‹ La double vueChapitre 5 sur 16 · VALENTIN DB CHAMP-BOSAY · texte numérisé non relu

VALENTIN DB CHAMP-BOSAY

Et il présenta le papier, tout humide encore, à Léopold.

— Pardieu I voilà un acte joliment légal, dit' le baron en riant.

— Comment ! s’écria Valentin, n’est-il pas rédigé comme il faut et selon les règles?

— Eh! eh! il pourrait servir au besoin, dit le juge de paix en examinant l’écrit à son tour.

— Mais il ne servira pas, dit la baronne en saisissant le papier et en le froissant entre ses doigts ; êtes-vous fous tous les deux?... Allons! c’est assez causé d’affaires pour aujourd’hui... Mon cousin, je vous prends sous ma protection spéciale et, si l’on ose vous parler des faits et gestes de votre père tant que vous serez à Balme, vous me porterez vos plaintes.

— Bravo! ma cousine, s’écria Valentin tout joyeux ; si je vous ai pour alliée, je ne crains les attaques de personne...

— Voilà l’heure de la promenade de Marie ; voulez-vous venir avec nous dans le parc? Le baron y a fait faire de grands embellissements pendant votre absence.

— J’en ai vu déjà quelque chose en passant; mais j’accepte avec plaisir.

— Je vous rejoindrai dans un moment, dit Léopold ; j’ai à terminer mon travail avec M. Rousselot.

— Oh ! ne te presse pas, répliqua Valentin ; tu n’es déjà pas si tendre à mon égard et je t’attendrai très-patiemment.

II prit sur un de ses bras la petite Marie, dont la gentille tête blonde contrastait avec sa brune figure militaire, et il offrit galemment l’autre bras à Pauline.

— Monsieur Rousselot, dit la baronne avant de sortir, vous nous restez aussi à diner, n’est -ce pas? Mais ce n’est pas assez; vous nous amènerez M. Charles, votre fils, que nous n’avons pas vu depuis longtemps.

— Madame la baronne, répondit le juge de paix avec sa raideur habituelle, Charles est encore si jeune... si timide.

— Jeune ! mais il a plus de vingt-six ans... Timide!

Goqck

c'est vous qui l’intimidez par votre excessive sévérité... D’ailleurs, s'il est timide, il faut vaincre ce défaut en le conduisant dans le monde ; je compte sur vous et sur lui.

Et elle sortit avec Valentin de Champ-Rosay qui disait en ricanant :

— Si votre fils est timide, papa Rousselot, confiez-le moi... je le formerai, et promptement, je vous le promets.

Le juge de paix se montra piqué de cette plaisanterie. Demeuré seul avec Léopold, il lui dit d’un air mystérieux :

— Monsieur le baron, l’habitude des affaires et le long exercice de la magistrature donnent parfois des défiances extrêmes. La visite imprévue de cet évaporé ne me semble pas naturelle. Ne serait-il pas possible que son père, un vieux rusé, comme vous savez, l’eût envoyé pour nous endormir, peut-être même pour pénétrer nos moyens de défense dans le procès qu’il vous intente?

— Lui! Valentin? répliqua Léopold avec vivacité, vous ne le connaissez guère, mon cher Rousselot. Il a été toujours étourdi, quoique cette étourderie semble encore s’être accrue au régiment; mais c’est un véritable Champ-Rosay, et vous ne trouverez nulle part un homme plus franc, plus loyal, plus désintéressé que lui.

Le juge de paix se tut; mais son sourcil froncé et ses lèvres serrées témoignaient que, selon son habitude, il demeurait obstinément attaché à son opinion.

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