LES PRESSENTIMENTS
Valentin s’était engagé, avec la baronne et la petite Marie, dans les allées sinueuses du parc, et tout en marchant sous les hautes futaies, il racontait avec une verve entraînante les aventures de son enfance, dont ces lieux lui rappelaient le souvenir. Ici les deux cousins, armés de fusils de chasse, avaient l’habitude de guetter les geais et les merles, là, ils s’étaient construit une hutte de feuillage,avec l’intention bien arrêtée de se faire ermites et de renoncer aux vanités du monde; plus loin existait un trou dans le rocher où ils s’étaient cachés bien des fois, quand monsieurLimaillard, le précepteur de Léopold, les cherchait à l’heure de la leçon. Le capitaine avait une anecdote pour chaque coin du parc, et les détails dont il assaisonnait son récit faisaient rire aux larmes la baronne de Champ-Rosay.
La petite Marie n'était pas moins enchantée de son cousin. Toute préoccupée de sa a poupée à cheval, » elle ne se gênait pas, en véritable enfant gâtée, pour interrompre la conversation et demander à Valentin d’interminables explications sur la poupée en question, sur le nombre de ses robes, sur le cheval, sur le moment précis où poupée et monture devaient arriver à Balme.
Le militaire, sans montrer d’embarras et sans hésiter un instant, répondait que la poupée aurait une « robe de soleil » et une « robe de lune » pour le jour, une camisole faite « avec un morceau de bleu du firmament, constellé d’étoiles, » pour la nuit ; que le cheval serait en or avec des yeux de diamant, et que sa queue serait en gutta-percha, « pour plus de solidité, » ajoutait-il. Du reste, le tout devait arriver d’un moment à l'autre par le télégraphe aérien.
La naïve enfant écoutait avec attention ces balivernes, et n’avait pas l’ombre d’un doute, tant le capitaine parlait sérieusement. Transportée d’aise, elle se haussait sur la pointe de ses bottines bleues pour se faire embrasser, et elle disait en battant des mains :
— Ah ! mon cousin l’officier, comme tu es gentil et comme je vais t’aimer!
Valentin de Champ-Rosay se trouvait donc dans les meilleurs termes avec la mère et avec la fille. Il semblait avoir complètement oublié la jolie dormeuse de la fontaine, quand, en poursuivant sa promenade, il crut entendre un léger frôlement dans le feuillage, non loin de loin.
Le bruit se répéta tantôt à droite, tantôt à gaue 1 »». 6n
eut dit d’une personne qui s’enfuyait précipitamment ; mais on ne voyait rien, et il était facile de s’imaginer qu’on avait été trompé par un frémissement de la brise dans le taillis.
Aussi le capitaine n’avait-il accordé qu’une attention trèssuperficielle à cette circonstance. Comme il continuait de divertir sa compagne par ses joyeux récits, il aperçut tout à coup, en levant les yeux par hasard, la jeune fille de la fontaine arrêtée à vingt pas de lui. Elle était haletante et
comme frappée de terreur. La main qui soutenait son chapeau tremblait visiblement; elle avait les yeux égarés. L’apparition ne dura que quelques secondes ; bientôt la jeune fille se rejeta dans le bois par un mouvement brusque, et s’enfuit comme une biche effarouchée.
Cependant Valentin cette fois ne pouvait s’y tromper, et il avait reconnu Nat ha. Sans interrompre le récit commencé, il dirigea la promenade vers l’allée où venait de se montrer cette singulière créature. Comme cette partie du parc formait une sorte d'impasse, il se croyait sûr de rejoindre bientôt la fugitive.
En effet, au détour de l’allée, il revit Natha, qui, avec un effroi croissant les regardait venir; mais comment les éviter ? Derrière elle s'élevait la clôture du parc, grande haie de sureaux et d’aubépines ; à sa gauche était un fourré impénétrable de houx et de groseillers épineux ; à droite un rocher, haut de cinq ou six pieds, surplombait un sentier étroit qui conduisait à la grotte. La pauvre enfant ne pouvait donc échapper aux promeneurs qu’en passant au milieu d’eux, et c’était là ce qu’elle semblait surtout redouter.
Valentin s’amusait de cette terreur, dont il ne devinait pas l<ygu)se, quand la baronne et Marie aperçurent à leur tour la jeune fille qui, un pied en l’air, le cou tendu semblait mesurer du regard l’espace qui les séparait d’elle.
— Eh! c’est ma bonne Natha I s’écria l’enfant.
— Mlons, Natha, petite sauvage, dit Pauline d’un ton affectueux, approche donc... Ne t’habitueras-tu jamais à voir du monde ?
Natha parut se rassurer un peu. Valentin lui dit à son tour :
— Ah ça ! ma belle enfant, est-ce donc moi qui vous fais peur?
La voix de l’officier était douce et caressante ; cependant Natha, en l'écoutant, retomba dans ses angoisses. Elle ♦ourna deux ou trois fois sur elle-même cherchant à fuir de nouveau. Elle était vraiment comme folle et frappée de vertige. Ne trouvant pas d’autre issue, elle saisit une branche de chêne qui pendait à portée de sa main, et sauta du haut de la roche dans le sentier.
Elle avait disparu tout à coup, et l’on pouvait croire qu’elle s’était tuée ou du moins grièvement blessée. Aussi la baronne, Valentin et la petite se mirent-ils à courir, s’attendant à la trouver brisée au pied du rocher. Il n’en était rien, heureusement, et, quand ils arrivèrent, ils la virent s’élancer avec légèreté vers la grotte.
- — Bon Dieu ! qu’a-t-elle donc aujourd’hui ? dit madame
de Champ-Rosay, pâle d’inquiétude ; Natha est toujours un peu bizarre, mais je ne l’avais jamais vue ainsi. Serait-ce vous, capitaine, qui l’effrayez à ce point? L’auriez- vous rencontrée déjà ?
Valentin, avec un certain embarras, raconta comment, à son arrivée dans le parc, il avait trouvé Natha dormant près de la grotte, comme il l’avait éveillée par un baiser, comment enfin elle s’était échappée sans vouloir répondre un mot à ses questions.
Malgré la sincérité de cet aveu, la baronne dit d’un ton un peu sec :
— J’espère, monsieur de Champ-Rosay, que vous voudrez bien, tant que vous serez à Balrae, faire trêve à cer-
taines habitudes galantes et... militaires qui seraient peu goûtées chez moi.
— Chère consine, je vous assure...
— Passons... Je désire seulement que pareille chose n’arrive plus... Maintenant, cousin Valentin, poursuivit Pauline en reprenant son accent d’aménité, quoique votre hardiesse ait été de nature à effaroucher une simple et honnête enfant, je ne comprends rien au trouble extraordinaire de Natha. Tout à l’heure elle a été jusqu’à risquer sa vie pour ne pas se trouver sur votre passage !
— Hum! je ne suis pas habitué à causer tant d’effroi, dit l’officier avec un grain de fatuité ; et ce trouble ne s’accorde guère avec ce qu’on m’a dit de votre protégée, car on me l’a dépeinte comme une créature paresseuse et somnolente.
— Qui donc vous l’a dépeinte ainsi, capitaine?
— Fanchette, la fille du fermier, qne j’ai rencontrée dans le parc un moment après Natha.
— Ah çà ! dans l’espace d’une centaine de pas, vous avez donc rencontré toutes les jeunes filles de la maison?.. Mais si vous avez questionné cette bonne langue de Fanchette, vous avez dû en entendre de belles sur la pauvre petite. Tous les gens du château et de la ferme la jalousent, et débitent sur son compte des histoires à n’en plus finir.
— On prétend qu’elle a employé les sortilèges, la magie, que sais-je ? pour capter votre affection.
— Voilà bien une opinion de cette sotte Fanchette! Pour se faire aimer de moi, Natha n’a employé d’autre sortilège que sa douceur, sa faiblesse, son dévouement entier à ma personne... Cependant, je l’avoue, on trouve en elle desbi-
zarreries bien capables de frapper des esprits plus éclairés que ceux de nos fermiers et de nos domestiques. Ainsi les accès de sommeil qu’on lui reproche tant, et dont vous avez vu vous-même un exemple, sont des symptômes maladifs qui, au dire du docteur, annoncent de graves perturbations dans la santé delà pauvre enfant. Ce sommeil, en effet, est rarement réparateur; il est accompagné d’hallucinations étranges, parfois même de phénomènes qni confondent la raison. La nuit, on est obligé d’enfermer Natha, de peur que dans un de ses accès de somnambulisme elle ne s’expose à quelque accident fâcheux. Le jour même, quand elle tombe dans un engourdissement irrésistible, il lui arrive de prononcer tout haut des paroles singulières.
— J’ai entendu quelque chose de pareil, ma cousine, pendant qu’elle dormait là-bas près de la grotte. Elle a parlé haut et j’ai eu l’indélicatesse, j’en conviens, de prêter l’oreille.
. — Que disait-elle donc?
— Je ne sais trop; mon indiscrétion a été déçue. Cependant elle avait l’air d’attendre quelqu’un ou quelque chose.
— Eh! qui attendrait-elle, la chère petite? elle ne voit et ne connaît personne. Souvent ses paroles, comme sans doute celles que vous avez entendues, sont uniquement inspirées par un rêve ; mais d’autres fois elles se rapportent à des événements passés, présents ou futurs, dont Natha n’avait pu avoir connaissance par aucun moyen.
— Ah ! Fanchette m’a dit aussi quelques mots de cela... Ainsi, ma cousine, votre Natha est décidément un peu visionnaire !
— Visionnaire ! répéta Pauline, fort mécontente qu’on
LA DOULLE VUE
traitât ainsi sa protégée; vos expressions sont dures, monsieur de Champ-Rosay... J’ai voulu dire seulement que Natha était douée, à certains moments, de perceptions merveilleuses... Et tenez, écoutez ceci, monsieur le railleur :
« C’était pas plus tard qu’aux vendanges dernières. Nos vignes avaient produit beaucoup, et les deux grandes cuves du pressoir étaient pleines de vin en fermentation. Un jour qu’il faisait très-chaud, je me trouvais avec Natha dans ma chambre, située à l’opposite du bâtiment qui contient le pressoir. Nous travaillions l’une et l’autre à des ouvrages d’aiguille, quand je m’aperçus que Natha s’était endormie sur sa chaise. Comme alors déjà, je commençais à avoir des inquiétudes au sujet de ma protégée, je ne voulus pas l’éveiller et je redoublai d’activité pour faire sa tâche et la mienne. Cela durait depuis près d’une heure, quand tout à coup Natha, que j’avais oubliée, me dit d’une voix claire et distincte :
« — Bonne maîtresse (c’est ainsi qu’elle m’appelle), un malheur est sur le point d’arriver chez vous.
» Je me retournai brusquement et je regardai Natha. Bien qu’elle me parlât, elle continuait de dormir et ses yeux étaient fermés.
» — Que dis-tu, ma fille? demandai-je toute troublée.
» — Vous croyez que je rêve? reprit-elle du même ton, il n’en est rien. Envoyez bien vite au pressoir, pour porter secours à Pierre, le valet de chambre de monsieur le baron. Pierre a voulu se désaltérer avec du vin doux, et il ne s’est pas aperçu que, le vigneron ayant fermé les fenêtres et les portes, le gaz mortel qui s’échappe de la vendange en ébullition s’est accumulé dans le cellier. Le pauvre homme est
tombé comme foudroyé, sans pouvoir pousser un cri. Je le vois couché sur le sol, la tête appuyée contre une cuve. Il n’est pas mort encore, mais il faut se hâter de le tirer de là, car dans quelques minutes il sera trop tard... Allons 1 vite... vite! il n’y a pas de temps à perdre.
» Sans réfléchir à la singularité de cet avertissement, je m’empressai de sortir et je donnai l’alarme dans le château. On courut au pressoir et on trouva les choses telles que l’avait dit Natha : les fenêtres closes, le gaz méphitique répandu dans tout le cellier, et Pierre étendu sans connaissance au pied de la grande cuve... On le secourut, on le sauva. C’est Pierre que vous avez vu ce matin, monsieur de Champ-Rosay. II pourra confirmer mon récit... Et mon mari lui-même, ajouta la baronne en désignant Léopold qui les rejoignait en ce moment, va me prêter son témoignage... si toutefois il est d’humeur à y consentir... n
— Ma foi, cousine, reprit l’officier, jusqu’ici je n’ai pas cru à toutes ces histoires de magnétisme et de somnambulisme dont on remplit les journaux ; et, si ce n’était vous qui affirmez un pareil événement... Eh bien! qu’en dis-tu, toi? poursuivit Valentin en se tournant vers le baron.
— Je ne sais de quoi vous parlez, répondit évasivement Léopold.
— Vous le savez fort bien, au contraire, s’écria la baronne avec impatience; mais c’est un parti pris chez vous de contester certains faits qui sont incontestables.
— Ne vous fâchez pas, chère Pauline, dit Léopold en souriant et en cherchant à lui prendre la main, je croirai tout ce que vous voudrez.
Mais la baronne se retira brusquement.
— Ce n’est pas ainsi que je l’entends, reprit-elle ; je vous somme, Léopold, de répondre sans détours : est-il vrai, oui ou non, que Pierre, votre valet de chambre, a été sauvé par une révélation de Natha, révélation accompagnée de circonstances tout à fait inconcevables?
— Allons, je l’avoue; mais...
— Ne dis rien de plus ou je te battrai, interrompit la baronne en posant sur la bouche de son mari ses jolis doigts qui furent baisés au passage.
Pauline rougit, et elle ajouta en s'adressant à Valentin :
— Vous voyez, cousin Champ-Rosay, combien j’ai de peine à le faire convenir de choses qu’il sait aussi bien que moi ; mais, en sa qualité d’homme grave, de haut magistrat, il se croit obligé... Tenez, puisque vous êtes ensemble, je vais vous quitter pour me mettre à la recherche de ma pauvre Natha; elle m’inquiète véritablement, et Dieu veuille, monsieur Valentin, que, avant de quitter la maison, vous ne soyez pas témoin de quelqu’un de ces faits merveilleux dont je vous ai parlé !
Elle laissa la petite Marie à la garde de son père et descendit d’un pas rapide l’allée qu’avait suivie Natha.
Quand elle se fut éloignée, Ie9 deux cousins marchèrent un moment côte à côte sans prononcer une parole. Valentin, malgré la légèreté de son caractère, était pensif, et Léopold ne pouvait cacher un certain embarras.
L’officier, le premier, rompit le silence.
— Ah çà! Léopold, dit-il en essayant de reprendre son ton de gaieté ordinaire, depuis quand ta maison est-elle une officine de prodiges, un temple d’oracles? Depuis
quand la grotte de Balme est-elle devenue l’antre de la sibylle ? J’ai vu cette petite Natha et je l’ai trouvée fort séduisante; mais du moment qu’on la présente comme une de~ vineresse, une prophétessc, une voyante... allons! là, entre hommes, que dois-je penser de tout ceci?
— Penses-en ce que tu voudras.
— Est-ce que la baronne a voulu se moquer de moi?
— La baronne n’a pu te dire que la vérité.
— Ainsi, ces révélations, ces prophéties...
— Tout cela est bien réel.
— Mais alors qu’en conclus-tu, toi, homme incrédule ?
— Je n’en conclus rien. Certains faits peuvent s'expliquer par le hasard, par un concours de circonstances plus ou moins bizarres, mais d’autres échappent à toute interprétation raisonnable. Je ne nie pas plus les uns que les autres; seulement je m’abstiens de tirer des derniers une déduction qui serait certainement fort hasardée. Laissons donc ce sujet, je te prie.
Et il remit Valentin sur le chapitre d ( e leurs souvenirs de jeunesse.
Cependant la baronne, comme elle l’avait annoncé, s’était mise à la recherche de Natha. Elle parcourait le parc à grands pas, s’attendant à rencontrer la jeune fille au détour de chaque allée, au bout de chaque sentier ; mais Natha demeurait invisible. Madame de Champ-Rosay supposa que sa protégée avait regagné le château; toutefois, avant de se diriger de ce côté, elle crut devoir pousser une reconnaissance dans le voisinage de la grotte.
Au premier aspect, tout lui parut paisible et solitaire, comme d’habitude, autour de la fontaine. Les oiseaux aqua-
tiques jouaient dans la cressonière, les rossignols et les fauvettes chantaient dans le taillis; les insectes bourdonnaient, les papillons voltigeaient au soleil, l’eau de la source continuait de s’épancher en nappe de cristal ; mais aucun être humain n’animait ce petit paysage, et personne ne semblait être venu là depuis Valentin. La baronne, sans se laisser décourager par cette solitude apparente, promena lentement les yeux autour d’elle, et elle entrevit dans un fourré de sapins les plis flottants d’une robe, comme si la personne à qui cette robe appartenait se fut tenue cachée au milieu des arbustes. Elle comprit queNatha était là.
— Ah ça ! petite sotte, à quel jeu jouons-nous? s’écriat-elle d’un ton grondeur où perçaient pourtant encore la bonté et l’indulgence, pourquoi te caches-tu ? Crois-tu que je ne te vois pas?
Le feuillage s’écarta doucement et les yeux noirs de Natha brillèrent entre deux branches de sapin. Elle examina ia baronne avec inquiétude et demanda d’une voix étouffée :
— Bonne maîtresse, êtes-vous seule... bien seule ?
— Certainement, je suis seule... Ah çà ! folle, à qui en as-tu donc?
Natha consentit enfin à sortir de sa cachette, mais avec lenteur et d’un pas chancelant, en regardant toujours à droite et à gauche. Elle paraissait épuisée par ses courses frénétiques, ses terreurs insensées. Quand elle fut auprès de Pauline, elle lui dit avec un accent dont rien ne saurait rendre l’anxiété douloureuse :
— Bonne maîtresse, êtes-vous sûre qu’il ne va pas revenir?
— De qui parles-tu ? demanda la baronne avec étonnement.
— De lui... l’officier.
— Tu le connais donc?
— Je ne l’avais jamais vu.
— Alors qui t’a dit...
— On ne m’a rien dit, et pourtant... Oh ! maîtresse, chère maîtresse, continua-t-elle avec une détresse toujours croissante et en fondant en larmes, vous ma protectrice, ma seconde mère, aidez-moi, secourez-moi ! empêchez-/* de me parler, de m’approcher, de me voir même... ou je suis perdue !
Elle s’était jetée au cou de la baronne et elle l’étreignait avec force en poussant des sanglots convulsifs. Pauline était profondément émue elle-même.
— Allons, mon enfant, tranquillise-toi, lui-dit-elle affectueusement ; asseyons-nous là, sous le vieux charme, et causons comme de bonnes amies.
En même temps elle obligea Natha de s’asseoir sur le gazon, et, ppur plus de sûreté, elle retint dans ses mains les mains frémissantes de la petite, qui continuait de trembler de tous ses membres.
— Ecoute, ma mignonne, reprit-elle d’un ton caressant, je sais d’où vient ta colère et je ne vois pas qu’il y ait de quoi faire si grand bruit. Tu dormais tout à l’heure sous cet arbre quand notre parent, le capitaine de Champ-Rosay, a passé, et il t’a éveillée par un baiser. Le procédé était un peu leste, et j’ai engagé le capitaine à mieux respecter ma maison à l’avenir. Mais toi qui es une gentille enfant, sans pruderie et sans affectation, vas-tu donc t’exagérer la portée
de cette étourderie ? Valentin de Champ-Rosay n’y reviendra pins, je te le promets, ou sinon...
— Ce n’est pas cela, madame la baronne, ma chère maitresse, répondit Natha dans un nouveau transport de douleur ; je ne comprends rien à ce qui se passe en moi, mais je sens que sa présence m’annonce les plus grands malheurs ...
— Encore une fois, comment le sais-tu? Tu reconnais toi-même que tu n’as jamais vu le capitaine Champ-Rosay avant aujourd’hui.
— C'est vrai ; cependant je suis certaine de ne pas me tromper... Comment je l’ai appris, qui me l’a dit, je l’ignore... Par moments, des images passent devant mes yeux, si nettes, si distinctes... Ne m’interrogez pas, bonne maitresse, car je serais dans ^'impuissance de vous répondre. Seulement, depuis que ce jeune homme s’est montré à moi, je suis bouleversée jusqu’au fond de l’âme. Mon cœur palpite, la tête me tourne, mes tempes se soulèvent et j’ai peur! oh! j’ai peur!... Natha, pauvre Natha, est-ce donc la mort qui vient?
Pauline ne put s’empêcher de frissonner elle-même.
— Veux-tu bien te taire!, reprit-elle; tu vas me rendre aussi sotte que toi... et, tiens!... écoute : Si la présence du capitaine Champ-Rosay te causes de pareilles souffrances, tu te réfugieras dans ta chambre ou dans la mienne, à chacune de scs visites, et tu n’en sortiras que lorsqu’il aura quitté le château. D’ailleurs M. Valentin ne saurait venir ici; tu sais en quels termes nous sommes avec son père, et mon mari, ce me semble, lui fait assez froide mine. Rassure-toi donc ; on s’arrangera pouf que tu n’aies plus au-
cune occasion de le rencontrer... Et pour commencer, veuxtu que je te ramène moi-même à la maison ?
— Oui, oui, ma chère maîtresse, répondit Natha en couvrant de baisers convulsifs les mains de Pauline ; partons... Avec vous, je ne peux plus rien craindre.
— A la bonne heure I viens donc, chère petite, et quand tu seras bien enfermée dans ta chambre, tu te calmeras, j’en ai la conviction.
La baronne la souleva doucement, et, passant son bras sous celui de iNatha, elle l’entraîna vers l’allée des arbres verts qui conduisait au château. -
Elles étaient parvenues à la moitié de l’allée, quant tout à coup Pauline, qui avait recouvré sa sécurité, sentit le bras de sa compagne serrer le sien et Natha demeurer immobile. La baronne leva les yeux et aperçut; à vingt pas de là, Léopold et le capitaine qui s’avançaient vers elle. Elle leur fit des signes pour les engager à changer de route, mais ils ne la comprirent pas et continuèrent d’avancer.
Natha s’était remise à trembler comme la feuille agitée par le vent. Une pâleur mortelle envahissait de nouveau son visage, et ses yeux demeuraient fixés sur Valentin.
— Passez, messieurs, laissez-nous ! s’écria la baronne; cette enfant est souffrante. Ne nous retenez pas.
Mais Valentin, devinant qu’il était la cause du malaise de Natha, ne put résister à la tentation d’adresser à la pauvre fille quelques mots affectueux.
— Mademoiselle, dit-il sans cesser d’approcher, vous m’en voulez donc encore?
Natha essaya de répondre, mais il ne sortit de sa bouche que des sons inarticulés.
— Allons, faisons la paix et* soyons bons amis, ajouta le capitaine Champ-Rosay doucement.
Et il voulut prendre la main de Natha ; mais au premier contact, la jeune fille poussa un cri et tomba sur le gazon en proie à une violente attaque de nerfs.
Aussitôt la baronne, fort experte, comme on sait, en pareille matière, lui donna les soins les plus assidus ; mais rien ne put ranimer Natha.
Cette défaillance, à vrai dire, n’avait pas tardé à prendre un caractère nouveau et tout à fait remarquable. A la suite des spasmes qui avaient d’abord agité ses membres, Natha était restée dans une immobilité absolue. Elle avait la blancheur de l’albâtre, et ses yeux étaient clos. Mais on voyait sur ses traits rigides une expression étrange, puissante, presque surnaturelle. Les personnes auxquelles sa figure était la plus familière, auraient eu de la peine à la reconnaître en ce moment. Cette figure s’était idéalisée ; quelque chose rayonnait autour d’elle et lui formait comme une auréole. Elle était si étonnamment belle, qu’aucun des assistants, malgré l’inquiétude que causait l’état de la malade, ne put cacher son admiration.
— Voyez ! murmurait la baronne en joignant les mains ; ne dirait-on pas d’un ange endormi?
— C’est à confondre l’imagination ! balbutia Valentin.
— Je ne m’étais pas aperçu jusqu’ici, dit Léopold à son tour, combien cette enfant avait la physionomie régulière et expressive.
Mais cette admiration dut faire place bientôt à d’autres sentiments.
— Tous nos soins sont inutiles, dit la baronne avec tris-
tesse ; il faut la porter à la maison et mander le docteur... Messieurs, courez au château et envoyez-moi mes femmes. Surtout, Léopold, prenez garde que Marie ne se trouve sur notre chemin, car la vue de son amie inanimée pourrait l’impressionner trop fortement... Allons, partez, messieurs, moi je reste ici pour garder Natha.
Léopold et Valentin remontèrent rapidement l’allée ; le capitaine Champ-Rosay était fort pâle lui-même et se taisait.
La baronne s’assit sur l’herbe à côté de Natha.
— Serait-ce là, dit-elle tout haut comme à elle-même, le commencement des malheurs que la chère enfant avait prévus ?
— Oui, répliqua une voix faible et d’un timbre tout à fait inconnu à la baronne.
Pauline tressaillit ; quoiqu’elle eût cru voir s’agiter légèrement les lèvres de Nitha, elle ne pouvait s’imaginer que cette pauvre créature étendue à ses pieds eût été capable de l’entendre et de lui répondre.