-t-elle en saisissant la main inerte de la jeune tille, pourquoi affirmes-tu que les « personnes présentes » auraient à souffrir de tes révélations? Il n’y a ici que M. Rousselot et moi... Allons ! tu en as déjà dit trop ou
trop peu... Explique-toi sans détours, je le veux... je t’en prie.
La violence des sentiments de Natha dominait l’espèce de paralysie générale qui pesait sur sa frêle organisation; Elle fit plusieurs mouvements convulsifs. Son visage rayonnait pour ainsi dire de terreur, et ses paupières frémissaient sur ses yeux clos.
— Non, maîtresse, non, disait-elle d’une voix oppressée: par pitié pour moi, par pitié pour vous-méme, ne me demandez pas cela!
— Je le veux, je le veux, répéta la baronne.
» Elle était à peine moins pâle que Natha, et des gouttes de sueur perlaient sur son front. Rousselot remarqua ces signes inquiétants.
— Madame la baronne, dit-il, toute réflexion faite, il serait sage peut-être de renoncer...
— Assez, monsieur, répliqua sèchement madame de Champ-Rosay.
Blessé de cette brusquerie, le vieillard prit un air fâché, Pauline sans s’inquiéter de lui davantage, se pencha de nouveau vers Natha.
— Allons ! que sais-tu de Clarisse Menot? demandat-elle.
— Je la vois, reprit Natha avec effort, c’est une jeune ' femme, maigre et pâle ; misérablement vêtue ; elle erre dans les rues de Cousance, portant dans ses bras un pauvre petit enfant qui pleure.
— Ces particularités sont connues de tout le pays. . Toimême tu as dû plusieurs fois rencontrer la pauvre Clarisse
qnand tu habitais la vallée de Giziat !. . . Mais ne peux-tu nous nommer son lâche séducteur?
— C’était un jeune homme qui venait quelquefois le soir, en se cachant, lui apporter de faibles et insuffisants secours...
— Mais son nom... Dis-nous son nom ?
JNatha garda le silence.
— IN’importe !... passons... Maintenant, Clarisse Menot a-t-elle péri par un crime ou par un suicide ?
— Par... un... crime.
— Je m’en doutais! s’écria le vieux juge de paix ; j’ai consigné cette opinion, dans mon procès-verbal, et nul n’a voulu me croire.
Mais la baronne ne s’arrêta pas à cette observation.
— Eh bien! poursuivit-elle, quel motif avait-on pour se défaire de cette créature inoffensive?
— Son séducteur devait épouser une demoiselle riche et de haute condition. Clarisse l’avait menacé, s’il se mariait, de causer du scandale...
— Et c’est pour prévenir cet éclat qu’il a voulu se débarrasser d’elle? ainsi se terminent parfois ces tristes histoires de séduction... Mais de quelle manière le crime a-t-il été accompli?
Ts’atba reprit d’une voix saccadée :
— Je vois Clarisse portée dans les bras d’un homme... Elle est mourante et se débat faiblement... elle a les jambes attachées avec un mouchoir... Il la précipite dans l’écluse... Elle s’agite, elle veut crier... Il lui enfonce la tête dans l’eau... Ah 1
Natha se tut, saisie d’une horreur profonde, comme si en
effet elle avait devant les yeux la scène affreuse qu’elle dépeignait.
— Le monstre ! dit la baronne toute palpitante ellemême. Mais il m’importe de connaître le scélérat capable d’un pareil crime... Natha, nomme-le moi ?
— Pas cela, maitresse, n’exigez pas cela, je vous en prie! Ecoutez ! il fait presque nuit... il me tourne le dos... je ne puis voir son visage.
— Regarde bien... Je veux savoir son nom.
— Grâce ! grâce !
— Son nom, te dis-je... je te l’ordonne.
— Eh bien ! c’est...
— Parle... parle donc.
— C’est le baron Léopold de Champ-Rosay.
A peine ce nom, qui paraissait arraché par une atroce torture, eût-il été prononcé, que Pauline se renversa en arrière, comme frappée au cœur ; un silence de mort régna dans le salon. Le vieux Rousselot était en proie à mille sentiments tumultueux; mais, s’apercevant que la baronne défaillait, il allait lui donner des secours, quand elle domina sa faiblesse, et se redressa tout à coup.
— Tu te trompes, Natha, reprit-elle d’une voix saccadée; pauvre visionnaire... pauvre folle! Tu te trompes, je te le répète... Reviens à toi, recueille tes pensées... Ce n’est pas Léopold de Champ-Rosay que tu as vu ! Léopold était un jeune homme studieux, plein d'honneur et de loyauté; il n’avait jamais aimé que moi... Comment serait-il le séducteur de Clarisse Menot? A la vérité, ce soir-là, nous le rencontrâmes, ma mère et moi, dans la vallée de Giziat, sur le bord du ruisseau ; mais c’était nous qu’il cherchait, entends*
tu!... Oui, il venait au-devant de moi, sa fiancée... N’étaitce pas tout naturel?
— * Quoi ! madame la baronne, demanda Rousselot, entraîné par l’intérêt puissant de cette scène, M. de Champ- Rosay ne vous avait-il pas accompagnés, votre mère et vous, à Giziat! Y était-il donc venu seul? J’avais toujours pensé...
Pauline le regarda en face, mais elle ne parut pas encore l’avoir entendu.
— Parleras-tu, Natha? poursuivit-elle avec violence ; vastu enfin reconnaître tes erreurs, tes mensonges? On a raison de le dire, tes soi-disant révélations ne sont que des rêves de malade!... Créature stupide, ajouta t-elle d’un ton terrible, soutiendras-tu que ce séducteur, ce lâche, cet assassin, était Léopold de Champ-Rosay... mon Léopold à moi... le père de ma fille ?
— Maîtresse, balbutia Natha, je vous avais avertie... je savais...
— Ainsi donc, tu persistes dans ton odieuse calomnie ?
Natha ne répondit pas.
Pauline se leva et se mit à se promener dans le salon avec une impétuosité qui tenait de la folie. Elle frappait du pied, se tordait les mains.
— C’est impossible ! c’est impossible ! s’écria-t-elle avec égarement; lui, un homme du monde, un fonctionnaire éminent, destiné aux plus hautes fonctions administratives ; lui si fier, lui qui m’a témoigné tant de tendresse et qui adore sa fille !... Et pourtant que faisait-il dans la vallée de Giziat pendant cette funeste soirée? Pourquoi se montra-t-il embarrassé en nous rencontrant, ma mère et moi ? Pourquoi insistait-il pour qu’on attribuât pas à un crime la mort tra-
gique de Clarisse Menot? Enfin plus tard, quand Natha nous annonçait des choses étranges qui se réalisaient infailliblement, pourquoi craignait-il tant que j’interrogeasse Natha ? Pourquoi insistait-il sur le danger de ces révélations ? Prévoyait-il donc... Oh! malheureuse... malheureuse que je suis !
Elle se couvrit le visage pendant que ses deux pieds battaient frénétiquement le plancher.
Rousselot ne savait que dire et que faire en présence de cette frénésie. Tout à coup la baronne se tut et demeura immobile ; puis se tournant vers le vieux juge de paix, elle lui dit brusquement :
— Pourquoi m’écoutez-vous ? Venez-vous dans ma maison pour épier mes paroles ?
— Ce n’est pas mon intention, madame, répondit Rousselot ; j’éprouve la plus vive sympathie...
— Vous croyez donc que Natha dit vrai ? interrompit Pauline ; vous qui avez une si grande expérience, vous ne repoussez pas cette accusation absurde, insensée, incompréhensible ?oh ! dites-moi, dites-moi, je vous en conjure, que Natha s’est trompée !
— J’aime à le penser, madame la baronne; bien que cette jeune fille ait souvent rencontré juste, il ne faut pas accorder une confiance trop complète... Mais pardon, madame, continua le vieillard, que l’état de Pauline commençait à effrayer tout de bon ; le temps se brouille, et je dois me hâter, si je veux arriver chez moi avant la pluie.
En même temps il prit sa canne et son chapeau. Comme il se dirigeait vers la porte, madame de Champ-Rosay le saisit par le bras :
— Vous allez le dénoncer, le livrer aux gendarmes ! ditelle.
Rousselot essaya de se dégager.
— Oh! madame la baronne, comment avez- vous pu concevoir une pareille idée ? J’ai été l’ami du père de M. de Champ-Rosay, j’ai été toujours le défenseur des intérêts de la famille...
— Oui, mais vous alléguerez votre devoir, votre consciente, et malgré son crime, je ne veux pas qu’il soit traîné à l’échafaud... Monsieur Rousselot, vous ne sortirez pas d’ici avant d’avoir juré solennellement que vous ne révélerez à qui que ce soit ce que vous venez d’entendre !
— Je vous répète, madame, que je n'ai nullement le projet...
— Jurez, jurez ! dit Pauline avec énergie et sans lâcher le bras du juge de paix ; vous hésitez? J’avais donc deviné juste... vous voulez le dénoncer !
— A Dieu ne plaise, madame ! répliqua le vieux Rousselot presque aussi troublé qu’elle. Eh bien! puisque vous l’exigez, je jure de ne répéter à peysonne au monde ce que je viens d’entendre.
— Il suffit... vous êtes chrétien, monsieur Rousselot, et rien ne pourra, je le sais, vous faire enfreindre votre serment... Maintenant, adieu !
Elle tira le cordon d’une sonnette et Pierre ne tarda pas à paraître.
— Natha vient d’avoir une de ses crises, dit-elle en détournant la tête, afin que le domestique ne pût voir ses traits bouleversés, emportez-la dans sa chambre.
Pierre enleva Natha dans ses bras avec précaution et sor-
tit. Alors la baronne se dirigea vers la porte à son tour, mais elle se trouva face à face avec Rousselot, qui la contemplait d'un air d’anxiété.
— Etes-vous encore ici ? demanda-t-elle avec impatience.
— Je pars, madame; mais j’éprouve quelques scrupules à vous quitter, quand je vous vois livrée à un semblable emportement.
— Que craignez-vous? que j’attente à mes jours? Moi aussi je suis chrétienne. J’attendrai que la douleur et la honte m’aient tuée... je n’attendrai peut-être pas longtemps !
Et elle s’enfuit dans sa chambre, tandis que Rousselot, en proie à une émotion qu’il n’avait pas éprouvée depuis bien des années, retournait chez lui.
La pauvre baronne n’avait pas l’intention de rester longtemps dans sa chambre. Elle s’empressa de mettre un châle et un chapeau, sans appeler aucune de ses femmes ; puis elle se disposait à sortir de nouveau, quand un bruit soudain, qui partait d’une pièce voisine, l’arrêta toute tremblante. Ce bruit, c’était un éclat de rire d’enfant, un de ces rires argentins, frais, joyeux, qui réjouissent toujours le cœur d’une mère.
— Ma tille ! murmura Pauline ; je ne peux pas quitter cette maison sans avoir embrassé ma fille!
Elle allait donc se diriger vers la pièce où la petite Marie était en train de jouer sous la surveillance d’Adèle, mais, en levant les yeux par hasard, elle aperçut, suspendu à la boiserie, le portrait en pied du baron Léopold. La vue de ce portrait, présent de son mari lui-même et qui était d’une extrême ressemblance, réveilla toute sa colère.
— Non, non, dit-elle; si j’embrassais ma fille en ce mo-
ment, je ne partirais pas.... et je veux partir, quitter cette maison pour toujours... Chère ange, pardonne-moi ; mais j’ai besoin de tout mon courage !
Elle descendit en courant l’escalier, traversa la couret put gagner l’avenue, puis la grande route, sans avoir rencontré aucun habitant du château.
Nous avons dit déjà qu’il y avait près d’une lieue de Balme à Cuiseaux, et qu’au moment où Pauline se mit en marche, la nuit était proche, tandis que la pluie commençait à tomber en gouttes larges et serrées ; rien ne pût arrêter la baronne.
Bientôt ses légers vêtements furent traversés par l’eau, ses fines chaussures ne pouvaient protéger ses pieds contre la boue visqueuse de ce sol argileux ; elle ne s’en inquiétait pas, et continuait d’un pas rapide. Les passants qui remarquèrent cette femme voilée se glissant comme une ombre silencieuse à travers les tourbillons de pluie n’auraient eu garde de soupçonner en elle la plus belle, la plus riche, la plus honorée de toutes les dames du canton.
Pauline atteignit ainsi la ville, où l’obscurité croissante ne permit pas heureusement qu’elle fût reconnue, et elle se rendit aussitôt à la demeure de sa mère. Madame de Savigny, que son état maladif empêchait de sortir depuis quelque temps, était assise au coin du feu dans le salon, quand elle vit tout à coup entrer sa fille, pâle, haletante, les vêtements ruisselant d’eau.
— Pauline ! s’écria-t-elle éperdue en se levant, est-ce bien toi ?
La baronne lui dit :
— Chère maman, l’homme que vous m’avez donné pour
mari est indigne de moi. Je ne saurais vivre désormais auprès de lui, car il ne m’inspire que du dégoût et de l’aversion... Je viens chercher un refuge chez vous... Aimez moi, protégez-moi.
Et elle se jeta dans les bras de sa mère.
UN ENFEE CONJUGAL.
Le lendemain matin, le capitaine Champ-Rosay, revêtu d’un uniforme de petite tenue qu’il avait envoyé chercher à Cniseaux pour remplacer son costume de chasse, entra dans la bibliothèque où il savait trouver Léopold. Cette pièce, ainsi que le salon voisin, était remplie de fleurs que les gens du château et de la ferme, ignorant la gravité des évènements de la veille, avaient apportées au baron. Léopold écrivait, et plusieurs lettres déjà closes étaient éparses sur la table autour de lui, il paraissait calme, quoiqu’il fût trèspâle. Les deux cousins échangèrent une poignée de main ; puis le baron continua sa besogne, tandis que Valentin s’asseyait en face de lui sans prononcer une parole.
Au bout d’un moment, le capitaine demanda :
— Pour qui ces lettres ?
— Ne faut-il pas que je contremande les perionnes invitées à la fête d’aujourd’hui ? Une fête! ajouta Léopold avec
un sourire amer ; regarde ces bouquets... N’est-ce pas une dérision ?
— Tu te presses trop, ce me semble.
— Supposes-tu donc que Pauline viendra faire les honneurs du diner ? J’annonce aux invités que, par suite d’une indisposition de madame de Savigny, indisposition qui retient aujourd’hui la baronne à Cuiseaux, la fête est indéfiniment ajournée. Ils en croiront ce qu’ils voudront, mais les apparences seront sauves... Voici, de son côté, le vieux Rousselot qui s’excuse de venir.
— Ah ! ah ! quel prétexte donne-t-il ?
— C’est Charles qui écrit, et il me prévient que son père étant souffrant, ils ne pourront ni l’un ni l’autre assister à notre réunion d’amis: comprends-tu ?Le refus empressé du père ne saurait m’étonner, car depuis hier nous sommes au plus mal ensemble, mais Charles... lui !
— Bah! le fils obéit servilement aux impulsions du père, reprit Valentin; mais, toute réflexion faite, Léopold, tu ne devrais pas trop te presser d’envoyer ces lettres à leur adresse... Tu sais que ce matin je veux aller... là-bas ?
— Je le sais, mais tu n’obtiendras rien. Quand une femme est arrivée à ce degré d’exaltation et d’aveuglement.
— Je parie que je trouverai la baronne douce comme un agneau, et que ma démarche réussirait infailliblement si tu voulais bien me charger d’un tout petit bout de lettre.
— Je ne lui écrirai pas, répliqua le baron d’un ton ferme et péremptoire. Que lui écrirais-je? Elle a cru sans hésitation une calomnie contre laquelle protestait toute ma vie passée ; que puis-je à cela ; sinon attendre avec patience et
dignité qu’il lui plaise de reconnaître son erreur ?... Et c’est ce que je ferai.
— Bon ? Encore ta dignité ! Confie-moi du moins la petite Marie pendant quelques heures; je l’emmènerai dans la voiture, et j’espère...
— Ma fille ne sortira pas de chez moi. En m’abandonnant, sa mère l’a abandonnée de même. Si Pauline veut la voir, qu’elle revienne au foyer domestique, où est la place des enfants, à côté de leur père et dç leur mère.
— Du diable si j’arrive jamais à quelque chose avec toutes ces têtes de fer ! murmura le capitaine.
Comme il allait sortir, Léopold lui dit :
— Tu ne peux te rendre à la ville sans avoir déjeuné... viens manger un morceau pendant que l’on préparera ton * cheval.
Ils entrèrent dans la salle à manger, où on leur servit quelques mets froids. Comme le déjeuner tirait à sa fin, Adèle vint annoncer au baron que la petite Marie avait passé une nuit affreuse, qu’elle ne cessait d’appeler sa mère, et que ni Natha ni elle ne pouvaient la calmer.
— Je vais la voir, dit Léopold en se levant, et peut-être, serai-je plus heureux !
— Annoncez à cette chère enfant, reprit le capitaine à son tour, que je cours chercher sa mère et que, dans deux heures, la baronne sera ici.
Léopold le regarda, comme pour lui demander s’il pourrait en effet remplir une semblable promesse, mais il ne dit rien et ils se séparèrent.
Le baron trouva la petite tout en larmes et appelant avec désespoir sa mère, qu’elle n’avait jamais perdue de vue
aussi longtemps. Il la prît dans ses bras, et, à force de caresses, parvint à l’apaiser. Natha et Adèle l’avaient aidé dans cette tâche. Natha, plus faible et plus languissante que jamais, semblait très-affligée du chagrin de la charmante enfant. Comme elle respirait enfin, en voyant Marie sourire, Léopold attacha sur elle son regard sévère et lui dit :
— Vous êtes toujours souffrante, mademoiselle Natha, et, si je ne me trompe, hier encore vous avez eu un accès de votre maladie ordinaire ?
— Il est vrai, monsieur le baron.
— Dans l’état de santé où vous vous trouvez, votre séjour à Balme présente de graves inconvénients, et d’ailleurs peutêtre vos services ici vont-ils devenir inutiles.
— Quoi donc ! demanda Natha avec un accent de terreur, madame la baronne, ma bonne maîtresse ne doit-elle plus revenir ?
— Qu’elle revienne ou non, le repos de cette maison est à jamais compromis, et vous ne pouvez ignorer que ce malheur est votre ouvrage.
— Grand Dieu ! est-il possible ?
Et la pauvre Natha se mit à pleurer.
— J’ai donc décidé, poursuivit le baron, que dans trois jours vous quitterez Balme. Soit que vous retourniez chez votre mère, soit que vous cherchiez un refuge dans une maison de santé, je vous assurerai une pension convenable tant que vous ne pourrez vous suffire à vous-même. Agissez donc en conséquence ; écrivez aujourd’hui à votre famille, afin que dans trois jours au plus tard... Nous nous sommes bien entendus, n’est- ce pas?
Ce congé, un peu brutal, éveilla encore la fierté indomp
table dont Natha avait fait montre lors de sa première entrevue avec Pauline. Elle releva la tête, et scs yeux noirs s’attachèrent hardiment sur Léopold.
— Il suffit, monsieur le baron, dit-elle ; puisque ma présence ici peut-être un motif de gêne pour ma chère protectrice et pour vous, je ne saurais y demeurer davantage... Dans trois jours, bien plus tôt peut-être... J’aurai quitté votre maison, je vous le promets.
Cette noble résignation sembla toucher Léopold plus que des plaintes ; il ajouta doucement :
— Ne voyez aucune inimitié dans mes paroles, pauvre Natha ; vous devez céder, comme moi, à une inexorable nécessité... Du reste, je vous le repète, je ne vous retirerai pas mon appui, et quoique à distance, j’assurerai votre biep être... En ceci je crois me confirmer aux intentions de la baronne, qui vous a toujours aimée... .
— Ah ! ce n’est pas elle qui m’eût chassée de Balme ! s’écria Natha dans un transport de douleur.
Léopold ne dit rien et se retira.
Plusieurs heures s’écoulèrent. Le baron s’était renfermé dans sa chambre et nul ne l’avait vu depuis sa visite à sa • fille. Son calme apparent faisait supposer qu’il n’avait aucune inquiétude au sujet de madame de Champ-Rosay, et sa sécurité était partagée par toutes les personnes de la maison. Cependant, si quelqu’un eût pu l’examiner pendant ces heures de solitude, on eût remarqué sur ses joues des traces de larmes. Parfois il était violemment agité, il allait et venait comme un fou. Souvent aussi, s’approchant d’une fenêtre qui donnait sur la campagne et dominait la grande route, il demeurait en observation.
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Quoique le ciel fût encore chargé de nuages blancs, un soleil capricieux éclairait par intervalle la cime des montagnes. La route s’étendait à perte de vue, toute parsemée de flaques d’une eau jaunâtre tombée la nuit précédente. Léopold suivait des yeux avec anxiété les voyageurs et les voitures, qui d’abord apparaissaient comme des points noirs dans l’éloignement, du côté de la ville. Peu à peu les points noirs grosissaient, devenaient plus distincts et se changeaient tantôt en quelque vieux paysan qui cheminait avec lenteur pour aller visiter ses vignes, tantôt en un attelage de vaches qui traînait une de ces charrettes longues et étroites, de construction grossière, en usage dans la Bresse. Alors le baron poussait une exclamation de colère et se remettait à se promener dans sa chambre, pour revenir bientôt à la fenêtre où une force irrésistible l’attirait.
Une fois pourtant son attente ne parut pas devoir être trompée. Depuis quelques instants, un de ces « points noirs » dont nous avons parlé se montrait du- côté de la ville, et Léopold ne tarda pas à s’assurer que l’objet en question était une voiture qui avançait avec toute la rapidité d’un vigoureux cheval ; bientôt même il crut distinguer un cavalier qui tantôt précédait la voiture, tantôt paraissait se confondre avec elle. Le cœur du baron commença à battre avec violence. Enfin il n’eût plus de doutes : ce cavalier, fort reconnaissable à son uniforme, c’était Valentin de Champ-Rosay ; la voiture, c’était la petite calèche dans laquelle madame de Savigny venait fréquemment faire visite à sa fille.
— Valentin l’avait bien dit ! s’écria Léopold, au comble de la joie. Le brave garçon me la ramène?... Commenta-t-il fait? N’importe ! merci, Valentin!
Il regarda encore. La voiture n’était pas maintenant à plus de cent pas de l’avenue du château, et le cavalier semblait se disposer à prendre les devants. Après avoir échangé quelques mots avec les- personnes qu’il escortait, il partit au galop, et on le voyait glisser rapidement derrière les arbres, tandis que la voiture marchait avec plus de lenteur.
Le baron s’empressa de descendre à la bibliothèque. Il avait repris ses allures graves et son masque de dignité. Bientôt le capitaine entra comme une trombe en s’écriant :
— Victoire ! j’ai tenu ma promesse Elle me suit!
— Qui donc? demanda Léopold avec une surprise affectée.
— Pardieu I ta femme... Pauline... la baronne ; qui serait-ce donc? Elle arrive avec sa mère... Ne te réjouis pas trop pourtant, car elle n’est pas encore complètement apprivoisée, ce sera à toi d’achever la besogne.
— C’est un vrai miracle ! Comment t’y es-tu pris pour la décider?
— Rien de plus simple, je lui ai dit que Marie était malade, qu’elle n’avait cessé de pleurer toute la nuit, qu’elle mourrait si elle ne revoyait bientôt sa mère ; Pauline n’a pu y tenir... et elle arrive.
— Ah 1 c’est seulement pour sa Allé qu’elle vient ! dit le baron avec amertume.
En ce moment on entendit le bruit de la voiture qui s’arrêtait dans la cour.
— Allons au devant de ces dames! dit l’officier en prenant Léopold par le bras.
Léopold ne fit aucune résistance. Quelles que fussent les raisons qui avaient déterminé sa femme à revenir, il éprou-
LA DOUBLE VUE 28 f
vait une satisfaction immense de la savoir revenue, et son cœur tout entier s’élancait vers elle.
Quand les deux cousins arrivèrent dans la cour, la baronne et madame de Savigny descendaient de la voiture. Madame de Savigny paraissait triste et fatiguée, quand à Pauline, elle avait les traits tirés et les yeux cernés sous son voile de deuil, ses mouvements heurtés témoignaient d’une violente tension nerveuse.
Léopold s’approcha d’elle, la bouche souriante.
—r Vous voilà donc, méchante? lui dit-il, n’auriez-vous pas dû avoir quelque pitié de mes cruelles inquiétudes.
Pauline ne parut pas l’avoir entendu, elle s’occupait de soutenir madame de Savigny, dont la démarche était chancelante.
— Ma fille? où est Marie ? demanda-t-elle impérieusement.
Léopold blessé recula d’un pas, et se contenta de saluer avec froideur.
En ce moment Natha, avertie du retour de la baronne, accourait émue et palpitante.
— Ah ! madame, ma chère protectrice, s’écria-t-elle, que je suis contente de vous voir ! Dieu soit loué, la joie et le bonheur vont reparaître ici !
Mais Pauline ne sembla pas plus s’apercevoir de sa présence qu’elle ne s’était aperçue de celle du baron. Laissant madame de Savigny au bras de Valentin, elle passa entre son mari et Natha, en s’écriant :
— Où est cette chère petite? Personne n’aura donc la charité de m’amener ma fille?
Et elle entra en courant dans la maison.
Léopold demeurait immobile et sombre, Natha, les yeux pleins de larmes, regagna sa chambre en murmurant :
— C’est maintenant que je n’ai plus rien à faire ici... Ma maîtresse ne m’aime plus !
Le baron paraissait si consterné, si malheureux, que sa belle-mère en fut touchée et lui dit avec compassion .
— Elle est bien dure pour vous, n’est-il pas vrai, mon bon Léopold ? Que voulez-vous ? elle a maintenant la fièvre , le délire... Prenons patience, si vous ne redoutez pas trop la présence d’un pauvre malade, je vais m’installer ici pendant quelques jours ; et h nous deux, je devrais dire à nous trois, car cet excellent capitaine de Champ-Rosay nous aidera, nous réussirons, je l’espère, à calmer cette petite tête folle.
On venait d’entrer dans le salon et on établit la vieille dame dans un fauteuil. Le baron, malgré son chagrin, assura madame de Savigny qu’elle était la bienvenue à Balme et la remercia affectueusement de sa visite.
— Vous ne croyez donc pas, chère mère, ajouta t-il avec un sourire forcé, aux calomnies abominables qui ont exalté Pauline à ce point? Vous ne connaissez pas le crime odieux dont on m’accuse, et dont pour ma part je n’ai pas la moindre idée ?
— Je n’en sais pas plus que vous à cet égard. Pauline en parlait hier d’une manière vague. Ce matin, elle s’est renfermée dans un mutisme obstiné, elle a refusé de répondre à mes questions au sujet des torts mystérieux qu’elle vous reproche... Aussi mon gendre, jusqu’à preuve du contraire, poursuivit madame de Savigny avec un sourire fin, continuerai-je d’avoir pour vous l’estime et l’affection que vous
me paraissiez méritez quand je vous ai confié le soin de rendre ma fille heureuse.
— Merci, chère mère, répliqua le baron, dont les yeux devinrent humides, ah! voilà ce que Pauline eut dû penser quand on lui a fait ces contes ridicules. Aussi importe-t-il que j’aie sans retard une explication avec elle.
— Ne précipitez rien, Léopold, dit madame de Savigny d’un ton suppliant, Pauline est encore trop agitée pour qu’une explication de cette nature puisse amener un bon résultat pour elle et pour vous. Ce feu effrayant s’éteindra de luimême comme un feu de paille, et vous profiterez du premier mouvement favorable... Jusque-là, sachez attendre... Cher Léopold, me promettez-vous de ne pas brusquer une explication ?
— Soit, répondit le baron avec un soupir; et pourtant si cette situation se prolonge, ne fût-ce que quelques jours, elle deviendra intolérable.
— Il y aura en effet, je le crains, de mauvais moments à passer encore.
— Il est impossible, dit Valentin avec sa rondeur habituelle, que ma cousine persiste dans cette absurde colère. Une chose doit nous rassurer : c’est qu’en dépit de ses violences, elle a toujours une vive affection pour sa fille, pour sa mère, je crois même pour son mari, et, dans de pareilles conditions, il ne faut désespérer de rien.
Le baron soupira encore, mais comme madame de Savigny avait besoin de repos, on la conduisit à l’appartement qu’elle occupait d’ordinaire à Balme, et on se sépara.
Pendant le reste de la journée, Pauline demeura dans sa chambre avec sa fille, qu’elle mangeait de caresses, et ma-
dame de Savigny n’avait pas tardé à la rejoindre. Le capitaine, de son côté, tint fidèlement compagnie au baron dans la bibliothèque ; ainsi la maison fut partagée en deux camps. L’heure du dîner devait pourtant réunir tout le monde dans la salle à manger; mais la baronne, prétextant sa fatigue et sa souffrance, envoya prévenir qu’elle ne pourrait assister au repas commun.
— Je m’en doutais ! murmura Léopold avec douleur; cela commence !
Vers le soir, le docteur Philibert vint au château visiter Natba. Avant de monter chez elle, il entra dans la bibliothèque où se trouvaient Léopold et Valentin.
Le capitaine Champ-Rosay, après les compliments d’usage, demanda au docteur ce qu’il pensait de l’état de la jeune fille.
— Sa maladie actuelle, si mystérieuse qu’elle soit, répondit le médecin, n’est pas de celles qui d’habitude compromettent l’existence, comme je l’ai déjà dit bien des fois. Cependant j’ai constaté récemment chez cette pauvre demoiselle plusieurs symptômes qui ne me plaisent pas.
— Quels symptômes? demanda le capitaine dont la voix s’altéra en dépit de lui-même; n’a-t-elle pas une saine et robuste organisation, qui triomphera sans peine de ces accidents ?
— Je l’espère; cependant ces secousses et ces perturbations ont leur danger ; ce n’est pas inpunément qu’une organisation, aussi forte qu’elle soit, éprouve des sentiments violents, des terreurs, de véritables frénésies, comme nous avons vu Nalha en éprouver pendant ses extases. S’il faut
l’avouer, j’ai cru reconnaître dans ma jeune malade des signes de phthisie du plus mauvais caractère.
— Mais grâce au ciel, docteur, cette maladie si récemment déclarée ne peut avoir fait encore de grands progrès?... Vous l’arrêterez, n’est-pas? Vous sauverez Natha... Il faut la sauver! Aurait-elle encore dit vrai en affirmant qu’elle n’avait plus que peu de temps à vivre?
— Quand elle affirmait cela, aucun des symptômes dont je parle ne s’était manifesté... Du reste, il s'accomplit chez cette malade des phénomènes moraux qui ne sont pas de ma compétence.
— Pour des raisons particulières, reprit le baron, j’avais congédié Natha, et elle devait quitter Balme d’ici à trois jours ; mais si son état avait une pareille gravité, elle pourrait rester au château jusqu’à nouvel ordre.
— Tu l’as congédiée? s’écria Valentin avec indignation; renvoyer ainsi une pauvre fille malade, dénuée de ressources, c’est de l’inhumanité, c’est...
Il s’interrompit en voyant le regard étonné que Léopold attachait sur lui.
— Valentin, reprit le baron, j’avais, tu le sais, des motifs très-sérieux pour prendre une semblable mesure, et ce matin elle était une nécessité de convenance.
L’officier retint avec effort une vive réponse qui montait jusqu’à ses lèvres. Philibert ne comprenait rien à ce qui se passait entre les deux cousins, il dit en se levant :
— Si mes prévisions sont fondées, ma malade ne pourra de sitôt se mettre en voyage; mais je vais l’examiner avec le plus grand soin, et tout à l’heure, sans doute, je vous
dirai si les symptômes dont il s’agit étaient trompeurs ou non.
— Mais, docteur, reprit Valentin, j’ai toujours cru que la phthisie était une consomption lente, facile à guérir quand on la prenait à son début.
— Il est vrai, mais il existe aussi certains cas terribles où nous ne pouvons pas grand’choses ; tel est celui que noos appelons phthisie galopée , et c’est précisément celui que je crains pour mademoiselle Natha.
— Et si vous ne vous êtes pas trompé...
— Alors peut-être la pauvre enfant aura eu raison d’annoncer sa mort prochaine ! répliqua le docteur avec tristesse.
Et il monta, précédé par. une personne de service, à la chambre de Natha.
Le docteur Philibert, en exprimant sans ménagement ses craintes devant les deux Champ-Rosay, n’avait pas remarqué l’impression profonde qu’elles avaient produite sur Valentin. Quand il eut disparu, le capitaine demeura plongé dans ses réflexions, tandis que Léopold reprenait une lecture commencée. Tous les deux se taisaient. Un bruit de voix animées, qui partait de l’étage supérieur, et parmi lesquelles on distinguait celle de la baronne, attira leur attentien.
— Bon ! qu’y a-t-il encore ? demanda Léopold avec inquiétude.
— Allons voir, dit Valentin en s’élançant vers l’escalier.
Le baron, poussé par un vague désir de rejoindre Pauline,
monta derrière son cousin et tous les deux arrivèrent bientôt à la chambre de Natha. Us y trouvèrent la baronne et madame de Savigny, le docteur Philibert, Adèle et la petite
Marie; mais Natha n’y était pas. On voyait des effets disposés avec soin sur un meuble, comme pour être prochainement emportés ; et dansleur cage modeste, le bouvreuil et le chardonneret de la pauvre fille s’agitaient tristement comme s’ils avaient conscience de leur abandon.
Tous les assistants semblaient surpris et consternés. Pauline tenait à la main une lettre que l’on venait de trouver ouverte sur la table.
Léopold s’était arrêté sur le seuil de la porte ; mais le capitaine Champ-Rosay se précipita dans la chambre en s'écriant :
— Natha! où donc est Natha?
— Partie ! répliqua tristement madame de Savigny.
— Partie ! répéta la petite Marie en pleurant, ma bonne amie Natha!
— Il fallait bien qu’elle quittât la maison, dit la baronne avec colère, puisqu’on l’en avait chassée... Sans doute on avait hâte de se débarrasser d’une personne protégée par moi.
— Où est-elle allée? Le sait-on? demanda Valentin.
— Personne ne l’a vue sortir, répondit Adèle ; elle est partie à l’insu de tout le monde.
— La protégée a suivi l’exemple de la protectrice, murmura Léopold avec amertume. ,
Heureusement cette observation ne fut pas entendue.
— Si elle est partie à pied, reprit le docteur, elle ne saurait être allée bien loin ; car elle doit être d’une faiblesse extrême.
— Et bien! dit le capitaine Champ-Rosay, cette lettre qu’elle a laissée pour la baronne nous expliquera sans doute...
— Lisez vous-même, Valentin, répliqua Pauline en loi présentant la lettre; ma main tremble, mes yeux se troublent ; je ne peux parvenir à déchiffrer cet écrit.
Et elle s’assit d’un air abattu dans le petit fauteuil deNatha.
Valentin se mit à lire tout haut, d’une voix qui n'avait pas sa sonorité habituelle :
« Chère et bonne maîtresse, pardonnez-moi le chagrin » que je vais vous causer peut-être, mais le devoir, aussi » bien que la nécessité, m’oblige de quitter Balme. Je » porte malheur à tout ce qui m’approche ; votre maison » est pleine de confusion et de larmes à cause de moi. Com- » ment cela s’est-il fait? Pour moi, je ne comprends le mal » dont je suis cause que par ses terribles résultats ; mais » ceux que j’aime et que j'honore le plus au monde sont » cruellement frappés ; je suis victime moi-même de l’in- » fluence funeste que j’exerce sur les autres. Tout le monde » à présent me fuit ou me repousse; j’aurais tant besoin » d’affection pour mon cœur, d’indulgence pour ma fai- » blesse, et je ne rencontre plus partout que haine ctcot> 1ère!... Vous le voyez donc, il faut que je parte au plus » vite, et peut-être la paix et le bonheur reviendront-ils » ici quand je n’y serai plus !
» J’ai le cœur déchiré, mais je n’hésite pas... adieu donc, » ma généreuse protectrice ; le souvenir de vos bienfaits v me suivra jusqu’à mon dernier jour, qui, j’en ai le pres- » sentiment, n’est pas éloigné. Quand vous m’avez prise « auprès de vous, j’étais une enfant à demi sauvage, livrée » aux instincts les plus grossiers ; vous avez éclairé mon » intelligence, ennobli mes sentiments vous m’avez fait con- » naître tout ce qu’il y avait de beau, de pur et de saint
d snr la terre. Soyez bénie pour tant de services ! soyez » bénie pour votre affection constante, pour votre infati- » gable dévouement.
■» Je remercie de même tous ceux que j’ai connus dans j> cette maison et qui se sont associés parfois à votre bienï veillance pour une pauvre fille. Je leur demande hum- » blement pardon si j’ai eu le malheur de les offenser; et, « si l’un deux m’avait offensée, j’affirme que je n’emporte • contre lui ni aversion ni ressentiment. J’attribue ces « torts à l’influence maligne qui me poursuit et à laquelle « Dieu, j’espère, voudra me soustraire bientôt.
» Adieu encore une fois, chère et bonne maîtresse; et, je » vous le demande avec instance, n’oubliez pas, aimez » toujours un peu
» Votre pauvre Nathalie. »
Dans un post-scriptum, la jeune fille recommandait ses oiseaux aux bons soins d’Adèle, et elle annonçait qu’elle comptait se rendre dans sa famille, aux Salinières.
Pendant la lecture de cette lettre touchante, la plupart des assistants ne pouvaient retenir leurs larmes. Tout à coup Valentin se se redressa :
— Le village des Salinières est-il loin d’ici? demanda-t-il.
— A trois lieues, dans la montagne, répondit Adèle.
— Trois lieues, reprit le docteur; je crois impossible, dans l’état où est Natha, qu’elle accomplisse un pareil trajet à pied.
— Et si elle n’a voulu invoquer aucun secours étranger, dit le capitaine Champ- Rosay, si elle a craint d’entrer dans une maison inconnue, elle sera tombée mourante au bord du chemin.?
— C’est fort probable.
— En ce cas, dit Pauline, je vais envoyer quelques-uns de nos métayers à sa recherche. Elle ne saurait aller vite; ils la rejoindront sans peine.
— C’est inutile, répliqua Valentin ; je vais y aller moimême... Le temps de faire seller mon cheval, et je saurai bien la retrouver.
— Merci, mon cher Valentin, dit la baronne ; toujours prêt à agir selon les nobles inspirations de votre cœur !... Ainsi vous ramènerez Natha, n’est-ce pas?
— Et pourquoi la ramènerais-je dans cette maison dont on l’a chassée? répliqua l’officier avec colère ; ne semblonsnous pas tous avoir pris à tâche de persécuter cette malheureuse enfant, de l’humilier, de lui briser le cœur, moi comme les autres. Non, non, ce qu’il lui faut maintenant, c’est une tranquille retraite où elle soit à l’abri des haines, des jalousies, des obsessions de toute nature dont on l’accable; et, de part le ciel 1 ce sera moi qui procurerai cette retraite. Oui, que m’importent les propos des sots! ce sera moi qui la soutiendrai, qui l’encouragerai, qui la protégerai... Et rie vous en étonnez pas!... Je l’aime ! entendezvous ? Je l’aime ! je l’aime !
Et il sortit en courant; cinq minutes plus tard il avait quitté le château.
Dès qu’il fut parti, le baron s’écria d’un ton consterné :
— Qui se serait attendu à ce nouveau malheur? Valentin est très-opiniâtre dans ses résolutions, et s’il aime vraiment Natha...
— Un malheur! répéta Pauline, et pourquoi cela, monsieur? Un malheur, parce que le capitaine Champ-Rosay
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LA DOUBLE VUB
aime une simple et honnête fille de naissance obscure ? Valentin est un homme de cœur, et il a autant de droiture que de passion ; oui, il voudra peut-être épouser Natha, et où serait le mal dans l’état actuel de nos mœurs ? Ah ! ce ne serait pas lui qui, pour faire un riche mariage, romprait les liens les plus sacrés et serait capable...
Elle s’interrompit ; le baron répondit avec fermeté :
— Songez, madame, qu’il y va de la considération de notre famille. Valentin de Champ-Rosay n’a pas le droit de disposer de son nom honorable...
— Il suffit, dit sèchement Pauline ; dans cette affaire, comme dans beaucoup d’autres, nous ne saurions nous entendre.
Elle saisit sa fille par la main et rentra chez elle.
Léopold paraissait navré de cette nouvelle insulte. Madame de Savigny voulut lui glisser à l’oreille quelques paroles consolantes ; il répondit avec désespoir :
— Ah ! chère mère, je savais bien que la maison allait devenir un enfer... Il vaudrait mieux être mort que de vivre ainsi I
LA POUBSUITE.
Le capitaine Champ-Rosay savait que pour se rendre au village des Salinières, habité par la mère de Natha, il avait
à traverser la vallée de Giziat dans toute sa longueur. Aussitôt donc qu’il eut quitté l’avenue de Balme, il prit la grand’route, qui devait le conduire à l’entrée de la vallée pittoresque et sauvage que nous connaissons déjà.
Il était alors six heures du soir environ et le cavalier avait trois lieues à faire dans les montagnes, par des routes détestables, si toutefois Natha ne s’était pas arrêtée en chemin. Il pressait donc son cheval avec d’autant plus d’ardeur que ce mouvement impétueux concordait avec le désordre de ses pensées.
Dans sa nature ardente et mobile, les sentiments opposés se succédaient avec rapidité, et la réaction ne tardait jamais à suivre l’impression première. Ainsi, après avoir affirmé tout à l’heure, en présence de sa famille, son amour pour Natha, il éprouvait une sorte de colère contre lui-même, et la moquerie était venue insensiblement remplacer ses élans de cœur, ses transports de passion.
— Ah ça 1 Champ-Rosay, se disait-il à lui-même, quel diable de métier faites-vous depuis deux jours? Hier au soir vous battiez la campagne à la poursuite d’une noble dame qui avait jugé à propos de planter là son mari, et ce soir vous courez après une gentille camériste qui a pris la clef des champs ! Savez-vous que cela devient pour vous une véritable spécialité, et que feu Don Quichotte ne vous valait pas ? Vous pourrez désormais, à l’instar de certains industriels de bas étage, énumérer vos nombreux talents sur vos cartes de visite, et on y lira à la suite de vos noms et qualités : a reçherche femmes fugitives, retrouve jeunes « vierges égarées, ramène au logis dames et fillettes... et « fait tout ce qui concerne son état. » Oui, morbleu, voilà
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LA DOUBLB VUE
à quoi nous sommes toujours occupés maintenant, moi et mon bon cheval Babazoun. Mes camarades du régiment en diraient bien s’ils apprenaient la chose, et je la leur dirai, quand ce ne serait que pour avoir l’occasion de donner un coup de sabre à celui qui rira le plus fort ou d’en recevoir un qui mettra fin à mes prouesses chevaleresques !
Cependant ce sentiment de moquerie contre lui-même n’eut pas plus de durée que l’exaltation dont il avait fait montre à Balme. Bientôt il redevint triste et rêveur.
— Quel attrait dans cette Natha ! murmurait-il, quelle femme au monde présente ainsi une double nature, l’une douce, timide, affectueuse, pleine de candeur ; l’autre fière, dominatrice, armée d’un pouvoir surnaturel ! L’une agit sur mon cœur, l’autre sur mon intelligence ; l’une m’attire et me charme, l’autre me subjugue, m’effraie et me dompte. Je n’ai jamais rien éprouvé de pareil pour ces pauvres créatures vulgaires dont je me croyais amoureux. Je le sens maintenant, je n’ai de ma vie aimé véritablement que Natha. A tous les diables donc le monde, le ridicule, les préjugés de caste et d’éducation... J’ai lieu de croire que Natha m’aime aussi, du moins sous une forme de cette double nature... Cela me suffit. J'agirai selon ma volonté.
Sa résolution ainsi prise, et cette fois elle paraissait irrévocable, il ne songea qu’à remplir sa mission. À l’entrée de la vallée il ne fut plus possible d’aller grand train, la route devenait si étroite, si tortueuse, si hérissée de rochers, et d’autre part les parois perpendiculaires de cet immense abime, les grands arbres qui s’élevaient de toutes parts, interceptaient si bien le jour, qu’il y aurait eu danger réel à se hâter outre mesure. Valentin se trouva donc forcé de
modérer l’allure de son cheval, et sans cesser d’avancer, il regardait à droite et à gauche avec attention, comme si déjà il se fut attendu à rencontrer Natha.
Il atteignit ainsi la partie la plus creuse de Giziat, et il longeait le ruisseau où, quelques années auparavant, avait péri la malheureuse Clarisse Menot. Mais Valentin n’avait que vaguement entendu parler de cette histoire, et aucun souvenir lugubre ne se rattachait pour lui à ces lieux solitaires. Comme il tournait un coude du chemin, une personne qui venait en sens contraire se rejeta brusquement de côté pour lui faire place. Sans doute cette personne était distraite car elle se trouvait très-près du cheval, au moment où elle s’avisa de prendre cette précaution. Valentin n’avait pas remarqué une circonstance aussi insignifiante, et il allait passer outre quand on lui dit d’un ton amical :
— Bonsoir, capitaine Champ-Rosay.
Quoique l’ombre commençait à s’épaissir autour de lui, Valentin reconnut Charles Rousselot.
— Bonsoir, monsieur Charles, dit-il à son tour en touchant son képi ; je ne m’attendais guère à vous rencontrer ici... Vous y avez des affaires, sans doute?
— Non, capitaine, ayant passé la journée auprès de mon père qui est souffrant, j’ai eu la fantaisie ce soir de me promener à Giziat. J’aime beaucoup cet endroit, et j’y viens dès que je peux m’échapper de la maison.
La voix de Charles était légèrement altérée en prononçant ces paroles. Valentin reprit, sans s’en apercevoir :
— Votre père est souffrant, dites-vous ? C’est donc bien pour cela que I’od ne vous a vus ni l’un ni l’autre, à Balme aujourd’hui?
— C’est pour cela, et puis je ne sais ce qui lui est arrivé au château, mais mon père, depuis hier, parait bouleversé. Malgré tous mes efforts, je n’ai pu tirer un mot de lui à ce sujet. 11 est vrai, ajouta-t-il avec un soupir, que mon père a l’habitude de se cacher de moi.
— C’est votre faute, mon garçon, et je vous ai dit déjà... Mais, pardon, ajouta l’officier brusquement, je suis pressé, et ce n’est pas le moment de revenir sur cette question.
II toucha de nouveau son képi, et allait s'éloigner quand il se ravisa.
— Monsieur Charles, reprit-il, vous venez sans doute de l’autre extrémité de la vallée, auriez-vous rencontré par hasard... mademoiselle Natlia?
— Natha ! la protégée de madame la baronne ? demanda Charles Rousselot avec étonnement.
— Elle a quitté le château il y a quelques heures, et elle s’est dirigée de ce côté.
— Je ne l’ai pas vue. A la vérité, je suis resté longtemps là-bas au bord du ruisseau et elle a pu passer dans le chemin sans que je la visse... Mais, bon Dieu ! capitaine, comment se fait-il que mademoiselle Natha se trouve ainsi loin du château et que ce soit vous...
— Et que ce soit moi qui me mette à sa recherche? acheva Champ-Rosay, pardieu ! c’est qu’apparemment je m’intéresse plus que les autres à cette pauvre fille!.. On pensera peut-être que ce n’est pas là précisément une tâche convenable pour un capitaine de lanciers, et on n’aura pas tort... mais je nie soucie fort peu de l’opinion.
Charles le regarda en face.
— Capitaine Champ-Rosay, dit-il, vous aimez Natha?
— Et quand cela serait?
— Oh ! je ne vous en blâme pas, répliqua Charles Rousselot avec une émotion extraordinaire, l’amour se joue de toutes les inégalités de fortune et de rang. Si donc vous aimez cette jeune fille d’une affection profonde et sincère, eomme il s’en trouve quelquefois, je vous dirai : Ne tenez aucun compte des barrières que la société élève entre elle et vous. Ne reculez pas lâchement devant certaines réprobations, vous souffririez trop plus tard d’avoir cédé aux convenances, à la crainte des railleries, à des volontés despotiques... Oui, capitaine Champ-Rosay, Natha n’est qu’une pauvre créature sans naissance ; vous, au contraire, vous êtes riche, vous avez un grand nom, un brillant avenir militaire ; et cependant, croyez-moi, ne rougissez pas de cet amour, avouez-le hautement, n’hésitez pas à élever jusqu’à vous la femme que vous aurez choisie.
Après avoir prononcé ces mots d’un ton égaré, il lâcha la main du capitaine et s’éloigna rapidement.
Valentin, tout surpris, le suivit un moment des yeux. L’idée ne lui vint pas que Charles, en lui adressant ces étranges paroles, avait pu céder à l’impulsion de quelque souvenir personnel.
— Sur ma foi ! pensait-il, le père, à force de dureté et de tyrannie, a fini par détraquer l’esprit de ce pauvre garçon. Un feu qui couve sous la cendre produit souvent des explosions terribles, mais je perds mon temps, songeons à Natha.
Et il se remit en route.
Rientôt il sortit de la vallée de Giziat par une brèche profonde, pratiquée dans la paroi du rocher, et il se trouva
dans une nouvelle vallée ; mais autant la première était sombre, sauvage, mélancolique, autant celle-ci était riante. Les montagnes qui l’entouraient de toutes parts, quoique fort élevées encore, ne présentaient plus que des croupes arrondies, égayées par des bouquets d’arbres feuillus. Sauf quelques champs de maïs, la culture n’y paraissait pas trèsflorissante, mais sur les côteaux s’étageaient des vignes dont les pampres déjà vermeils s’harmoniaient avec lestons roux des rochers. Quelques habitations, disséminées dans les plis du terrain, écartaient l’idée d’une solitude absolue et vivifiaient le payage.
Quand Valentin s'engagea dans ce vallon, le soleil était couché depuis quelques instants déjà. Le ciel demeurait clair, mais les hauteurs environnantes se dessinaient d’une manière crue sur l’horizon ; les objets un peu éloignés perdaient insensiblement leurs formes et leurs couleurs.
Tout à coup, au milieu du silence majestueux de la campagne, une voix douce qui semblait venir des espaces célestes, appela distinctement :
— Valentin ! Valentin !
Le capitaine Champ-Rosay arrêta de nouveau son cheval et prêta l’oreille ; mais la voix se taisait, et quoiqu’il regardât de tous côtés, il ne pouvait deviner d’où elle était partie. Se croyant dupe de son imagination frappée, il se remit en route ; au bout de quelques pas, on appela encore :
— Valentin I Valentin de Champ-Rosay !
Cette fois, l’officier avait reconnu la voix deNatha ; mais au lieu de venir d’en haut, cette voix semblait à présent monter des profondeurs obscures de la vallée. Cependant son regard scruta vainement les nombreuses inégalités du
sol au-dessous de l’espèce de corniche que formait la route. Rien ne bruissait ou ne se mouvait, rien, excepté quelques feuilles sèches que traînait languissamment la brise du soir.
Valentin avait été témoin de tant de choses extraordinaires au sujet de Natha, que les idées les plus bizarres traversèrent son cerveau.
— Morbleu ! dit-il, Natha est-elle morte et est-ce son âme qui m’appelle, comme dans les légendes... où bien estce moi-même qui deviens fou ?
Après quelques secondes de réflexion, il mit pied à terre. Pendant près d’une minute, il n’entendit que les légers craquements de la selle sur sa monture qui bougeait et les battements de son propre cœur. Enfin on appela pour la troisième fois :
— Valentin de Champ-Rosay !.. Valentin!
Le capitaine s’aperçut alors que la voix venait, non d’en haut, ni d’en bas, mais de deux ou trois roches saillantes, semblables à des pierres levées druidiques, qui se dressaient au bord de la route. Il s’empressa d’entortiller la bride de son cheval autour d’un jeune châtaignier, et courut vers les roches.
Dans l’enfoncement formé entre elles, sur un lit de mousse et de gazon, Natha était couchée ou plutôt assise. Les yeux fermés, la tête appuyée contre la pierre, elle semblait plongée dans son extase habituelle, et ses deux bras retombaient inertes le long de son corps. A côté d’elle on voyait son chapeau de paille et le paquet léger qui formait tout son bagage. Sans doute la pauvre fille, épuisée de fatigue, s’était arrêtée là pour se reposer, et cette fatigue
ogle
même avait déterminé une crise. Soit qu’elle eût vu venir Valentin, soit que, par un sens particulier, elle eût deviné son approche, elle l’avait appelé ; et selon toute apparence l’écho des rochers avait produit les effets bizarres qui avaient tant intrigué le capitaine.
Comme Valentin restait debout en face d’elle, ne sachant que faire dans une circonstance si exceptionnelle, Natha lui dit :
— Je vous attendais... Je vous ai vu sortir du château de Bal me, où mon départ a causé tant de trouble. Ainsi, malgré votre orgueil, malgré vos colères' contre moi, et contre vous-même, vous ne m’avez pas abandonnée?
Valentin s’agenouilla sur le gazon.
— Chère Natha, dit-il, vous ne doutez donc plus que je vous aime ?
— La lutte a été longue et opiniâtre, les instincts du gentilhomme, du militaire, du... séducteur se révoltaient contre l’amour chaste et. pur que je pouvais seul accepter.
— Eh bien ! à présent, Natha, puisque, par un pouvoir merveilleux et inexplicable vous lisez dans les cœurs, je vous en conjure, lisez dans le mien ; n’est-il pas plein decét amour chaste que vous ne repoussez pas ?
— C’est vrai... votre âme est enfin dégagée de ces sentiments égoïstes et vulgaires qui la remplissaient dans les premiers temps. J’accepte ton amour, mon Valentin, car je sais qu’il ne te sera pas fatal selon les idées du monde. Ce ne sera pas la pauvre Natha qui pourra nuire à ton avenir; tu n’auras pas à fouler aux pieds, pour elle, ton orgueil de naissance, tes préjugés de caste. Le temps qu’elle doit passer sur la terre sera bien court à présent l
— Ne dites pas cela, Natha, répliqua Valentin avec un accent de désespoir, ne me dites pas qu’un jour viendra où nous serons séparés.
— Ce jour viendra pourtant, et il est proche... mais mon regard perce l’avenir, et je vois qu’une longue suite de prospérités vous est assurée quand je ne serai plus. D’abord vos regrets seront poignants et cruels, puis ils s’amoindriront au milieu des agitations tumultueuses de la vie, et vous deviendrez le chef d’une famille dont vous serez l’orgueil et la joie. Mon souvenir alors n’excitera plus en vous qu’un sentiment paisible et mélancolique. Les événements de notre courte liaison seront pour vous comme un rêve plein de douceur qu’ont dissipé les lueurs matinales, je vous semblerai une forme vague, aérienne, qui n’a jamais appartenu à la terre. L’heure où nous sommes surtout se reproduira souvent à votre mémoire et vous donnerez un soupir à ia pauvre Natha... C'est là mon lot, Valentin, et je n’en désire pas d’autre... En attendant, aimez-moi, aimezmoi comme on aime une morte !
Cette scè,ne était d’un effet poétique et solennel. Natha, blanche et glacée, immobile, les yeux fermés, avait réellement l’aspect d’une morte, sa voix au timbre voilé, qui s’échappait de sa bouche entr’ouverte sans mouvement sensible de ses lèvres, paraissait sortir d’un tombeau, Valentin, prosterné devant elle, la contemplait avee une sorte de respect religieux. La nature grandiose des montagnes voisines, les teintes sombres du crépuscule, le calme de la campagne, contribuaient à produire sur lui une impression qui, comme l’avait dit la jeune fille, ne devait plus s’effacer de sa mémoire.
II versa quelques larmes en silence.
— Natha, reprit-il enfin, laissez-moi croire que vous vous êtes trompée dans vos tristes prévisions en ce qui vous concerne. Déjà une fois, Natha, malgré votre étrange clairvoyance, vous avez commis une grave erreur au sujet de mon cousin Champ-Rosay, j’en ai la certitude, pourquoi ne seriez-vous pas dans l’erreur encore une fois ?
Natha ne répondit rien. Valentin ne voulut pas donner à ce silence l’interprétation la plus naturelle, et il s’imagina que la crise touchait à sa fin. Il s’empressa de demander.
— Natha, où irons-nous et que ferons-nous ? La nuit approche, vous êtes faible et malade... quel parti prendre?
— A deux cents pas d’ici, sur la gauche, répondit Natha d’une voix presque inintelligible, se trouve une maison où l’on peut me donner asile... Elle est habitée par une personne qui m’a toujours témoigné de l’aversion, mais qui est bien heureuse en ce moment.. Le bonheur la rendra compatissante.
Valentin promena les yeux autour de lui pour s’assurer de l’exactitude de ces indications. A la place désignée s’élevait une petite maison proprette où brillait déjà une lumière. L’ofiicier n’hésita pas, il souleva Natha et la posa sur son épaule ; puis il ramassa les légers effets de la jeune fille, passa le bras dans la bride de son cheval, et se dirigea lentement vers la maison isolée.
l’asile.
Le capitaine Champ-Rosay, en s’avançant vers cette habitation, cherchait à deviner quelle sorte d'hospitalité la pauvre malade pouvait y recevoir. Elle paraissait fraîchement bâtie, et sa blancheur la faisait ressortir au milieu de l’obscurité croissante. Par derrière s’étendait un jardin potager, et sur le flanc de la montagne qui la dominait, on voyait une belle vigne dont le produit devait être assez considérable.
La situation de cette maisonnette, à deux pas de la route, l’eût fait prendre pour une auberge, si une enseigne ou quelque autre signe extérieur eût provoqué l’attention des passants ; mais, en l’absence des indications habituelles, on pouvait croire qu’un petit propriétaire avait eu la fantaisie de s’établir dans cette solitude.
Valentin, du reste, ne s’amusa pas à réfléchir sur cette question. Plein de confiance dans les paroles de Natha, il s’approcha de la porte qui était ouverte et, avant d’entrer il jeta un regard curieux dans l’intérieur du logis.
La lumière qu’on apercevait du dehors provenait d’un feu de sarments et éclairait une pièce assez grande, où tout était
à neuf, reluisant de propreté. Le lit, les armoires de chêne, les chaises de paille, tout semblait sortir des mains de l’ouvrier. Sur une table, le couvert était mis pour le souper. La nappe de grosse toile ne présentait pas une tache, et la vaisselle en faïence jouait à s’y méprendre la porcelaine. Plusieurs mets du pays étaient déjà servis, et un pot de terre, plein de vin du crû, prometttait d’égayer le festin.
Une jeune paysanne, le jupon retroussé pour être plus agile, achevait les préparatifs du repas. Son mari, grand garçon à ligure bonasse, était assis au coin du feu. Il paraissait revenir de son travail et n’avait pas encore quitté son tablier de cuir. 11 suivait des yeux avec complaisance tous les mouvements de la ménagère, qui parlait haut et d’un ton assuré. Enfin, il y avait là encore un petit garçon de cinq ou six ans, fort proprement mis, qui s’agitait avec l’intention de se rendre utile. Toutefois cet enfant ne pouvait être le fils du maître et de la maîtresse de la maison, car le mari n’avait pas plus de vingt-deux ans et la femme plus de dix-huit.
Pendant que le capitaine Champ-Rosay contemplait ce tableau du bonheur domestique, la ménagère, en se retournant, aperçut le visiteur. Elle eût d’abord un mouvement d’effroi, puis elle s'écria d’un ton joyeux :
— Sainte-Vierge 1 est-il possible ? Voilà M. Valentin de Champ-Rosay.
Valentin, à son tour, envisagea la personne qui paraissait le connaître si bien.
— Tiens, dit-il, c’est Fanchette, la fille du métayer de Balme.
C’était en effet la canéphore, si hostile à Natha, que Va-
lentin avait rencontrée dans le parc, lors de sa première visite chez le baron. Du reste, Fanchette se hâta de faire valoir tous ses titres à la considération publique :
— Oui, c’est moi, reprit-elle ; vous ne savez donc pas, monsieur le capitaine, que je suis mariée depuis un mois? Et maintenant je m’appelle madame Bruchard, et la maison, la vigne, le pré d’en bas, tout. cela nous appartient... et voici mon mari. Remue-toi donc, Bruchard.
Bruchard se leva et salua gauchement.
Valentin se souvint alors d’avoir entendu parler du mariage de Fanchette avec un vigneron fort riche, mais ce mariage ayant eu lieu à peu près à l’époque de la mort du vieux Champ-Rosay, le capitaine avait eu bien d’autres soucis. 11 se remit promptement de sa surprise.
— Enchanté de vous voir, Fanchette, reprit-il, eh bien! je vous prie de donner vos soins à une jeune fille que je viens de trouver mourante à quelques pas de chez vous.
Alors seulement Fanchette remarqua de quel fardeau l’officier était chargé.
— Qui est donc cette pauvre créature ? demanda-t-elle, on la dirait morte !
— Elle ne l'est pas, grâce au ciel... Mais si votre mari veut tenir mon cheval, je pourrai entrer.
— Oui, oui, va donc, Bruchard.
Le vigneron sortit et attacha le cheval à ut} anneau de la muraille, pendant que Valentin pénétrait dans la maison. De son côté, Fanchette s’empressa d’allumer une chandelle. A peine eut-elle envisagé la malheureuse enfant dont la tête reposait sur l’épaule de Valentin, qu’elle s’écria d’un air stupéfait :
— C’est mademoiselle Natha !... la sorcière.
— Oui, c’est Natha, la protégée de la baronne deChamp- Rosay... la mienne. Lui refuserez-vous l’assistance dont elle a besoin !
— Dame ! si elle allait porter malheur à notre maison ? Nous sommes si contents ici, Bruchard et moi.
— Elle sera au contraire pour votre maison une cause nouvelle de prospérités.
— Cela est bien vrai ? Au fait, si vous m’en donnez votre parole...
Puis, voyant que Valentin s’approchait du lit pour y déposer Natha.
— Pas ici, ajouta Fanchette précipitamment, nous avons là, à côté, une autre chambre qui est destinée à la sœur de mon mari quand elle viendra nous voir. Mademoiselle Natha s’y trouvera fort bien.
Elle prit la lumière et ouvrit une porte qui donnait dans une seconde pièce. Valentin la suivit avec son fardeau.
On était maintenant dans une chambrefte qui, malgré sa rusticité, rappelait celle de Natha au château de Balme. La couchette de sapin, les chaises de paille, la commode en noyer, semblaient n’avoir jamais servi, et, en effet le mobilier comme la maison était tout battant neuf. Valentin plaça Natha sur le lit avec précaution, puis il dit à Fanchette :
— Je vous laisse avec elle... Donnez-lui tous les soins que vous jugerez nécessaires ; mais n’essayez pas de la faire revenir à elle ; vos efforts seraient inutiles, la crise devant cesser naturellement.
— Oui, oui, monsieur le capitaine, répliqua madame Bruchard d’un ton capable, nous connaissons cela. La de-
moiselle a son accès de calessie... je vais la soigner conyne j’ai vu Adèle la soigner à Balme, une fois qu’on m’avait appelée pour l’aider.
Valentin, rassuré, alla rejoindre Bruchard dans la pièce d’entrée. Le vigneron lui offrit un siège, tandis que l’enfant jetait une brassée de sarments dans le feu; puis, éprouvant le besoin de se montrer homme du monde et dire un mot obligeant à un hôte aussi distingué, il fit observer que <t la soirée était très-froide, o
Le capitaine Champ-Rosay ne parut avoir aucune objection à élever contre cette remarque judicieuse; il regardait autour de lui avec curiosité.
— Vous paraissez très-bien ici, monsieur... monsieur Bruchard, reprit-il ; et vous devez être fort à l’aise ?
— J’ai une bonne femme, monsieur, répliqua le vigneron, et il a fallu lui donner un joli ménaçe. Ensuite nous avons bien récolté, cette année, dans les trente barriques de vin... Et le vin de notre vigne n’est pas mauvais... Vous plairaît-il d’en goûter, monsieur?
Il alla prendre le pot sur la table et remplit un verre. Va-lentin accepta sans cérémonie et but d’un trait. Cette condescendance charma Bruchard, qui commença une dissertation sur le temps, sur la rareté des futailles vides, sur le prix des cercles au dernier marché. Comme on peut croire, Valentin ne donnait qu’une attention distraite à ces banalités. En cherchant un moyen d’échapper à l’éloquence un peu trop spéciale de Bruchard, son regard tomba sur le petit garçon, qui allait et venait autour d’eux et dont la jolie figure, l’air intelligent excitaient son intérêt. '
— Il me semble, dit-il à Bruchard en déposant un baiser
sur les joues roses de l’enfant, que vous êtes bien nouvellement marié pour avoir déjà un fils de cet âge ?
— Aussi n’est-il pas à nous, monsieur, répliqua le vigneron ; c’est un enfant de l’hospice.
— Un enfant de l’hospice ! répéta Champ-Rosay avec tristesse ; quel dommage !... il est si gentil !...
— Ensuite, poursuivit Bruchard, quoique nous ayons été chargés de le réclamer à l’hospice, ne faut pas croire qu’il soit tout à fait abandonné ; nous recevons pour lui une bonne pension, et toujours d’avance... On dit, ajouta le vigneron en baissant la voix, qu’il appartient à des gens huppés, et qu’il sera réclamé plus tard par son père. En attendant, nous devons ne le laisser manquer de rien.
— Mais vous, du moins, vous connaissez les gens qui prennent intérêt à son sort?
— Nullement, monsieur ; la pension nous est payée par mon beau-père, le métayer de M. le baron à Balme, et mon beau-père prétend que lui-méme ne connait pas les parents du petit. Comme ça nous profite, nous n’en demandons pas plus long.
— C’est singulier ! dit Valentin tout rêveucipen suivant des yeux le petit garçon, qui s’était mis à jouer avec l’insouciance de son âge ; et vous ne savez absolument rien au sujet de sa famille?
— On sait quelque chose de sa mère, mais c’est un grand secret... Tenez, cet enfant est le fils de Clarisse Menot, la pauvre créature qui périt il y a quatre ans, là, dans la vallée de Giziat... Vous avez dû entendre parler de cette affaire ?
— J’en ai entendu parler en effet, quoique je fusse en Afrique à cette époque.
— Elle fit grand bruit dans le pays ; mais on ne put jamais s’assurer si Clarisse Menot avait été tuée ou si elle s’était tuée elle-même ; on ne put rien découvrir non plus sur le père de l’enfant. Cependant il existe, il est dans le voisinage, et si mon beau-père voulait ne pas être discret... Mais chut ! poursuivit le vigneron avec inquiétude, Fanchette va revenir, et il ne faut pas qu’elle se doute que je vous ai conté... J’aurais ma danse , bien sûr ! •
Fanchette en effet ne tarda pas à rentrer.
— Eh bien? demanda Valentin avec empressement.
— La demoiselle est couchée et rien ne lui manque.
— A-t-elle repris connaissance ?
— Je ne sais trop ; elle a fait quelques mouvements, puis elle a prononcé des mots sans suite ; mais elle n’a pas ouvert les yeux.
— N’importe! selon toute apparence, l’accès est fini, et elle va s’endormir d’un sommeil paisible jusqu’à demain.
En ce moment une toux sinistre se fit entendre dans la chambre où l’on avait transporté Natha. Les traits de Valentin se rIRtbrunirent.
— Fanchette, demanda-t-il, avez-vous du lait ici ?
— Certainement, il y a là dans l’étable la meilleure chèvre du canton.
— Ce n’est pas, reprit le vigneron, que ma femme et moi nous buvions du lait; nous ne buvons que du vin... J’ai acheté la chèvre à l’intention du petit Clément qui n’a pas bon estomac.
— 11 est vrai, dit Fanchette, et quoique ce soit un pauvre
enfant que nous avons recueilli par pure charité, nous ne voulons pas le laisser pâtir.
Valentin ne songea pas à relever la différence notable qui existait entre la version de chaque époux au sujet de leur petit commensal.
— En ce cas, Fanchette, reprit-il, ne manquez pas de donner du lait de votre chèvre à mademoiselle Natha, quand elle aura besoin de nourriture.
Madame Bruchard le promit, puis elle ajouta :
— Est-ce que mademoiselle Natha restera longtemps chez nous ?
— Morbleu ! s’écria Valentin impétueusement, vous êtes donc bien pressée de...
Mais il se calma aussitôt et reprit d’un ton posé :
— Ecoutez-moi, Fanchette, et vous aussi, maître Bruchard : En raison des derniers événements, Natha ne peut plus habiter Balme, et elle se rendait chez sa mère lorsque, en me promenant par hasard de ce côté, je l’ai trouvée sans connaissance au bord du chemin. Cette jeune fille, vous le savez, intéresse beaucoup la baronne de Champ-Rosay, qui sera très-satisfaite de la savoir chez vous. Votre maison est isolée, confortable; l’airyest pur; vous possédqjgpne chèvre dont le lait pourra faire grand bien à Natha, qui a, dit-on, la poitrine attaquée... Pourquoi donc Natha ne demeureraitelle pas ici comme pensionnaire jusqu’à nouvel ordre?
A cette proposition inattendue, les deux époux se regardèrent. Bruchard n’osa pas exprimer une opinion avant que sa femme eût fait connaître son avis ; Fanchette répondit, après un moment d’hésitation :
— Je ne voudrais rien dire contre elle, monsieur Valen-
tin ; mais on raconte des choses effrayantes, à son sujet... on prétend qu’elle a un commerce avec les esprits, qu’elle prédit toujours des malheurs...
— Ça n’est pas rassurant, ajouta le vigneron.
Valentin s’éleva vivement contre ces idées superstitieuses,
et finit par proposer une pension mensuelle tellement forte, tellement au-dessus de ce qu’imaginaient les époux Bruchard, qu’ils en parurent éblouis.
— Et qu’est-ce qui nous la payera, cette pension ? demanda Fanchette avec l’avarice de la paysanne.
— Moi... bien entendu au nom de la baronne de Champ- Rosay. En attendant, comme votre hospitalité ne doit pas vous être à charge, prenez ceci.
Et une pièce d’or passa de la main de l’officier dans celle de Fanchette.
— Cela peut se faire, dit alors Bruchard ; qu'en pensestu, ma femme ?
— Oui, cela peut se faire, répliqua Fanchette ; en définitive, je n’ai rien, moi, contre mademoiselle Natha. Elle était peut-être un peu fière avec nous autres de la ferme, mais pas méchante. Aussi , puisqu’il n’y a pas de maléfice à craindre...
— Avant tout, interrompit Valentin, il faut que mademoiselle Natha se plaise ici. Ce sera donc à vous de vous entendre avec elle demain matin.
. On s’entendra, dit Fanchette d’un air de suffisance; elle ne trouverait pas chez sa mère le bien-être et les soins qu’elle trouvera chez nous. Comme nous allons la mijoter, la dorloter ! Si donc elle n’est pas trop exigeante...
— Elle aura besoin particulièrement du calme le plus
absolu. Vous veillerez avec un soin extrême à écarter les importuns; vous vous efforcerez de lui rendre la vie douce et facile. Quand elle sera prise d’un accès de son mal, comme en ce moment, vous ne lui adresserez aucune question, vous ne souffrirez pas que personne lui en adresse. Si vous ne suivez pas exactement ces prescriptions, d’abord il pourra vous arriver malheur, puis on cherchera pour Natha une retraite plus tranquille.
— Ne craignez rien de pareil, monsieur Valentin, dit Fanchette ; les voisins ne nous gênent pas ici ; il y a des jours où je n’ai pas l’occasion d’échanger une parole avec d’autres personnes que Bruchard et le petit Clément. Quant à questionner la demoiselle lorsqu’elle est dans ces « états, » n’ayez pas peur que je l’ose ! En la voyant comme cela, blanche, froide, sans mouvement, le frisson me prend, et j’ai besoin de tout mon courage pour ne pas m’enfuir.
Valentin était très-satisfait de cet arrangement.
— Allons, reprit-il en se levant, je vais retourner à Balme, et demain, dans la matinée, je viendrai savoir ce que Natha aura décidé. Jusque-là, prenez soin d’elle comme si elle était votre sœur... Il ne sera pas nécessaire, poursuivit-il en baissant la voix, de lui parler de nos petites conventions pécuniaires, car elles pourraient blesser sa délicatesse. Il vaudra mieux lui laisser croire qu’elle reçoit ici une hospitalité écossaise... qui paraît être dans les habitudes delà maison.
Ces dernières paroles, accompagnées d’un sourire moqueur, ne furent pas comprises, comme on peut croire. Au moment où le capitaine allait sortir, le petit Clément, qui n’avait cessé de jouer avec les boutons brillants de sa tu-
nique, se trouva sur son passage. Valentin l’enleva dans ses bras et lui donna encore un baiser.
— Monsieur, lui dit le petit bonhomme avec tristesse, est-ce que vous ne reviendrez plus ici ?
— Si, si, mon garçon; pourquoi me demandes-tu cela?
— Parce que vous êtes beau... et puis vous me caressez. Là-bas où j’étais, on ne me caressait jamais.
— Pauvre enfant ! dit Valentin, touché de cette plainte naïve ; et ici, te caresse-t-on quelquefois ?
— Pas beaucoup ; mais l’antre soir, pendant que j’étais seul devant la porte, il a passé un beau... beau monsieur, qui m’a embrassé aussi, mais embrassé!... Il me serrait à me faire mal, et il pleurait !.. Mais quand il a entendu tante Fanchette qui revenait du jardin, il s’est sauvé bien vite, bien vite, et je ne l’ai plus vu.
Valentin regarda les époux Brnchard.
— Son père peut-être? demanda-t-il à demi-voix.
— Non, non, monsieur, répliqua Fanchette avec empressement ; Clément n’a pas de famille. Il s’agit sans doute de quelque passant qui, ayant perdu un enfant de cet âge, aura eu la fantaisie de caresser celui-ci !
Valentin n’insista pas et dit à Clément :
— Eh bien ! cher petit, je laisse ici une jolie dame qui t’aimera bien et qui t’embrassera si tu es sage... Voudras-tu l’aimer aussi ?
— Celle que vous portiez et qui dort? Je veux bien... mais elle ne parle pas.
— Elle parlera demain. Tu lui tiendras compagnie, tu lui obéiras docilement, et elle te comblera de caresses. Moi, je te promets une charge de gâteaux.
— Des güteaux? répéta le fils de Clarisse Menot avec étonnement.
Le pauvre enfant de l’hospice ne savait pas ce que c’était.
Il se faisait tard, et Valentin, après avoir réitéré ses recommandations aux époux Bruchard au sujet de leur nouvelle pensionnaire, alla reprendre son cheval. En sortant, il entendit encore dans la chambre de Natba cette toux sinistre qui l’avait déjà frappé.
Néanmoins, tandis qu’il traversait la vallée de Giziat, il se disait à lui-même :
— Je crois avoir pris le meilleur parti. L’air pur, la tranquillité de cette maison, les soins intéressés mais attentifs de ses hôtes, la gaité et l’affection de ce charmant enfant, tout cela ne peut manquer de plaire à Natba, de ramener la sérénité dans ses idées, de produire sur sa délicate organisation l’impression la plus favorable... Je la sauverai, oui, je la sauverai !
Arrivé à Balme, il trouva le baron qui achevait solitairement de souper dans la salle à manger du château. Les dames s’étaient encore excusées de descendre pour le repas du soir, et Léopold avait dû se mettre à table seul.
— Il n’y a pas à s’inquiéter de Natha, dit le capitaine en s’asseyant ; j’ai eu la chance de lui trouver une retraite qui lui conviendra parfaitement.
— Où donc, Valentin ? demanda le baron.
— Dans une habitation appelée les Buissons, au-delà de Giziat.
Léopold tressaillit, malgré sa préoccupation.
— Les Buissons ! chez Fanchette, la fille de mon métayer?
— Précisément.
Et le capitaine de Champ-Rosay raconta ce qui s’était passé chez les Bruchard. Léopold l’écouta d’un air pensif.
— Pauvre Valentin, dit-il, toute ta prévoyance n’empêchera pas une catastrophe, qui du reste t’épargnera quelque grosse sottise... Enfin agis à ton gré... Seulement si tu veux faire cesser les inquiétudes de la baronne à l’égard de Natha, il te faut monter toi-même chez elle.
— J’y vais, dit Valentin en se dirigeant vers la porte.
— Peut-être, reprit Léopold avec hésitation, feras-tu bien de ne pas parler...
— De quoi donc?
— De cet enfant trouvé que tu as vu aux Buissons et que
cet imbécile de Bruchard t’a dit être le fils de Clarisse Menot. •