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LE DINER

Quelques heures plus tard, on se mettait à table dans la vieille salle à manger, boisée en chêne, du château de Balme. La compagnie, outre les maîtres du logis et le capitaine de Champ-Rosay, se composait, comme nous l’avons

£a double -vue

dit, des deux Rousselot, père et fils, qui venaient d’arriver, ornés de leur habit le plus noir et de leur cravate blanche la plus empesée.

La baronne faisait, avec sa grâce habituelle, les honneurs du dîner ; cependant, elle ne pouvait cacher complètement une grande préoccupation. Le médecin n’arrivait pas et Natha n’avait pas encore repris connaissance. Pauline, bourrelée par cette pensée, éprouvait des distractions fréquentes, et de temps en temps elle échangeait tout bas, avec le domestique Pierre, qui allait et venait pour ie service, des paroles inquiètes.

Peut-être, au fond, le* capitaine Valentin n’était-il pas plus tranquille, on le voyait tressaillir chaque fois que la porte s’ouvrait, et souvent ses yeux se fixaient sur madame de Champ-Rosay comme s’il eût voulu l’interroger. Mais, soit qu'il eût honte de laisser deviner son anxiété, soit que sa situation délicate chez son cousin ne lui permit pas en ce moment d’être taciturne, il redoublait de gaîté; souvent même il devenait agressif, et les deux Rousselot étaient surtout l’objet de ses plaisanteries.

Charles Rousselot, que nous avons seulement entrevu jusqu’ici, avait toutes les apparences d’un homme fait. Un collier de barbe encadrait sa figure douce; son regard exprimait une certaine fermeté quand il ne le baissait pas vers la terre, et sa haute taille eût dû lui donner de la confiance dans sa vigueur corporelle, sinon dans son énergie morale. D’autre part, il avait passé quelques années à Paris, il était avocat ; on assurait qu’il possédait des connaissances étendues, et qu’au besoin il faisait preuve d’une belle et solide intelligence. Par malheur, toutes ces qualités se trouvaient

subitement annihilées quand il était subitement en présence de son père, qui affectait toujours de le traiter comme un enfant. Si le pauvre Charles, en parlant, voyait l’œil gris du petit vieillard se fixer sur lui, il balbutiait, se troublait, et pouvait rarement achever d’exprimer sa pensée ; il subissait alors une véritable fascination à laquelle tous ses efforts ne pouvaient se soustraire.

Cependant il avait un appui dans la baronne, protectrice née de tous les opprimés, et habituellement il prenait un peu courage quand Pauline était là pour le soutenir. Mais en ce moment Pauline, rêveuse et distraite, ne songeait pas à lui prêter le secours ordinaire, et le capitaine Valentin, en harcelant sans cesse le père et le fils, redoublait le malaise de Charles. Aussi, parlait-il fort peu et uniquement lorsqu’il y était forcé par une interpellation directe de quelques-uns des assistants.

Le juge de paix, qui se piquait d’érudition sur l’histoire et les anciens usages du pays, tenait donc à peu près seul le dé de la conversation.

— Voilà, madame la baronne, disait-il en dégustant le blanc d’une volaille que l’on venait de servir, une poularde qui fait honneur à la basse-cour de Balme aussi bien qu’à notre vieux et bon pays. Savez-vous que la réputation de nos poulardes de Bresse remonte assez haut déjà ? Elle date du prince de Condé, celui qu’on a appelé le grand Condé, qui était seigneur de Cuiseaux. Il prisait fort les poulardes de sa seigneurie, le grand homme ! aussi, est-ce lui, dit-on, qui a commencé de les mettre en renom.

— La science est une belle chose ! dit le capitaine Champ-Rosay ; cette cuisse de volaijle me semble meilleure

depuis que je sais que le grand Condé avait les mêmes goûts que moi.

— Eh bien, capitaine, poursuivit Rousselot évidemment flatté de ce douteux compliment, si j’en crois un manuscrit de famille dont l’on m’a donné communication, le grand Condé ne serait pas le premier personnage illustre qui aurait manifesté un goût particulier pour nos volailles bressannes. Déjà le roi Henri IV, qui passa à Cuisseaux en 1394 ou 1393, et qui logea, comme vous savez, dans la maison du baron de Champ-Rosay, votre trisaïeul, avait fait fête, lui aussi, à nos succulentes poulardes ; car, d’après un témoin oculaire, il en mangea trois cuisses et quatre ailes à son dîner.

— Diable ! En ce cas la poularde de ce pays a singulièrement dégénéré ; elle n’a plus autant de cuisses et d’ailes que dans ce bon vieux temps.

— La chronique ne dit pas qu’on n’ait servi au roi qu’une poularde, répliqua Rousselot avec sa majesté ordinaire. Mais à ce dîner une circonstance scandalisa toutes les personnes présentes, surtout votre très-honorable trisaïeul : ce fut qu’au dessert, le roi dédaignant les meilleurs crûs du pays qu’on lui offrait à l’envie, envoya prendre dans un de ses fourgons une bouteille de vin de Jurançon et la but lestement à la barbe de ses hôtes. Boire du Jurançon en Bourgogne ! Tous les vignerons de la province en furent indignés... Mais toi, Charles, rappelle-moi donc la date exacte de ce voyage; était-ce bien en 1594 ou en 1595?... Je crois être sûr que c’était en 4594.

— Une année de plus ou de moins importe peu, mon père,

répliqua Charles; mais c’était bien en ■1595. Le roi précédait le duc de Guise et le maréchal de Biron, qui...

— Ah ! monsieur, interrompit Rousselot en fronçant le sourcil, prétendriez-vous me donner un démenti et une leçon? Une année de plus ou de moins importe toujours en histoire, sachez le bien... Et comment osez-vous soutenir que le voyage de Henri IV a eu lieu en 1595, quand j’affirme qu’il a eu lieu une année auparavant?

— Mon père, balbutia Charles, vous aviez exprimé un doute... Pardonnez-moi, je n’avais pas l’intention...

— Il ne manquerait plus que vous eussiez l'intention de m’offenser! Si je ne tenais compte de votre jeunesse... Mais nous reviendrons sur ce point quand nous serons rentrés chez moi.

— Bon ! dit la baronne avec impatience ! allez-vous encore malmener votre fils, monsieur Rousselot? Cette bagatelle ne vaut pas la peine d’être relevée.

— Permettez, ma cousine, reprit Valentin d’un air sérieux. , je trouve la question fort grave , moi. Et puis M. Charles m’excusera de lui dire ma pensée avec la franchise d'un soldat, mais il est allé peut-être un peu loin envers son digne père. II a exprimé son opinion avec une hardiesse, une verdeur... Car enfin, M. Rousselot lui avait posé nettement une question, c’est vrai; mais était-ce une raison pour y répondre? Il faut du respect, que diable ! je ne connais que cela.

Le juge de paix semblait prendre pour argent comptant les paroles de l’impitoyable railleur; mais il n’en fut pas ainsi de Charles Rousselot. Sa longue échine se redressa ;

ses yeux tout à l’heure humblement baissés, lancèrent un éclair.

— Capitaine Champ-Rosay, dit-il d’un ton ferme, j’accepte volontiers les remontrances de ceux qui ont autorité sur moi ; mais je ne souffre d’aucune autre personne ni les admonitions ni l’ironie.

Valentin demeurait aussi surpris que s’il eut entendu parler un muet.

— Bien touché ! s’écria le baron en riant, tu n’as que ce que tu mérites, Valentin; tu es taquin comme autrefois.

Le capitaine se tourna vers madame de Champ-Rosay.

— Ah ! ça, ma cousine, reprit-il avec un étonnement affecté, que parle-t-on de la timidité de M. Charles Rousselot? Malgré son extrême jeunesse, il ne demande qu’à aller; ce me semble ! Vrai Dieu ! si j’interprétais sa réponse comme au régiment...

— Vous l’interpréterez à votre guise, monsieur, interrompit Charles.

— Eh bien! eh bien? qu’est ceci? s’écria la baronne; une querelle chez moi, en ma présence ! A quoi pensez-vous donc, messieurs? Cousin de Champ-Rosay, vous débutez mal à Balme; et monsieur Charles, de son côté, a eu tort de relever quelques plaisanteries sans importance... Allons, messieurs, pour l’amour de moi, vous oublierez l’un et l’autre ces enfantillages... Est-ce entendu? est-ce fini, et bien fini ?

Les deux jeunes gens se taisaient.

— Valentin, cerveau brûlé, dit Léopold, tu n’es ici que depuis quelques heures, vas-tu déjà te brouiller avec ma femme ?

— Charles, s’écria le vieux Rousselot avec sa gravité majestueuse, osez-vous bien vous mettre en colère sans mon aveu? Vous manquez à madame la baronne, vous me manquez à moi-même.

Charles baissa de nouveau la tête en entendant cette voix toujours si respectée, mais il continua de garder le silence.

— Bah! dit tout à coup Valentin d’un ton insouciant, je ne veux pas, pour si peu de chose, donner de moi une mauvaise opinion à ma chère cousine... Je n’ai ni haine ni colère contre personne ici.

— Et moi je réponds pour cet enfant, dit le vieux juge de paix avec dignité.

— A la bonne heure, reprit Pauline; ah! messieurs, pouvez-vous me tourmenter, quand j’ai déjà tant d’autres soucis ?

La contestation ainsi terminée, le dîner continua sur nouveaux frais. Toutefois, Charles Rousselot demeurait sombre et taciturne, quand le domestique vint parler bas à la baronne ; elle se leva.

— C’est le médecin, dit-elle ; messieurs, excusez-moi un instant... Je veux assister à la visite; puis, je vous ramènerai sans doute le docteur Philibert, notre ami et le vôtre.

Et elle sortit précipitamment.

Pendant son absence, qui fut assez longue, la conversation devint languissante ; seuls le juge de paix et Léopold y prenaient part Le vif et remuant officier se montrait, à son tour, silencieux, inattentif; la préoccupation qu’il avait essayé de dissimuler, sous un excès de loquacité, était visible maintenant, et l’on eût dit qu’il cherchait à écouter les

bruits vagues qui s’élevaient parfois à l’autre extrémité de la maison.

Comme le dîner touchait à sa fin, la baronne rentra ; elle était triste et l’on voyait sur ses joues des traces de larmes. Un homme encore jeune, à figure ouverte et intelligente, l’accompagnait. Il portait un costume demi-bourgeois, demicampagnard : longue redingote et chapeau à larges bords couvrant un front déjà chauve. C’était le docteur Philibert, le médecin du pays.

Léopold et les deux Rousselot vinrent lui serrer la main. Quant à Valentin de Champ-Rosav, après avoir adressé à Philibert une salutation polie, il promena anxieusement son regard de la figure du médecin à celle de la baronne.

— Eh bien ! docteur, demanda Léopold, que pensez-vous de la petite malade ! Je vois à la mine de ma chère Pauline que vous n’avez rien de bon à nous annoncer.

— En effet, monsieur le baron, répliqua Philibert en s’asseyant ; les perturbations singulières qui jusqu’ici se sont manifestées d'une manière vague chez mademoiselle Natha, et que je considérais comme des cas de magnétisme et de somnambulisme naturels viennent de prendre une forme nouvelle et plus accentuée.

— Et quelle est la maladie nouvelle que vous avez reconnue, docteur?

— Je serais assez embarrassé pour lui donner un nom, car elle présente les symptômes de plusieurs affections différentes. L’immobilité et l’insensibilité absolues de la jeune fille permettraient de penser qu’il s’agit d’une catalepsie; mais la faculté de parler que mademoiselle Natha conserve pendant l’accès, et d’autres signes psychiques, caractérisent

la rare et mystérieuse maladie que l’on appelle l 'extase. C’était la maladie de sainte Thérèse, de Jeanne-d’Arc, de madame de Chantal, de madame de Guyon, de mademoiselle Cadière et d’une foule d’autres femmes célèbres. Aussi doit-on s’attendre à voir se multiplier ici les faits bizarres . d’exaltation spirituelle, de double vue, d’intuition magnétique dont le sujet a fourni des exemples, quoique d’une manière incomplète et à des intervalles irréguliers.

— Et l’extase, demanda le capitaine Valentin, est-elle une maladie dangereuse, monsieur le docteur?

— J’avouerai que, dans l’état actuel de la science, nous ne pouvons pas grand chose pour la guérir, car elle a surtout des causes morales. Cependant l’extase qui attaque plus spécialement les femmes et qui parfois même prend chez elles un caractère épidémique, comme on l’a constaté dans certains couvents de Suède, de Suisse et parmi les jeunes filles convulsionnaires de Paris, ne semble pas abréger la vie de celles qui en sont atteintes. Madame de Chantal a vécu soixante-dix ans. Madame Guyon soixante-neuf, sainte Thérèse soixante- sept, malgré les macérations ascétiques. Si donc aucune affection nouvelle ne venait compliquer la première, si les crises de mademoiselle Natha n’étaient ni trop fortes ni trop rapprochées.

— Ah ! docteur, interrompit la baronne en sanglotant, cette chère enfant ne vous a-t-elle pas dit tout à l’heure que ses jours étaient comptés?

— Permettez-moi, madame, répliqua Philibert avec un sourire, de m’en rapporter plutôt à mon expérience médicale qu'aux affirmations de la malade elle même. Attendezvous à ce que mademoiselle Natha, quand elle sera en état

d’extase , affirmera certaines choses avec une énergie extrême; mais n’accordez pas une confiance trop absolue à ses affirmations, je vous en avertis.

— Il est certain, dit le vieux Rousselot, qu’on n’a jamais voulu admettre en justice le témoignage des somnambules.

— Et en ce qui concerne cette pauvre fille, reprit le baron, si quelquefois elle nous a annoncé des événements réels, souvent aussi elle s’est livrée à des divagations dépourvues de sens.

— Cependant, messieurs, dit Pauline avec vivacité, tout à l’heure Natha, qui est couchée sans mouvement à l’autre extrémité du château, voyait distinctement ce qui se passait au milieu de vous. Elle nous a annoncé qu’une querelle avait éclaté entre deux jeunes gens, que l'un d'eux conservait contre l’autre une violente rancune.

Charles Rousselot et le capitaine se regardèrent.

— Elle parle donc? demanda Valentin.

— Oui, répliqua le docteur, et elle est ce qu’un certain jargon moderne appelle lucide. Quant à nous, dans les maladies de ce genre, où les sens et les facultés intellectuelles paraissent sortir de leurs fonctions ordinaires, nous devons nous déclarer incompétents. En dehors des symptômes purement physiques, nous ne saurions plus rien affirmer.

— Si la science retire ainsi son épingle du jeu, reprit le baron, qui nous apprendra ce que nous avons à faire et à penser?... Cependant je parie que déjà ces messieurs grillent d’envie de voir Natha, de lui adresser des questions sur le passé, le présent et l’avenir.

— Vraiment, Léopold, dit le capitaine, si l’on pouvait sans inconvénient pour elle...

— Hum ! ajouta le vieux Rousselot, quoique je ne croie guère aux prodiges, je ne serais pas fâché de vérifier moimême l’exactitude de certaines assertions.

— Non, non, messieurs, s’écria la baronne en pleurant toujours, je ne donnerai pas en spectacle, à la suite d’un dîner, cette pauvre et innocente créature. Son mal est beaucoup plus dangereux qu’on ne le suppose... Ne m’a-t-elle pas dit tout à l’heure qu’elle en mourrait?

— Encore une fois, madame la baronne, reprit le docteur Philibert, mademoiselle Natha n’est pas bon juge en pareille matière ; j’ai confiance dans les ressources de mon art, dans les efforts d’une riche et vigoureuse nature pour réagir contre le mal. Quant à visiter la malade en ce moment, comme ces messieurs paraissent le souhaiter, je n’y vois pour ma part aucune difficulté ni aucun danger. La science comme la curiosité, peut trouver son compte à certaines épreuves.

La baronne voulut encore résister, mais M. de Champ- Rosay se mit à lui parler bas, et sans doute il fut bien persuasif, car Pauline finit par dire en soupirant :

— Soit, Léopold, puisque vous y tenez. Aussi bien votre incrédulité à propos de certaines choses mérite une leçon... Je vais donc vous conduire à la chambre de Natha.

— Allons! partons vite, dit Valentin en se levant brusquement.

Le baron lui même laissait voir une vive curiosité tandis que le petit vieux juge de paix cachait son impatience réelle sous un redoublement de gravité majestueuse. Comme l’on

sortait de la salle à manger, Léopold dit à Charles Rousselot, qui restait en arrière :

— Eh bien 1 Charles, ne souhaitez-vous pas aussi interroger Natha sur le passé ou sur l’avenir?

— Non, non, répliqua Charles avec une espèce d’effroi.

Il ajouta les yeux baissés :

— Si madame la baronne et mon père y consentent, je préfère me promener dans le parc en attendant leur retour.

— Je permets, répliqua le juge de paix.

— A votre aise, monsieur Charles, dit Pauline distraitement.

Dans le vestibule, le jeune Rousselot, au moment de se séparer du reste de la compagnie, se trouva, soit par hasard, soit à dessein, auprès de Valentin de Champ-Rosay.

— Capitaine, lui dit-il à voix basse, puis-je espérer qu’avant de quitter Balme vous voudrez bien m’accorder cinq minutes de conversation particulière?

— Très-volontiers, monsieur, répondit l’officier de même.

Ils se saluèrent, puis Charles s’empressa de gagner le pare,

tandis que Valentin montait avec les autres visiteurs de Natha, le grand escalier du château.

l’extase.

A mesure que l’on approchait de la chambre où se trou-

vait la malade, on éprouvait une impression qui ressemblait à du recueillement. Il ne s’agissait pas en effet d’une des <1 somnanbules » de profession que le curieux n’aborde pas sans aucune défiance souvent fort légitime, mais d’une simple et douce jeune fille, qui n’avait pas même l’idée d’une supercherie en pareille matière, et qui, sans le savoir, offrait l’exemple d’une des plus étonnantes affections dont l’espèce humaine puisse être atteinte.

La chambre de Natha était proprette et confortable, comme il convenait pour la protégée de la baronne de Champ-Rosay. Des rideaux de calicot blanc tirés devant les fenêtres n’y laissaient pénétrer qu’un demi-jour. D’autres rideaux de même étoffe se drapaient autour du petit lit virginal et un crucifix d’ivoire était suspendu au fond de l’alcôve. Des vases de fleurs ornaient la commode et la cheminée. Deux petits oiseaux, un bouvreuil rouge et un chardonneret, les favoris de Natha, sautillaient dans une cage, auprès d’une fenêtre. Sur la table étaient disposés des livres empruntés à la bibliothèque du château, et plusieurs broderies commencées.

Natha était toute habillée sur son lit. Un léger couvrepieds enveloppait la partie inférieure de son corps; la tête et le buste reposaient sur un oreiller; elle ne semblait pas avoir fait un mouvement depuis qu’on l’avait transportée dans sa chambre.

Elle n’annonça non plus par aucun signe qu’elle eût remarqué la présence de ses nombreux visiteurs. La baronne congédia la femme de chambre Adèle qui gardait la malade, et vint s’asseoir sur un fauteuil à la tête du lit, pendant que

le docteur Philibert consultait le pouls de Natha. Les autres s’assirent en silence autour de l’alcôve.

— Eh bien! docteur? demanda Pauline à voix basse.

— Toujours le même état, répondit le médecin.

— Et vous ne pouvez'expliquer...

— Rien. Je sais que la sensibilité est complètement supprimée en ce moment et que vous pourriez taillader la malade sans qu’elle eût l’air de s’en apercevoir; je sais que la circulation... Mais cela vous importe peu ; ce sont d’autres phénomènes qui vous occupent.

— Et cet accès doit-il être de longue durée?

— Je l’ignore ; il peut cesser d’un moment à l’autre ou persister pendant vingt-quatre heures, et même pendant plusieurs jours. Dans tous les cas, je suis frappé d’impuissance et il faut laisser agir la nature.

En même temps, le docteur alla s’asseoir dans un coin de la chambre.

Personne n’osait rompre le silence. Tous les yeux étaient attachés sur la figure blanche et impassible de Natha. Enfin Pauline se pencha vers elle.

— Petite, dit-elle affectueusement, m’entends-tu ?

— Oui, chère et bien-aimée maîtresse, répondit aussitôt la jeune fille avec cet accent particulier, mais doux et harmonieux dont nous avons parlé déjà.

— Souffres-tu ?

— Aucunement; mais je regrette de vous affliger, car je vois combien vous regretterez votre pauvre Natha... Que pouvons-nous contre les décrets de Dieu ?

— Laissons cela; tu t’es trompée, j’en suis sûre... Sais-

tu où tu es en ce moment et quelles sont les personnes qui t'entourent?

— Oui... Il est là ; il me regarde, il m’écoute, et peutêtre...

Elle se tut tout à coup.

— De qui parles-tu donc, Natha ? demanda la baronne.

— Il est là, vous dis-je, poursuivit la jeune fille, et ses pensées me font peur. Ah! il a beau être fort, courageux, railleur, ami du plaisir et du bruit, quand le moment viendra, il se montrera faible comme un enfant !

Ces paroles étaient trop obscures pour être comprises ; néanmoins personne n’osa en demander l’explication.

On n’entendit pendant quelques instants dans la chambre que le bourdonnement des moucherons et des oiseaux qui sautillaient dans leur cage.

Léopold dit à l’oreille du vieux Rousselot :

— Eh bien 1 et la question que vous vouliez poser à Natha?

— J’y songe, répliqua le juge de paix de même ; mais il s’agit de votre procès, et je ne sais si je dois en présence de M. Valentin...

— Valentin, je vous le répète, ne partage pas les vues de son père, et il est digne de toute ma confiance.

— Allons, puisque vous le désirez, véritablement je ne suis pas fâché pour mon compte, de tenter l’épreuve.

Puis, se tournant vers la malade, il reprit tout haut :

— Mademoiselle, vous savez peut-être qu’il s’agit entre M. le baron de Champ-Rosay, ici présent, et M. le chevalier de Champ-Rosay, son oncle, d’un procès qui a pour objet la propriété de la terre et du château de Balme. Les

droits de M. le baron sont clairs et indubitables, mais à la condition que l’on retrouvera un certain titre de famille qui les établira sans conteste devant Injustice. Pouvez-vous me dire si ce titre existe encore, et, s’il existe encore, où il faut le chercher?

Tout le monde était attentif ; mais Natha se taisait.

— Parlez-lui, Pauline, dit Léopold à la baronne ; elle vous répondra sans doute plus volontiers qu’à nous.

La baronne répéta donc la question du vieux Rousselot et elle ajouta :

— Tu vois, chère Natha, qu’il s’agit pour nous d’un intérêt capital, et le capitaine Valentin, aussi bien que mon mari, désire loyalement être éclairé sur nos droits respectifs. Peux-tu nous fournir quelques renseignements au sujet de cette affaire ?

Natha tarda encore à répondre ; puis elle répliqua distinctement.

— Oui, je le peux.

— Quoi ! demanda madame de Champ-Rosay, tu sais où est ce papier précieux ?

— Attendez... je le cherche, dit Natha, en scindant ses phrases comme si chacune de ses paroles eût été accompagnée de l’action qu'elles exprimaient ; ah ! le voici, enfin... c’est un parchemin confondu avec un grand nombre d’autres papiers... Je voudrais le lire ; mais comme l’endroit où il se trouve est noir, humide et froid !... Je vais essayer pourtant... Les caractères sont anciens et criblés d’abréviations de chancellerie ; cependant je vois que cet acte est une charte royale qui constitue Balme en fief noble, successible de mâle en mâle dans la famille de Champ-Rosay, par

ordre de primogéniture. Il est concédé par le roi Louis XIV à Urbain Urde Champ-Rosay, et il commence ainsi : # Louis, » par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, savoir o faisons par ces présentes... » J’ai peine à lire certains passages altérés par l'humidité; mais le parchemin est scellé du grand sceau de l’Etat et du sceau de l’archevêque de Lyon.

Rien ne saurait rendre la stupéfaction des assistants en écoutant Natha.

» — C’est bien cela, murmura Léopold.

— Et vous n’avez jamais parlé devant cette jeune fille, demanda Rousselot, de l’acte qu’elle vient -de décrire avec tant de netteté ?

— Jamais je n’en ai dit un mot à personne ici... même à la baronne.

Pauline, sans montrer la même surprise, poursuivit d’une voix un peu tremblante :

— Eh bien ! Natha, où se trouve ce parchemin ?

— Dans une grande et vieille maison, située non loin d’ici, répondit la jeune fille avec lenteur. La construction de ce bâtiment remonte au temps du roi Louis XI, bien que l’architecture primitive ait été défigurée par des additions et des réparations moins anciennes. Plusieurs pièces sont voûtées, les fenêtres sont à meneaux croisés, et les immenses cheminées de pierre portent sculptées sur leur manteau, les armoiries d’une noble famille.

— Mais, c’est notre maison de Cuiseaux, qu’elle nous décrit là! interrompit le capitaine de Champ-Rosay ; c'est la maison que mon père occupe encore aujourd’hui. Mademoiselle Natha y est entrée sans doute.

— Non pas que je sache, répliquai» baronne. Depuis que Natha est à Balme, nous n’avons pas été en assez bons termes avec le chevalier de Champ-Rosay, pour qu’une personne de notre maison osât pénétrer chez lui... Mais de grâce, monsieur Valentin, permettez-nous d’achever.

L’oflicier s’inclina et redevint attentif.

En entendant la voix de Valentin, qui paraissait exercer sur elle une impression, Natha s’était tue brusquement. Pauline reprit après une courte pause :

— Nous connaissons la maison dont tu veux parler, mon enfant; mais continue... Quelqu’un sait-il l’existence de ce papier?

— Personne ; celui qui l’a caché à la place où je le vois, est mort en pays étranger depuis longtemps ; écoutez-moi donc : Après avoir traversé la cour de cette vieille demeure, on monte un escalier tournant qui conduit au premier étage; on entre dans une vaste pièce, aux fenêtres coupées én croix, et dont la cheminée béante a douze pieds de large. A l’extrémité de cette espèce de vestibule, on monte encore trois marches et on se trouve dans une salle plus grande que la première, dont les murs sont recouverts de tapisseries à personnages. Enfin cette salle franchie, on entre dans une troisième qui a été jadis la chapelle de la maison, mais qui sert aujourd’hui de chambre à coucher...

— C’est la chambre de mon père, murmura encore Valentin.

Mais cette observation ne fut pas entendue.

— Cette chambre, poursuivit Natha, est aussi tendue en tapisseries de haute lisse ; mais si, dans l’enfoncement qui sert aujourd’hui d’alcôve, à l’endroit où est suspendu un

grand Çhrist en bronze, on soulève la draperie, on reconnaîtra sans peine que, dans la muraille blanchie à la chaux, se dessine le cintre d’une porte murée depuis bien des années. C’est cette petite bâtisse de la porte qu’il s’agit de démolir, et comme elle n’a pas beaucoup d’épaisseur, un ouvrier en viendra facilement à bout.

La malade s’arrêta, comme pour prendre un moment de repos.

— Eh bien I chère Natha, reprit la baronne, supposons cette bâtisse démolie, où se trouve-t-on?

— A l’entrée des prisons et des souterrains de cette ancienne habitation féodale. La porte franchie, on rencontre on escalier en colimaçon, comme le premier, mais qui parait s’enfoncer dans les entrailles de la terre. Il est noir, humide, les degrés en sont rongés par le salpêtre. Quand on a descendu vingt marches, on aperçoit, à gauche, une petite porte en chêne bardée de fer. Elle cédera au moindre effort, car le bois est pourri et les ferrures sont corrodées par la rouille; alors on pénétrera dans un caveau situé précisément au-dessous de l’ancienne chapelle. Un coffre vermoulu occupe un coin de ce réduit, et contient le titre qui doit assurer à M. le baron la propriété de Balme.

Natha se tut, et les assistants qui avaient écouté, retenant leur haleine, se regardèrent avec un étonnement mêlé d’un véritable effroi. Nul n’osait exprimer une opinion.

— Sur mon âme ! reprit enfin le vieux Rousselot à demivoix, si tout ce qu’on vient de dire était exact (et il est facile de s’en assurer), ce serait à douter de sa propre raison.

— Tout se trouvera exact, monsieur Rousselot, répliqua

HG

la baronne, oui, tout se trouvera exact, je m’en porte garante, si l’on fait les recherches indiquées par Natha.

— Et elles se feront, je vous l’affirme, dit Valentin avec énergie.

— Bah ! crois-tu, demanda le baron, que ton père consente à se déranger et à bouleverser sa maison uniquement dans le but de découvrir un titre qui mettrait à néant ses prétentions obstinées sur les terres et le château de Baime.

— Il y consentira, Léopold, quand je devrais... Mais il importe de s’assurer si mademoiselle Natha est bien ferme dans ses affirmations, afin de nous épargner des démarches inutiles.

La baronne, de son côté, n’était pas fâchée de continuer ses questions ; malgré son amitié pour sa protégée, elle avait le goût du merveilleux, comme toutes les femmes, et une ardente curiosité s’était emparée d’elle.

— Eh bien! Natha, reprit-elle, j’ai entendu dire souvent qu’il existait des souterrains immenses sous la maison de Cuiseaux, qui appartiennent encore aujourd’hui à des membres de la famille de Champ-Rosay ; cette supposition est-elle fondée ?

— Oui; mais au-delà du réduit dont j’ai parlé, l’escalier et la galerie sont obstrués par des éboulements considérables.

— Ne pourrais-tu traverser ces éboulements et nous dire ce qu’il y a de l’autre côté '{

— Je vais essayer.

Natha se tut encore pendant quelques secondes ; tout à coup elle poussa un cri si déchirant, si plein d’épouvante, que tous ceux qui l’entendirent en furent émus jusqu’au

fond de l’âme. Elle conservait son immobilité absolue; aucun des muscles de son visage ne bougeait; cependant ses traits exprimaient une indicible angoisse.

— Qu’est-ce donc chère Natha? demanda Pauline.

— Bonne maîtresse, balbutia la jeune fille d’une voix haletante, n'exigez pas que j’entre dans le caveau auquel aboutit la galerie. Il a été autrefois le théâtre de crimes horribles dont le récit ferait dresser les cheveux sur ia tête... Les restes de plusieurs malheureux qui y furent enfermés gisent encore sur le sol, privés de sépulture, et leurs âmes sont errantes dans ce lieu funèbre, en attendant le moment de leur rédemption.

Il n’y avait pas à se tromper sur la réalité des souffrances de Natha. Cependant Léopold et le juge de paix n’en parurent nullement touchés.

— Hum ! murmura le voltairien Rousselot, des âmes en peine... voilà qui gâte tout !

— Décidément elle rêve, ajouta le baron.

En revanche, Pauline et Valentin étaient tout absorbés par l’intérêt puissant de cette scène. La curiosité croissante de la baronne dominait tous ses autres sentiments, et imposait maintenant silence à scs scrupules.

— Natha, reprit-elle, que vois-tu dans ce caveau? Je veux le savoir.

— Non, non, ma bonne maîtresse ; ne me forcez pas d’entrer là... Ce serait tenter Dieu ! Je ne pourrai jamais... Ma généreuse protectrice, ayez pitié de moi !

— Eh ! bien ! s’écria Valentin en intervenant presque à son insu dans cette étrange contestation, pourquoi made-

moiselle Natha ne traverserait-elle pas, sans s’y arrêter, l’endroit qui lui semble si redoutable?

La jeune fille hésita, un peu.

— Allons ! reprit-elle enfin : il le désire, elle le commande... Je vais essayer.

Après une nouvelle pause, elle poussa encore un cri, mais cette fois il exprimait une grande joie.

— J’ai passé, dit-elle.

— Où es-tu maintenant, Natha ? demanda la baronne

Dans un caveau voisin du caveau des morts; il est plus

vaste, mieux conservé... Oh ! que de richesses! poursuivitelle avec l’accent de l’admiration ; le temps et l’humidité ont détruit les sacs, des pièces d’or et d’argent couvrent le sol... Il y a des ornements d’église, des candélabres d’argent, des croix enrichies de pierreries... puis de la vaisselle d’argent, des vases précieux... lin pareil trésor est-il perdu pour les hommes ?

— Bon ! le trésor obligé, à présent, murmura l’incrédule Rousselot ; les somnambules ne manquent jamais de faire de pareilles découvertes.

Mais on ne l'écoutait pas.

— Et sait-on, reprit Pauline d’où proviennent ces richesses ?

— Oui. Dans ce temps-là tout le pays était désolé par des guerres affreuses. Le gouverneur de Cuiseaux, voyant des Espagnols nombreux et féroces menacer la ville, leur avait fait fermer les portes; mais les habitants, trompés par les prédications artificieuses d’un capucin, obligèrent le gouverneur, qui était un sire de Champ-Bosay, à ne tenter aucune résistance. Toutefois, comme certains d’entre eux

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