‹ La double vueChapitre 8 sur 16 · LI · texte numérisé non relu

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se défiaient des Espagnols, ils apportèrent leurs effets les plus précieux au gouverneur, avec prière de les leur garder jusqu’après le départ de l’ennemi, et plusieurs couvents et églises de la ville les imitèrent. Bien leur en prit, car le chef des Espagnols, après avoir été admis à Cuiseanx, ne tint pas sa parole : il se mit à piller, à rançonner les habitants. M. de Champ-Rosay aima mieux se laisser massacrer par les impériaux que d’avouer où il avait caché les trésors à lui confiés; et, depuis lors, ces richesses sont restées dans le caveau dont on avait muré la porte.

Le vieux Rousselot, si sceptique et si dénigrant tout à l'heure, recouvra subitement son enthousiasme.

— Je dois reconnaître que ce récit concorde parfaitement avec l’histoire, s’écria-t-il ; cette occupation de Cuiseaux par les Espagnols remonte à l’année 1636. Le chef des impériaux était le baron de Clinchant, accompagné du capitaine Lacuson et de son lieutenant Fille-Muguet, les deux terribles partisans, qui plus tard, ravagèrent tout le canton. On suppose même que le capucin qui détermina les bourgeois à faire cette folie, en dépit de leur brave gouverneur, M. de Champ-Rosay, était Pille-Muguet lui-même, qui avait endossé le froc pour leur jouer ce méchant tour... Aussi, ai-je souvenir que, dans mon enfance, quand on faisait la prière du soir, on ne manquait jamais d’ajouter aux litanies : « De Lacuson et de Pille-Muguet délivrez-nous, Seigneur! » Quoiqu’il en soit, je ne puis m’expliquer comment cette jeune fille a pu apprendre des événements historiques connus seulement des hommes spéciaux, et je reviens à croire qu’il y a dans tout ceci quelque chose d’incompréhensible.

Cette opinion paraissait être l’opinion commune. Valentin surtout était profondément rêveur, et ses yeux ne quittaient pas la blanche et poétique figure de Natha.

— Il y a un moyen bien simple de s’assurer si ces assertions sont exactes, reprit le baron ; c’est d’obtenir de mon oncle que l’on opère immédiatement des recherches chez lui. Pour ma part, je contribuerais volontiers à la dépense que ces recherches occasionneront, car j’ai un violent désir de savoir à quoi m’en tenir sur ces incroyables récits.

— Tu n'auras pas besoin de contribuer, Léopold, dit le capitaine Champ-Rosay avec chaleur ; mon père consentira sans difficulté à tout ce que nous voudrons. Quand je devrais moi-même m’armer d’une pioche, dès demain les fouilles commenceront dans notre demeure de Cuiseaux. Cependant je désirerais que la chère baronne pût demander encore...

— Chut! fit le docteur Philibert en se levant et en s’approchant de Natha.

Un changement remarquable se manifestait dans la malade. Le visage perdait son expression extatique, les mascles n’avaient plus leur rigidité de marbre. Des spasmes légers soulevaient sa poitrine et elle éprouvait des bâillements convulsifs.

— Vous n’obtiendrez plus rien d’elle aujourd’hui, dit le médecin, la crise va finir, j’en ai la certitude.

— Nous avons peut-être déjà poussé trop loin nos expériences, répliqua Pauline un peu confuse ; on se laisse aller et l’on devient cruel... Chère enfant, ajouta-t-elle en se penchant vers Natha et en lui donnant un baiser sur le front, pardonne-moi.

Natha ne répondit pas, elle continuait de s’agiter faiblement. La souplesse et la chaleur commençaient à revenir dans ses membres, et une teinte rosée reparaissait sur ses joues.

Tout le monde quitta la chambre en laissant la malade à la garde d’Adèle. Du reste, le docteur avait annoncé que Natha allait probablement tomber dans un sommeil profond et réparateur à la suite de l'accès, et on apprit bientôt que ces prévisions s’étaient réalisées.

Quand on fut rentré au salon, on s’entretint encore avec intérêt des choses étonnantes qu’on venait d’entendre. La baronne et Valentin ne doutaient nullement que Natha n’eût dit vrai ; Rousselot lui-même, sans avoir une certitude aussi complète, était fort ébranlé ; « car, disait-il, si cette « jeune fille connaît si bien la teneur et la forme d’un « vieux titre qu’elle n'a jamais vu, si elle expose si nette- « ment l’histoire qu’elle n’a jamais apprise, on est en droit <t de supposer, que ces merveilleuses assertions, vraies déjà a sur plusieurs points, sont vraies de même sur tous les « autres. »

Léopold seul montrait quelque incrédulité.

— On me permettra d’attendre l’événement pour me former une opinion sur tout ceci, conclut-il. En définitive, Natha, qui est la lectrice de ma femme et qui lit beaucoup pour son compte personnel, a fort bien pu, en rôdant dans la bibliothèque, découvrir quelque histoire de la province, et essayer de déchiffrer quelques vieux titres semblables à celui qu’elle a dépeint. De plus, elle a pu entendre conter, soit même par des gens de ce pays où nous sommes si conclus, certaines circonstances concernant notre famille. Tous

ces éléments, en se combinant dans son esprit, ont produit peut-être une série de rêves... Je n’affirme rien ; mais, encore une fois, je crois bon d’attendre e. jusqu'à plus ample informé. »

— Autrement dit, répliqua la baronne avec ironie, vous agirez à la manière de saint Thomas et vous croirez seulement quand vous aurez vu... Mais que pense le docteur Philibert ?

— Je pense, répondit le médecin en se levant pour se retirer, que le diagnostic de l’extase est parfaitement indiqué; et, après une seconde crise, j’écrirai à mon ancien professeur à l’école de médecine, le célèbre X... pour le consulter sur ce cas intéressant.

— Du moins, docteur, vous ne négligerez pas cette pauvre Natha, n’est-ce pas ? vous viendrez la visiter souvent ?

— Tous les jours, et plutôt deux fois qu’une. Ne m’en sachez pas trop de gré, madame la baronne ; les maladies de ce genre sont de véritables bonnes fortunes pour les médecins, et je veux étudier celle-ci avec un soin particulier.

Il indiqua rapidement le régime à suivre et partit.

Le soir approchait ; Valentin et le juge de paix se disposèrent à se retirer aussi ; mais quand on chercha Charles Rousselot, qui devait accompagner son père à Cousance, Charles ne se trouva pas.

— Où peut-il être, dit le vieux Rousselot avec colère ; aurait-il eu l’audace de partir sans moi? Si cela était — Vous le voyez, madame la baronne, j’ai été trop bon, trop indulgent pour cet enfant, et il s’habitue à me manquer de respect... Mais, cette fois, je sévirai... Oui, je sévirai, je vous le jure!

Pendant que le vieillard exhalait ainsi sa mauvaise humeur, on était sorti du château et Pierre venait d’amener le cheval de Valentin. Le jeune officier avant de se mettre en selle, s’approcha du baron et de la baronne.

— Mon cousin, ma chère cousine, dit-il avec un accent de cordialité, votre accueil a été plus amical que je n’étais en droit de l’attendre eu égard à nos dissensions de famille, et je vous en remercie. Il ne tiendra pas à moi qpe les légers nuages qui existent encore entre vous et mon père ne soient promptement dissipés. Je vais y travailler, et si Natha ne s’est pas trompée, demain le titre qui est cause de ce malentendu sera en votre possession.

K pressa la main de Léopold, déposa un baiser sur celle de Pauline et embrassa la petite Marie, qui lui dit au moment où il partait :

— Mon cousin l’officier, n’oublie pas ma poupée à cheval.

Tout absorbé par les choses singulières qu’il avait vues

et entendues au château de Balme, Valentin avait tout à fait oublié le rendez-vous pris avec Charles Rousselot. II venait de s’engager dans l’avenue et se proposait de parcourir rapidement les trois ou quatre kilomètres qui le séparaient de la ville ; mais comme il allait passer la barrière qui marquait l’entrée de l’avenue, un homme se dressa tout à coup devant iui et dit en le saluant avec politesse :

— Pour des motifs que vous comprendrez, capitaine de Champ-Rosay, je suis venu vous attendre à cette place, hors de l’enceinte de la maison hospitalière où nous nous trouvions tout à l’heure l’un et l’autre.

L’officier reconnut alors Charles Rousselot. Mais telle était sa préoccupation, qu’il ne songeât pas encore à la con-

testation survenue entre eux pendant le dîner, et il répliqua;

— Ah! monsieur Charles, pourquoi ne nous avez-vous pas accompagnés dans la chambre de mademoiselle Natha? nous avons été témoins de choses si extraordinaires, si merveilleuses...

— Le merveilleux n’a pas de charmes pour moi, répondit Charles mélancoliquement, et la réalité nie semble bien assez douloureuse, assez poignante... Mais pardon, monsieur, la conversation entre un cavalier et un piéton présente certaines difficultés; surtout, ajouta-t-il en baissant la voix, quand on tient à ne pas être entendu par les passants.

— C’est juste, dit le capitaine qui se souvint enfin de quoi il s’agissait.

Il sauta lestement en bas de son cheval, enroula la bride autour du poteau de la barrière, et attendit que son interlocuteur s’expliquât. Mais Charles était devenu rêveur et se taisait. Après un moment d’attente Valentin reprit avec un peu de brusquerie.

— Je suis pressé, monsieur ; d’autre partje dois vous prévenir que votre père vous cherchait tout à l’heure et se montrait fort irrité de votre absence. Je*vous engage donc, dans votre intérêt même, à me faire connaître au plus vite...

— M’y voici, monsieur, répliqua Charles en relevant la tête. C’est précisément au sujet de mon père que j’ai désiré avoir un entretien avec vous, capitaine de Champ-Rosay ; vous vous êtes exprimé aujourd'hui en sa présence avec une ironie, que je pourrais considérer comme une insulte et pour lui et pour moi.

Cette ouverture ne produisit pas sur le bouillant officier l'effet qu'on devait en attendre.

— Voilà donc, reprit-il avec réflexion, ce que voulait dire NatLa en affirmant que l’un de nous conservait une violente rancune contre l’autre ! Je croyais, poursuivit-il d’un ton différent, que, grâce à l’intervention de ma cousine, la baronne de Champ-Rosay, tout était fini concernant cette affaire ; mais puisqu’il n’en est pas ainsi, voyons, monsieur Rousselot, que souhaitez-vous de moi?

— Je vous le répète, j’ai vu une intention offensante dans les propos que vous avez tenus à table aujourd’hui, et, si vous n’étes pas disposé à les rétracter...

— Eh bien ?

— Eh bien! dans ce cas, monsieur, je vous prierai de me nommer ceux de vos amis qui régleront avec les miens les conditions d’une rencontre.

Valentin était stupéfait; cependant il y avait dans le ton et les manières de Charles quelque chose de ferme et de triste à la fois qui piquait sa curiosité.

— Tenez, monsieur Rousselot, reprit-il tranquillement, je suis capitaine de lanciers, je me suis battu plus de vingt fois, soit en duel, soit contre les ennemis du pays, et nul ne saurait me soupçonner de couardise... Je puis donc avouer que j’aurais une extrême répugnance à accepter votre proposition. Vous ne m'inspirez aucun sentiment de colère, et j’aurais plus de tendance à vous plaindre qu’à vous haïr. D’ailleurs, la partie entre nous ne serait pas égale ; j’ai passé ma vie dans l’exercice des armes, tandis que votre existence paisible dans ce pays écarté pourrait faire supposer...

— Que vous importe, capitaine? répliqua Charles avec une sombre détermination ; vous me tuerez, n’est-ce pas ? Soit , la vie m’est à charge, et vous me rendrez service de

m’en débarrasser au plus vite... Capitaine, veuillez m’iadiquer vos témoins.

— Et vous comptez que j’accepterai un duel avec vous quand je vous vois dans de pareilles dispositions d’esprit? s’écria Valentin ; allons ! je ferai cette fois ce que je n’ai jamais fait : je donnerai des explications. J’avoue qu’en voyant le despotisme exagéré de votre père à votre égard, votre soumission absolue envers lui, je n’ai pu retenir ma langue et je me suis permis quelques plaisanteries que je regrette puisqu’elles vous affligent... Mais, je vous l'affirme, il n’y avait dans mes railleries rien de blessant contre vous, qui m’inspirez un intérêt réel; rien contre votre père, que malgré ses travers, je sais être un galant homme... Voyons! monsieur Rousselot, ces explications vous suffisent-elles, et à présent repousserez vous ma main ?

Par un geste plein de noblesse et de franchise, il lui présentait sa main ouverte.

— Non, capitaine, répliqua Charles en la serrant chaleureusement, car je devine que vous accordez à ma faiblesse et à ma douleur ce que vous n’eussiez jamais accordé à la force et à la menace.

Et quelques larmes coulèrent de ses yeux.

— Ainsi donc, nous nous entendons? reprit Valentin ; ma foi! je n’en suis pas fâché; j’ai en ce moment bien d’autres soucis. D’ailleurs, Léopold etsa charmante femme ne m’eussent pas pardonné une querelle avec vous; mes anciennes espiègleries auraient été remises sur le tapis, et peut-être la bonne harmonie établie tout récemment entre eux et moi se fût-elle trouvée compromise... Aussi, tout bien considéré, est-ce moi qui vous dois des remerciements... Mais pardon!

monsieur Charles, vous semblez triste et découragé; si j’avais quelques droits à votre confiance...

— Les chagrins que j’éprouve sont de nature à n’étre confiés à personne... Cependant, capitaine Champ-Rosay, permettez-moi encore une question avant de nous séparer : est-il vrai que vous ayez conçu quelque mépris pour moi à cause de mon aveugle soumission envers mon père?

— Puisque vous me posez nettement la question, monsieur Charles, j’y répondrai sans intention de vous offenser, mais avec une entière franchise. Il m’a paru singulier, eu effet, qu’à votre âge vous pussiez abdiquer ainsi toute initiative, toute volonté, devant un vieillard, ce vieillard fût-il votre père. Ce fait me semble encore plus incompréhensible à présent que je connais votre énergie et votre décision. Mais si j’ai osé blâmer à part moi cette soumission peut-être Exagérée, j’ai blâmé bien davantage le père capable d’abuser à ce point de votre respect et de votre affection pour lui.

— Oui, voilà ce que tout le monde doit penser de nous, reprit Charles Rousselot d’un air abattu ; je parais ridicule tandis que mon père parait odieux. Que voulez-vous? il ne dépend pas de moi de changer cet état de choses; la force et le courage m’ont manqué à la fois pour y réussir. 11 y a une habitude prise dès l’enfance; ma mère, qui connaissait bien le caractère despotique de son mari, m’a fait promettre solennellement, avant de mourir, de ne lui résister jamais. Jusqu’ici j’ai tenu ma paroie ; mon père est si vieux ! la moindre opposition pourrait lui porter un coup funeste. D’ailleurs, je vous le répète, il exerce sur moi une influence à laquelle je ne saurais échapper ; c’est de la fascination, c’est de la magie. Vainement le baron Léopold, qui m’a tou-

jours témoigné tant d’affection, et la bonne et généreuse madame de Champ-Rosay, ont-ils essayé de faire entendre raison à mon père, de me donner à moi-même quelque énergie virile, le sentiment de ma propre dignité. Tous leurs efforts ont échoué contre ma lâcheté.., car je suis lâche, je le sens, je l’avoue... et nul ne saura jamais jusqu’à quel point j’ai poussé la bassesse et l’infamie !

Et il se cacha le visage dans ses mains.

— Tout cela est bien singulier, reprit Valentin: mais si la force vous manque pour résister aux exigences déraisonnables de votre père, que ne le quittez-vous?

— Puis-je quitter un vieillard maladif dont je suis maintenant toute la famille ? Mon départ ne déterminerait-il pas dans cette organisation irritable une crise qui me laisserait des regrets éternels ?... J’ai voulu plus d’une fois le quitter en effet ; toujours une force aveugle, irrésistible m’a ramené vers lui. J’ai voulu me roidir contre son despotisme; un geste, un regard a suffi pour anéantir ma résolution... C’est plus fort que moi, je vous le répète, et j’ai honte... Mais, exeusez-moi, capitaine, de vous arrêter ici pour vous entretenir d’intérêts qui vous sont étrangers. Je voulais seulement vous dire, à vous dont l’estime m’est précieuse, que je méritais plutôt la pitié que le mépris. Maintenant, adieu.

Et il allait s’éloigner. L’officier le retint.

— Vous ne me dites pas tout, monsieur Rousselot, repritil, il y a une autre cause que la tyrannie de votre père au chagrin profond dont je vous vois accablé... Mais ceci est votre secret, et il ne m’appartient pas de vous le demander... Cependant si jamais, par actions ou par paroles, je

pouvais vous rendre service, vous n’avez qu’à compter sur moi.

Puis il sauta sur son cheval et partit, tandis que Charles, appuyé contre la barrière, le regardait d’un air pensif s’éloigner au galop.

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