CHAPITRE PREMIER
Qu'il ne faut pas trop appréhender la mort.
Je ne prétends pas faire le sophiste ni le stoïcien. Je sais que le mal est l'objet de la crainte , et qu'il est aussi naturel à l'homme d'appréhender la mort^ que d'aimer la vie. Je sais bien encore ^ que les plus grands saints ont été saisis de frayeur à ses approches , et que le Fils de Dieu , qui n'avait rien à craindre pour son âme , a sué le sang à la vue de la sienne 5 et des tourments qui lui étaient préparés.
Je ne condamne donc point une crainte modérée 5 mais seulement celle qui passe dans l'excès. Je veux affermir «m esprit timide contre les trop grandes appréhensions de la mort y en lui montrant qu'elle n'est pas si redoutable qu'on se l'imagine : et pour y réussir ^ je la considère sous deux regards y ou comme un mal naturel y ou comme un mal moral : je veux dire y dans sa nature ou dans ses suites. De quelque côté qu'on le regarde , je dis qu'elle n'est pas si terrible qu'on la fait. Cette proposition semble paradoxe , et choque en apparence tous les principes de la raison et du bon sens : mais on la trouvera véritable, si l'on se donne la peine d'en examiner les preuves.
6 I. PARtlE.
pas un mal qui soit à craindre , mais un bien qui soit à désirer ?
Saint Ambroise s'étant propose une partie de ces difficultés 9 entre en la preuve de son discours ^ et distingue d'abord trois espèces de morts. La première est celle du péché qui tue Tâme. La seconde est celle des passions qu'il appelle mystique , qui la fait mourir au péché et vivre à Dieu, La troisième est celle qui termine le cours de cette vie , et qui sépare notre âme de son corps. La première mort, dit-il 5 est très-mauvaise. La seconde est trèsbonne. La troisième est en partie bonne > et en partie mauvaise : elle est bonne aux justes , et mauvaise aux pécheurs.
Il est vrai , poursuît-il , qu'elle fait horreur à beaucoup de gens(l)9 mais cela vient de notre infirmité 9 et de l'attache trop grande que nous avons à la vie 9 et non pas de la condition de la mort qui est infiniment agréable aux gens de bien : car il n'y a rien de plus doux que de se voir en liberté et affranchi de tous mauï. C'est ce que fait la mort , elle tire l'âme de sa prison , et réduit le corps en poudre ; ainsi elle rend l'âme libre , et le corps impassible. Elle procure à l'esprit le plus grand de tous les biens , et délivre la chair de toutes sortes de maux : ce n'est donc pas un mal , comme on se
(I) lib* de bono mortis.
rimagine: Quœ absolvitur , gaudet; quodresolvitur in terram > nihîl sentit.
En effet, si la mort est un mal , d'où vient que les jeunes gens ne craignent point de devenir vieux, et désirent toujours avancer en âge 7 car la vieillesse est l'extrémité de la vie qui touche , pour ainsi parler, les frontières de la morL Si la mort est à craindre , il faut fuir tout ce qui nous y conduit : cependant tout le monde veut avancer en âge , et parvenir à une extrême vieillesse : Si mors malum, quomodo juvenes non timent fieri senes , nec fini-timam morti verentur œtatem ?
D'ailleurs , l'objet de la crainte est un mal qu'on espère éviter ; et quand il n'y a plus d'espérance de s'en garantir , il n'y a plus de crainte , comme prouve très-bien saint Thomas en sa Sonmie (1). On craint les choses douteuses , mais on attend les certaines. Or la mort est inévitable , c'est un tribut qu'il faut nécessairement payer v il ne fallait pas naître , si nous ne voulions pas mourir , puisque la mort est une suite]nécessaire de la vie. Celui donc qui ne craint point la vie,. ne doit point craindre la mort.
Saint Augustin demande en plusieurs endroits de ses ouvrages, si la mort est naturelle à l'homme, ou si elle est contraire à sa nature.. Il est certain qu^elle n'est pas naturelle à l'homme considéré en l'état de grâce et de justice originelle, où Dieu l'a
{\)\,it.q, 42. ff. 2. in e.
créé ^ parce qu'il était immortel : Mais si on le considère dépouillé de la grâce 5 et composé de parties contraires ^ il est certain que la mort lui est naturelle ^ et par conséquent qu'il n'y a pas lieu de la craindre ^ mais plutôt de la désirer : car tout ce qui est conforme à la nature 5 est doux et agréable ^ et c'est dans cette conformité que consiste le plaisir. N'y a-t-il pas de plaisir à dormir? cependant le sommeil est une espèce de mort ; bien loin de le craindre on le désire 5 et on le recherche comme un remède à tous ses maux 5 et un rafraîchissement à toutes ses peines. II faut retourner au travail après avoir dormi 5 mais la mort nous fait entrer dans un repos éternel.
Quoi qu'il en soit 5 c'est une nécessité fatale à tous les hommes de mourir : Statutum est, dit saint Paul ; cela est arrêté. Il faut donc aller au-devant de la mort, au lieu de nous y faire traîner; il faut faire de nécessité vertu ; et d'une dette nécessaire en faire un présent volontaire.
C'est le sage avis que nous donne saint Chrysostôme en ces termes : La mort est un tribut que la nature doit payer depuis qu'elle a été corrompue par le péché. Rendons volontaire ce qui est nécessaire. Offrons à Dieu en qualité de présent, ce que nous sommes obligés de lui payer comme une dette (1).
A la vérité , c'est une grande folie de craindre
(1) Mors rounus necessarium natur» jam corruptse : fiât voluatarium quod futurum est necessarium. Offeramus Dco pro muiieic (|uod prodebilo teneaiur reddere. Càrjs, Hom, 10. in Mat*
toute sa vie ce qui n'arrivera qu'au dernier moment de la vie : Et voilà cependant ce que font la pliq>art des hommes. Ils se rendent misérables , parce qu'ils s'imaginent le devoir être un jour , et avancent la mort pour trop appréhender sa venue. Pourquoi s'aflSiger avant le temps ? Véritablement ^ dit Sénèque , c'est s'aflSiger sans sujet ^ que de s'affliger avant que d'en avoir sujet : lUe plus dolet quant necesse est , qui ante dolet quàm necesse sit.
Saint Augustin dit mieux que ce philosophe (1) : Il est nécessaire de mourir ^ et personne ne veut ce qui est nécessaire. II faut payer ce tribut^ et chacun s'en veut exempter. On dispute , on diffère , on avoue la dette 5 mais on demande du délai. Ce sera dans dix ans , dans trois ans ^ dans un an. Je ne puis me résoudre à la mort ^ dit cette dame malade : Dura nécessitas^ nolle quod non potes vitare ! O dure çt fâcheuse nécessité , de ne vouloir point ce que ious ne pouvez éviter 1
Sénèque exhortant son ami à mépriser la vie , dit très-bien : Ce n'est pas une grande chose que de vivre ; vos serviteurs vivent comme vous ; les mouches , les fourmis , et généralement tous les animaux vivent aussi bien que vous : mais c'est une grande chose que mourir en homme de cœur : Magnum est honestè mari, prudenter , fortiter. Et moi je dis de la mort ^ ce que ce Philosophe dit de la vie : Ce n'est pas une grande affaire que de mour
fl) tn Ps, 10.
10 h PARTIE.
rir 9 tout le inonde meurt , les rois meurent ^ les sujets meurent 5 les vieillards meurent^ les enfants meurent , tous les animaux meurent aussi bien que les hommes. Quoi , ne pouvez-YOus pas faire ce que fait une mouche , et une fourmi ; ce que fait le plus lâche de tous les hommes , et la plus timide de toutes lea femmes : Quis est homo qiiivivet , et non videbit mortem ? Oii est l'homme vivant qui puisse s'exempter de la mort y après que Dieu n'en a pas dispensé son Fils et sa sainte Mère (1) ? L'Ecclésiastique se sert de cette considération pour nous ôter cette appréhension trop grande. Ne craignez point 9 dit-il ^ la sentence de la mort ; souvenezvous de ce qui a été devant vous ^ et de ce qui sera après vous. Hoc judicium à Domino omnicarni.
Dieu en a ordonné ainsi pour tous les corps qui ont vie.
Les choses ordinaires ne font point d'impression sur nos esprits. Y a-t-il rien de plus commun et de plus ordinaire que la mort ? jMous entendons tous les jours le bruit des cloches qui nous avertit qu'elle a fait quelque conquête 5 qu'elle est entrée dans quelque maison , et qu'elle a enlevé quelque personne de ce monde. Pourquoi donc nous effrayer à la vue de celle qui nous est aussi naturelle que la vie? Qu'est-ce que commencer à vivre sinon commencer à mourir ? Qu'est-ce qu'avancer dans la vie , sinon s'approcher de la mort ? En vérité il est
(1) Ecct,\7,
LA DOUCEUR DE LA MORT. Il
bien étrange qu'on craigne la meillenrc amie qu'on ait au monde , avec laquelle on vit , on mange , on se repose 9 on traivaille> on joue, on se promène, et à qui on sacrifie tous les plus précieux moments de la vie? Est-il possible que bous ne puissions pas apprendre un métier qu'un enfant d'un jour sait aussi bien qu'un vieillard de cent ans ?
Wous le savons bien , me dira quelqu'un ; mais cela n'empêche pas qu'il n'y ait de la peine à mourir y et que la mort ne soit un juste sujet de crainte, puisqu'an sentiment d'Aristote, c'est de tous les maux le plus terrible. O que ses convulsions me font peur ! Qui peut voir sans horreur une personne à Tagonie ? Donnez à la mort telle figure qu'il vous plaira , il n'y a rien , à mon sens , de plus afireux ni de plus terrible.
J'avoue que le visage de la mort n'est pas agréable à ceux qui aiment passionnément la vie , et que naturellement parlant il y a de la peine à mourir. Mais cette peine n'est pas considérable , puisque , comme j'ai dit , les enfants s'en jouent. Encore n'est-ce pas la mort qui nous cause ces grandes douleurs , mais la maladie. La mort de soi n'a point de sentiment , c'est la vie qui fait notre supplice ; au contraire en mourant nous trouvons la fin de tous nos maux. Combien de gens s'imaginent qu'il y a plus de peine à vivre , qu'il n'y en à mou-
rir 5 et cherchent dans la mort le remède à tons leurs chagrins!
Saint Augustin dans ces livres admirables qu'il a faits de la Cité de Dieu^ (1) répondant aux reproches que lui faisaient les infidèles y qu'une infinité de chrétiens avaient été mis à mort par les barbares ^ dit très-bien ^ que si c'est « un mal de mourir , il » est commun à tous ceux qui sont en vie ; que nul » des chrétiens n'est mort qui ne dût mourir un » jour ; qu'il importe peu de quelle manière on » meure , quand celui qui meurt n'est phis obligé » de vivre ^ et de mourir une seconde fois ; que » parmi tant d'accidents de la vie^ nous sommes » menacés à chaque moment d'une infinité de » morts ; et que ne sachant pas celle qui nous em- » portera ^ il vaut bien mieux en souffrir une en » mourant ^ que de les craindre toutes en vivant. » Quœro utrùm satins sît unam perpeti moriendOy » quàmomnes timerevivendo? C'est ce que disait » Jules-César : J'aime mieux mourir une fois , que » de craindre tant de fois de mourir. »
« Ce saint Docteur conclut 5 qu'il y a moins de » peine à mourir une fois^ qu'à vivre dans la crainte » de tant de morts ^ et que Caton a fait une action » lâche de s'être donné la mort , par la raison )) qu'il avait moins de peine à mourir , qu'à vivre. » Ce qu'il prouve par le commandement qu'il fit à » son fils de demeurer au monde 5 et de se soumet-
(I) jértff, lib, U de CMt, DeU cap. \ I.
» tre à César : car si c'était une chose honteuse » de souffrir sa domination^ pourquoi n'a-t-il » point exhorté son fils à mourir comme lui ? Pour- * » quoi lui a-t-i! ordonné de vivre , et d'espérer » que César lui ferait grâce ; il n'a donc pas cru » qu'il y eût du déshonneur à vivre ^ César étant » vainqueur ; autrement il eût tué son fils avant » que de se tuer soi-même : par conséquent sa » mort n'est pas un effet de courage , mais de fai- » blesse , au jugement des savants et même de ses » amis : Amîci ejm eliam docti quidam viri, qui » hoc fieri prudentiiis dissuadebant imbecillioris » quant fortioris animi facinus esse censuerunL » Ce sage superbe 5 sgoute saint Augustin , qui a » fait espérer à son fils que César lui pardonnerait, » a envié à César la gloire de lui pardonner à lui- » même , comme il dit ayant appris sa mort : ou 5 » pour me servir de termes plus doux, il a eu » honte d'en recevoir sa grâce ? » Gloriœ ipsius » Cœsaris ne ab illo etiam sibi parceretur, ut ipse Cœsar dixisse fertur , invidit, ont ^ utaliqiiid nos mitius dicamus , erubuiL
0'^, s'il est plus doux à un misérable de mourir que de vivre , quelle raison avons-nous d'appréhender le mal qu'on sent en mourant, nous qui en sentons infiniment déplus grands en vivant ? Pourquoi craindre ce qui nous délivre de toute crainte, dit très-bien Tertullien ? Non est timendum quodnos libérât ab omni timendo (1). Pourquoi craindre si
(I) Ub, de ietlim» anim, cap. f .
itl I. PARTIE.
long-temps ce qui ne nous doit aiDiger qu'on marnent?
Sénèque se représentait quelquefois la mort avec l'appareil des bourreaux et des tourments qui la rendent si redoutable : puis se moquant de cette vaine ostentation , il lui disait : C'est en vain que tu montres ces feux, ces cimeterres, et cette troupe de bourreaux qui frémissent autour de toi; ôte-moi cette pompe funeste sous laquelle tu te caches, et dont tu épouvantes les fous. Je te connais bien, tu es la mort que mon serviteur et ma servante ont méprisée il y a peu de jours (1).
J'avoue que c'est faire l'esprit fort , ou plutôt le fanfaron que de parler de la sorte. Bien loin de croire ce que dit ce païen , qu'il n'y a que les fous qui craignent la mort armée de tous ses supplices ; il n'y a point d'homme raisonnable qui ne condamne ce philosophe de folie 5 de ne l'avoir pas appréhendée 9 ne sachant ce qui lui arriverait après sa mort. C'est aux chrétiens seuls qu'il appartient d'insulter à la mort ^ quelque formidable qu'elle paraisse , et de lui dire : « C'est en vain que tu pré- » tends m'épouvanter par cette multitude de dou-< « leurs et de maladies qui t'accompagnent , par » cette armée de bourreaux qui t'environnent 5 par » cet appareil de tourments que tu produis. Je te
(I) Quid mibi gladios et fgoes oslendfs, et turbam carnificum circa te frementium ? toile istam poropaoi sub qua lates , et stuUos terriios $ mors es quam nuyer servus meus , quam aacilla conlenip.^it. SeneCm
» connais bien , ôte ce masqne qui te cache le vi« » sage , et cette pompe imaginaire de douleurs qui » te suit Tu es la mort^ que Jésus a surmontée^ » que de petits enfants ont méprisée 5 que dix mil- » lions de martyrs ont foulée aux pieds. Tu es la » mort 5 dont les filles et les femmes se moquent » Tu es la mort, dont les sept enfants Machabées » ont si glorieusement triomphé, ayant en présence » de leur mère présenté tous les membres de leurs » corps les uns après les autres, pour être coupés, » hachés , rôtis et brûlés , sans s'étonner de tes » menaces. Tu es la mort ; non , je me trompe , tu » es la porte du ciel , et l'entrée de la vie : tu es » un sommeil mystérieux et un port tranquille , où » je serai désormais à couvert des tempêtes et des » orages. O mort, je ne te crains point : au contraire » je t'aime, je te cherche, et je te désire. Voilà » comme lui doit parler un chrétien. »
<2uelqu'un me dira sans doute , que ce n'est pas la mort qu'il craint , mais les suites de la mort ; que les jugements de Dieu sont terribles ; que l'éternité est quelque chose d'épouvantable ; et qu'il faut être impie ou insensé , je veux dire , sans foi ou sans raison , pour ne pas appréhender un mal de cette nature. Tout ce que nous avons dit jusques à pré-< sent peut fortifier un esprit faible entre l'appréhension de la douleur, mais il n'ôte pas à un homme sage la crainte raisonnable de paraître devant Dieu. Qu'on m'assure de mon salut , dira quel-
16 h PARTIE.
qu'on 5 et je ne craindrai point de mourir : mais qui en peut avoir des assurances ?
C'est ici qu'il nous faut combattre avec toutes les armes de la raison et de la foi les justes sujets de crainte que Tune et l'autre fournissent en apparence : car quelque effroyable que paraisse le jugement qui suit la mort 5 je maintiens encore que nous n'avons pas raison de la craindre dans l'excès , et de chercher , comme nous faisons , tous les moyens imaginables de la retarder.
SECTION SECONDE
Que les suites de la mort ne nous la doivent point faire si fort appréhender.
Saint Augustin, au livre 9, de la Cité de Dieu (l), rapporte une histoire agréable qu'il a tirée d'Aulu- Gelle y lequel raconte qu'étant un jour sur mer avec un philosophe stoïcien de grande réputation , voici une furieuse tempête qui s'élève , et qui les pensa faire périr. Comme la maxime de ces philosophes était 5 qu'un homme sage ne se troublait de rien , et qu'il ne fallait point compter pour mal , ni la mort, ni toutes les douleurs du corps; nous eûmes la curiosité , dit cet auteur , tous près que nous étions de faire naufrage , d'étudier la contenance de notre philosophe , et de voir s'il n'était
(I) Itb.^.de Civ. Det e. f. AuK GeîL lib. 9. NocL Allie, cap, I.
point saisi de quelque frayeur. II eut beau se déguiser^ la crainte enfin l'emporta et triompha de sa philosophie. On le voyait tantôt pâlir , tantôt trembler ; les coups de flots qui donnaient contre le vaisseau ébranlaient sa vertu , et faisaient chanceler sa constance. La tempête étant apaisée 5 et chacun s'étant remis de sa crainte , un riche débauché qui était dans le vaisseau , commença à se railler du stoïcien ^ en lui disant qu'il avait eu peur 5 tout philosophe qu'il était ; et que pour lui , qui ne l'était point , il n'avait rien appréhendé. Le stoïcien , qui n'était pas bête , lui fit aussitôt la réponse que fit autrefois Âristippe à un homme qui lui faisait un reproche semblable : Je ne me mettrais pas , lui dit-il , beaucoup en peine de la vie d'un fripon; mais je dois craindre pour celle d'Aristippe : Respondit illum pro anima nequîs-* simi nebulonîs mérita non fuisse soUicitum ; se autem pro Aristippi anima timere debuisse.
Cette réponse ferma la bouche à ce libertin.
Mais Âulu-Gelle qui désirait pénétrer dans les sentiments de ce philosophe , lui ayant demandé quel était le sujet de sa crainte , celui--ci^ qui reconnut aussitôt qu'il avait affaire à un homme savant 5 et qui désirait apprendre les principes de sa morale ^ lui tira le livre d'Epîcure , et lui fit voir que conformément à la doctrine de Zenon et de Chrysîppe , ils ne tenaient pas l'homme sage impassible ; qu'ils reconnaissaient dans lui des images terribles qui prévenaient la raison , et qui excitaient de la
18 L PABTIE.
crainte : mais qae le sage s'éleyait aussitôt an dessus de la passion , et qu'il n'appelait point mai tout ce qui ne dépendait pas de sa liberté.
Cela n'est pas tout à fait vrai 5 ni tout à fait faux. Il est vrai que l'homme sage n'est point exempt de passions , et qu'il en ressent les premiers mouvements : mais c'est une vanité insupportable de s'estimer plus que le reste des hommes, et de ne vouloir pas appeler mal 5 ce qui détruit le plus grand de4ous les biens. Quoi qu'il en soit, nous pouvons dire dans un sens très-chrétien, qu'un homme sage doit craindre la mort , parce qu'il est en danger de perdre son âme qui est d'un prix infini : Se pro Arîstîppi anima timere debuîsse. Mais je ne trouve pas que ce philosophe eût raison de dire , que ce libertin ne devait rien craindre : car ce sont les méchants qui doivent appréhender la mort , et non pas les gens de bien. Ainsi quand je dis que la mort n'est pas à craindre, je n'entends pas la mort des pécheurs , mais celle des justes. Voici comme en parle le Saga
Jiistorum anîmœ in manu Deisunt , et non tanget illos tormentummortis (1). Les âmes des justes sont en la main de Dieu , et elles ne seront point tourmentées des frayeurs de la mort. Ce dernier moment ne les trouble et ne les inquiète point,
(I) Cap» 3. !.
LA DOUCUJE m Là MOBT. 19
parce qu'dles sont eo la main de Diea : au liea qoe celles des méchants étant dans les mains et dans la puissance du démon, il est impossible qu'elles ne tremblent à ses approches.
Vous me direz que c'est là justement ce qui vous fait craindre ; parce que vous êtes un grand pécheur, et que Yousn'a?ez pas lieu de croire que vous soyezdn nombre des justes (1). Je réponds avec saint Ambroise , que ce n'est pas la mort qu'il faut craindre , mais le péché qui est l'aiguillon de la mort Les insensés , dit ce saint docteur , craignent la mort pour deux raisons. La première , parce qu'ils estiment que c'est l'anéantissement de leur être ; l'antre , pour les peines dont les poètes les menacent après cette vie.
C'est une erreur de croire que l'homme soit entièrement détruit par la mort : car son âme subsiste , et son corps doit ressusciter un jour. Je ne nie pas qu'il n'y ait des peines à souffrir après cette vie : mais pourquoi attribuer à la mort ce qui n'arrive qu'après hmoril Quid ad mort em y quod post nwriemest ? Si ce qui suit la mort appartient à la mort , ce qui suit la vie doit appartenir à la vie : ainsi la vie doit être aussi redoutable que la mort.
Vous dites que la mort est trè^mauvaise. Oui bien celle des pécheurs , répond ce saint : mais pour celle des justes , David l'appelle précieuse
(t) Ub. de bona morte cap, 8» .
30 I. PABtiE,
devant les yeax de Dieu. Il est donc évident , amclut-il j qae la mort de soi n*est pas à craindre , mais que c'est le péché seul qui nous la doit foire appréhender : Vnde liqnet acerbitatem non nm^ fis esse, sedculpœ. Nous n'avons rien à craindre à la fin de la vie , si nous n'avons rien fait pendant la vie qui soit à craindre. C'est la belle sentence de ce Père. Non /labemm qiuxi in morte metwt* mus 9 si nihil qupd metuendum sii, vita nosiru commisit.
Ce sage vieillard de Senèque , nommé Bassns , disait la même, chose ^ quoiqu'enterDiesdiirérents(l). S'il y a , disait-il y quelque chose de fâcheux et de redoutable en la mort^ il ne s'en fout pas prendre à elle f mais à celui qui meurt : La mort de sa nature est innocente : c'est le vice de l'honmie qui la rend mauvaise et terrible : Si quid incommodi aut me tus in morte est, morieniis vitium dicebat esse , non mortis.
Ce discours , dira quelqu'un , augmente ma crainte au lieu de la diminuer : car sachant que j'ai péché ^ je regarde la mort comme le moment funeste où je serai cité au tribunal de Dieu ^ pour recevoir le châtiment de mes crimes. Je me représente les démons mes accusateurs qui paraîtront alors avec des formes terribles , et qui ouvrant le livre de ma conscience , diront à Dieu de moi 5 ce que saint Augustin dit de soi-même : Voilà l'homme
(1) Scn» ep. 30.
lA DOUCEDI DE LÀ MOBT. 2{
et oe qu'il a &it : Ecce homoet opéra ejm. Penton croii-e un jugement sans le craindre ? Et peuton ne le pas craindre , se sentant coupable d'une infinité de péchés ?
J'avoue qu'il n'y a rien de plus terrible que le jugement de Dieu à ceux qui ne l'ont point appréhendé pendant la vie : mais s'il ne trouve rien en vous qui soit mauvais , qu'avez-vous à craindre ? Or il ne tient qu'à vous de vous décharger de vos péchés, et de faire en sorte que Dieu ne trouve rien à punir. La pénitence , dit Tertullien , fait sur la terre les^fonctions de la justice de Dieu : si elle nous punit en cette vie, la justice n'aura point d'action contre nous en l'autre. Dieu ne punis* sant jamais deux fois le même péché.
Voici comme il s'en déclare par la bouche du prophète Ezéchiel. Si l* impie ( c'est-à-dire , un homme très-méchant ) fait pénitence de tous ses péchés y et s'il garde tous mes commandements , il vivra et ne mourra point ( de la mort étemelle, ) Je ne me souviendrai point de toutes les iniquités çuUl aura commises (1).
U assure par un autre prophète qu'il jettera ses péchés dans le fond de la mer. Quel sujet avons* nous après cela de craindre la mort et le jugement de Dieu , puisque nous pouvons effacer tous nos
(1) SiimpiasegeritpœQileaUaDi ab omnibus peccatis suis quSB operatus est, et custodierit omnia prsecepta mea, Yitâ vivet et DOD morietur. Omnium iniquitatum ejus ^ûH operatus est , non recordabor. £zech* cap, I2«2L
2h h PARTIE.
Cupio dissolviet esse cutn Ckristo. Je ii*ai point de plus grande passion que d'être détaché de mon corps^ pour être avec Jésus-Christ.
Sénèque fait mention d'une mère qui aima mienx suivre son fils dans Texil , que d'être privée de sa présence. Pati maluit exilium , quàm desiderium* L'exil lui sembla une peine plus supportable , que le désir. ]\|ais si son fils eût été rappelé de l'exil ponr retourner h Rome ^ eût-elle fait diflSculté de revenir avec lui ? et eût-elle préféré l'exil à sa chère patrie ?
Je demanderais volontiers à ces dames qui meurent de frayeur à la vue d'un mort , et qui ne goûtent point les douceurs de la vie ^ par une trop grande appréhension qu'elles ont de la perdre ; je leur demanderais , dis-je « si elles croient un Dieu et un Paradis , et si elles ont quelque sentiment d'amour pour Jésus-Christ ? Saint Augustin estime que celui qui craint la mort , n'est pas encore chrétien : Nondum crédit qui mortem timet. Quoi ! croire un paradis , et n'y vouloir pas entrer ! aimer Jésus-Christ , et fuir sa compagnie ! Les païens , poursuit ce saint docteur , n'attendent point une meilleure vie , et c'est pour cela qu'ils vivent avec plaisir^ et qu'ils meurent avec douleur. Le chrétien au contraire qui espère un paradis 5 vit avec douleur,, eu meurt avec plaisir. L'un reçoit la vie comme une grâce , et la mort comme un châtiment : L'autre reçoit la vie comme un châtiment , et la mort comme une grâce. Christianus patienter vivit , et detectabiliter moritiir.
Je pardonne à Aristote ^ quand il a dit 5 que plus un honune a de vertu et de prospérité y plus il doit appréhender la mort , par la raison qu'il est plus digne de vivre ^ et qu'il perd de plus grands biens en mourant Comme ces infidèles ne connaissaient point d'autre bonheur que celui de la vie présente, ce n'est pas merveille , s'ils considéraient la mort comme le plus grand de tous les maux : mais quel sujet a un chrétien de l'appréhender, lui qui la regarde comme l'entrée du ciel et le centre de la paix ?
Vous dites que les saints l'ont appréhendée , et Jésus-Christ même ^ tout Dieu et tout bienheureux qu'il était Je réponds que le Fils de Dieu a sué le sang aux approches de la mort , pour montrer qu'il était homme comme nous ^ et qu'il ressentait nos faiblesses : car s'il n'eût point soutenu ce combat, nous eussions pu croire qu'étant Dieu il était insensible à tous les tounnents^ du moins qu'il avait plus de force que nous pour les vaincre ; ce qui eût diminué l'estime que nous devons faire de ses souffrances f et la reconnaissance que nous devons à son amour.
Les Pères ajoutent qu'il a voulu sentir nos maux pour nous en délivrer; qu'il s'est revêtu de nos infirmités , pour nous revêtir de sa force : Ego de tuo fuitrepidus , tu de tneo esio securm , lui fait dire saint Léon. Je tremble ^ parce que j'ai pris vos faiblesses ; vous êtes intrépide, parce que je vous ai
donné ma force ; c'est de vous que je suis timide ;
26 I. PABTIE.
c'est de moi que vous êtes assuré. Ainsi l'exemple du Fils de Dieu nous doit consoler et confondre : consoler^ puisqu'il a senti nos maux ; confondre ^ puisqu'il les a surmontés. Il a jpris nos faiblesses 5 et il nous a donné sa force. O chose étonnante ! Jésus a surmonté les frayeurs de la mort y ayant dans le cœur l'infirmité de tous les hommes ; et nous succombons à la crainte de la mort^ ayant dans le cceur toute la force d'un Dieu.
Pour les saints , vous en trouverez incomparablement davantage qui ont désiré la mort^ que vous n'en trouverez qui l'ont appréhendée* Dieu connaît la disposition de notre cœur : il sait que beaucoup de Saints auraient présumé de leurs mérites ^ s'il ne les eût tenus dans l'incertitude de leur salut. C'est là l'état de la vie présente ; tout y est caché > pour nous tenir dans l'humilité ; tout y est promis , pour fortifier nos espérances. Dieu ^ dit saint Augustin y a partagé l'assurance et la crainte : Erunt tune securi , qui modo non sunt securi ; tune time^ buni, quimodo timere nolunt (!)• Ceux qui ne sont point assurés pendant la vie , seront assurés à la mort ; ceux qui ne craignent point pendant la vie , auront une crainte terrible à la mort
C'est doncpour intimider les méchants^ que Dieu permet que les bons appréhendent la mort. C'est encore pour augmenter leur mérite; car s'élevant au-dessus de leur crainte par une espérance béroï-
(0 Ser^ 89. de Civit. Del.
LA DOUCXim DE LA MORT. 27
que 9 et s*abaadonnant à la miséricorde de Dieu par un dernier effort de charité ^ ils méritent plus en ce dernier moment , qu'ils n'ont fait peut-être pendant toute leur vie. On n'a pas de peine à mourir , quand on voit les etisux ouverts ^ et un trône de gloire qui est préparé à sa patience ; mais mourir sans savoir ce que l'^on deviendra ^ sortir de ce monde sans avoir d'autre appui que la confiance en Jésus-Christ ; marcher an travers des épaisses ténèbres d'une éternité ^ sans autre lumière que celle de la foi , en un mot se laisser immoler comme le petit Isaac ^ les yeux bandés , pour obéir à Dieu son père et sans s'inquiéter de Pavenir ; c'est l'effet d'une vertu héroïque et d'une charité consommée. Et c'est pour cela que Bien permet quelquefois que les saints soient saisis de crainte , et semblent être tentés de défiance à la mort Outre qu'il est raison-^ nable qu'ils boivent dans le calice de leur maître , et qu*ils tremblent à la vue des tourments y comme lui. Hais ce combat ne dure pas long-temps : ils s'en lèvent aussitôt au-dessus de leurs frayeurs ^ et dès tors qu'ils Se sont abandonnés à Dieu^ ils se trou-» vent dans la paix comme s'ils étaient déjà en lieu d'assurance. Tout ce combat se passe dans la partie inférieure; mais la supérieure ^ au milieu de ces tempêtes ^ regarde toujout^ son étoile , qui est Jésus et sa sainte mère, et sous la conduite de Tespérance^ ils arrivent heureusement au port.
28 L FABTIE.
Craignez donc ^ je vous je permets 5 mais ne craignez pas dans Texcès. L'espérance est bonne en tout temps ; mais elle est nécessaire à la mort Si vous jetez cette ancre ^ comme parle saint Paul , dans l'abtme de la miséricorde de Dieu ^ et si yoos vous attachez à sa parole , vous ne ferez point naufrage. Que si vous voulez ne point craindre la mort , vous n'avez qu'à bien vivre. C'est le secret que nous enseigne saint Augustin : Fis non timere mortem ? Benè vive.
En effet ^ c'est ce qui suit la mort qui nous la rend redoutable ^ c'est de tous nos maux le péché seul qui dure après la mort Saint Paul appelle la mort l'aiguillon du péché ; d'autant que c'est par la mort ^ comme par un aiguillon , que le péché nous pique 5 nous tourmente et nous afflige : stimulus peccatimors. Otez l'aiguillon à une abeille ^ elle n'a plus que du miel et de la douceur. Otez le péché à la mort y elle devient belle , douce , agréable ^ et innocente : effacez donc le péché par la pénitence ^ et vous serez en paix.
Je le yeux bien , dites-vous ; mais il faut^ pour le faire ^ que Dieu me prolonge la vie : me voilà près de mourir , et je n'en ai point fait encore ; quel moyen de ne pas craindre. Avouez la vérité : ce n'est pas pour faire pénitence que vous désirez vivre plus long-temps , mais pour retarder votre jugement Combien y a-t-il que vous demandez du délai ?
N'est-il pas vrai qae vous augmentez vos dettes , au lieu de les diminuer ; serez-vous mieux disposé à mourir quand vous aurez vécu encore dix ans ; le jugement sera-t-il moins formidable ; aurez-vous moins de compte à rendre ? Attendez-vous que la justice de Dieu vous fasse arrêter prisonnier^ et vous jette dans une basse-fosse jusqu'à ce que vous ayez payé vos dettes ? Que ne faites-vous de bon gré ce. qu'il faudra faire par force? Suivez le conseil de saint Augustin : commencez aujourd'hui votre 4)énitence , sans attendre à demain ; car vous ne savez pas si demain vous serez en vie : et celui qui a promis au pécheur le pardon de ses péchés sMl fait pénitence y ne lui a pas promis le lendemain pour la faire. Allez vous confesser , et demandez à Dieu pardon de vos péchés ; changez de vie ^ acceptez la mort en satisfaction de vos crimes , et après cela demeurez en paix. C'est le Saint-Esprit qui vous l'ordonne , il vous défend d'appréhender la mort et son jugement , parce qu'il faut que tout le monde passe par là. Noli metuere judicium mortis ; memento quœ ante fuerunt , et qtuBsuperventurasuni ; hoc judicium à Domino omni cami.
Cela est bien aisé à me dire^ répondrez-vous ; mais on ne se défait pas de ses craintes comme l'on veut. Je ne crains point la mort : il n'y a que le jugement de Dieu qui m'épouvante. Sans doute nous avons sujet de l'appréhender ; mais nous avons aussi tout sujet d'espérer , pourvu que nous ayons un regret sincère d'avoir offensé Dieu.
J'avoue qoe ses jugements sont terribles ; naisses miséricordes sont infinies. S'il est bon de craindre , il est encore meilleur d'espérer, puisqc» le Saint- Esprit nous assure que celui qui espère en Dieu ne sera jamais frustré de son espéraneCé
Pourquoi donc nous consumer de tristesse ; Dieu nous peut-il tromper ? N'a-t-il pas promis de pardonner au pécheur , au moment qu'il fera pénitence de son péché ? Ne savez-vous pas ce que dit saint Gyprien , qu'une pénitence est toujours de saison^^ quand elle est véritable ; et que s'il est dangereux de la différer , 'û est toujours bon de la commencer; vos péchés sont grands; mais ils n'égaleront jamais la miséricorde de Dieu : Non sicut delictum, sic et donum, dit saint Paul. C'est de* ces paroles que saint Thomas conclut > qu'il ne faut jamais dései^ pérer du pardon de ses péchés , quelque énormes qu'ila puissent être ; et que la miséricorde de Dieu fait grâce sans mesure , par la pénitence , à ceux qui l'ont offensé : Miaericordiœ Dei peccatoribus per pœnitentiam ventant prœbet absque ullo termino. Comme je dois traiter de cette matière en un autre lieu f je ne poussersi point plus avant ce motif de confiance*
C'est assez que nous sachions ce que la foi nous enseigne , que Dieu s'est obligé de faire grâce à celui qui fera pénitence ; qu'il ne commande rien d'impossible aux hommes ; qu'il nous commande de faire pénitence en tout temps principalement à la mort ; par conséquent que nous la pouvons faire en tout temps
tA DOUCEUR DE Lk MORT. 31
|lMqa*& la mort Que peut craindre un homme qui a Jésos ponr pleige et pour garant ? Regardez un crucifix , et dites : Ah I Seigneur , si vous wuliez me damner , vous ne seriez pas monté sur- cette croix. Si vous ne m'aviez aimé , vous ne m'auriez pas donné votre vie. Je remets mon âme, mon salut et mon éternité entre ces mains percées , et. dans ce cœur ouvert pour mon amour.
Voilà la dévotion que nous enseigne saint Cyprien par ces belles paroles : Semper passio sit in me^ maria, nec terreant crucifixi hœredes mortis sup-plicia (1). Ayons toujours en notre mémoire la Passion de Jésus-Christ , et que le suppli/ce de la moit n'épouvante point ceux qui sont héritiers d'un Dieu crucifié. Que ce mot est beau I qu'il est doux I qu'il est consolant ! Saint Augustin ajoute 9 que la mort n'est plus à craindre ^ depuis que ^ésus-Christ est mort ; d'autant qu'il l'a vaincue et désarmée , et, pour ainsi parler ^ tuée. C'est la manière dont il s'explique. « Ce mort , dit-il ^ a tué la mort ; et » cette mort a plutôt été détruite par lui , qu'il » n'a été détruit par ta mort Celui qui a une fois » surmonté la mort ponr nous ^ la surmonte tous » les jours dans nous (2). » Saint Paul dit que c'est une chose horrible de tomber entre les mains d'un Dieu vivant ; mais que c'est une chose douce de
{\)Gypr, temi.de Cœna I>om*
(2; Mociuus ille morlu inlerfecior fuit ^ et mors poliùs in illo mortuaest , quàm ille in mor^e. Mortem ijui pru his semel vicit , semper vifiGit in Dobt». Aitg.tilr, ï. Ppfst.t,
tomber entre les mains d'un Dieu mourant 1 Quelle plus grande douceur que de rendre Tesprit entre ses bras et son sein?
Au. reste ^ le Saint-Esprit nous assure que celui qui craint le Seigneur , aura une bonne mort , et qu'il sera béni de Dieu et des hommes au jour de son décès. Timenti Dominum benè erit in exire^ mis y et in die defunctionis $uœ benedicetur. Craignons donc Dieu pendant la vie ^ et nous ne craindrons point la mort ^ ni les suites de la mort
SECTION TROISIÈME
Exemple de ceiix qui n'ont point appréhendé la
mort.
L'exemple est Ja chose du monde qui fait plus d'impression sur les cœurs timides : car il leur persuade qu'une chose est possible quand un autre en vient à bout ; qu'elle est facile quand un autre s'en joue; qu'elle est glorieuse quand un autre s'en fait honneur ; qu'elle est douce et agréable quand un autre s'en fait un plaisir. C'est pourquoi j'estime qu'il n'y a rien de plus puissant pour nous affermir contre les frayeurs de la mort^ que l'exemple de ceux qui l'ont méprisée, Je n'en rapporte que fort peu , réservant le reste au chapitre suivant.
Le Sage dit que la femme forte rira quand il faudra mourir , et que ce dernier jour de sa vie sera pour elle un jour de fête et • de réjouissance :
ridebit in die navisêimo, U faut dire de même de tous les hommes qui ont signalé leur force et leur courage dans le service de Dieu.
Saint Jérôme rapporte que Népotien , dont il fait Tépitaphe , avait à la mort le visage gai , serein et épanoui ; qu'il riait pendant que tout le monde pleurait Vous eussiez dit qu'il ne mourait pas , mais qu'il allait faire un petit voyage à la campagne : Lœtus erat vultus, et universis pbrantibus solus ipse ridebat :. inteliigeres eum non mori, sed emigrare.
Saint Augustin visitant un évêque extrêmement malade^ et lui disant que Dieu lui pourrait rendre la santés vu qu'il était encore si nécessaire à l'Eglise ; celui-ci lui répondit : Si nunquam , benè : si aliquando s quare non modà ? Si nous ne mourons jamais 5 voilà qui est bien : mais s'il faut mourir un jour 5 pourquoi non à présent? Auronsnous moins de peine à mourir dans quelque temps qu'à présent? Cet évêque^ dites-vous^ était bien disposé. A quoi tient-il que vous ne soyez comme lui ? Ne pouvait-il pas dire^ comme vous^ que vivant plus long-temps ^ il eût été nûeux préparé qu'il n'était? O vie heureuse et assurée ^ s'écrie saint Bernard ^ que celle d'un homme dont la cons-r cience est pure! O vita securui ubi conscienlia pura I O vie^ dis-je^ assurée qui attend la mort sans crainte , qui la désire même avec douceur 5 et qui la
(1) Bern» àd Milis. TemplU
3/» I. PÂETIE.
reçoit avec dévotion: O, inquam, vita secura, ubi absque formidine mors expectatur, imo et expectatitr cum dukedine , et excipitur cum devotione (1) /
« Le juste 5 dit le même saint Abbé y meurt , à la » vérité, mais avec assurance : car, comme sa mort i> est la fin de la vie présente , c'est aussi l'entrée et » le commencement d'une meilleure. La mort est » bonne quand on est mort au^ péché pour vivre à » la justice. Il fknt que cette mort précède , afin » que l'autre suive. Pendant que vous vivez dans » votre c<Hps 5 mourea au monde , afin qu'après » la mort vous commenciez à vivre à Dieu.^ »
C'est ainsi que mourut Adolphe, ce bon religieux: de Tordre de saint FVançoiSv, qui avait quitté la principauté d'Alsace pour embrasser la croix et la pauvreté de Jésus-Christ. Gomme il avait pasi^ une partie de sa vie dan» le grand monde , lorsqu'il fut près de mourir, il eut peur : mais la Vierge , ac-^ compagnée d'une multitude innombrable d'anges^ lui apparut , et lui dit : Que craignez - vous >. mon fiis ? Pourquoi vous troublez-vous aux approches de la mort? Venez en assurance : mon Fils que vous avez servi fidèlement, vous prépare la couronne de gloire. Cette vue et ces paroles dissipèrent ses craintes , et le comblèrent de joie> qu'il fit paraître sur son visage jusqu^au dernier soupir.. Voilà comme la Vierge visite et console ses serviteurs en ce dernier passage.
(I) Efifi, I05,.
LA DOUCEUB DE hk UOBT. SS
Hais ce que rapporte saint Bernard de son frère Girard , est encore plus surprenant et plus consolant, n dit 9 que sur le minuit ^ lorsqu'il était près de rendre l'âme , il se mit à chanter : Laudaie D(H minum de cœlis , laudaie eum in excekis. Louez le Seigneur^ ?ous qui êtes dans les cieux ; louez-le dans les lieux élevés. Je fus appelé ^ dit saint Bernard y pour être témoin de ce miracle y et pour voir un honune qui chantait à la mort , et qui insultait à la mort même. Alors je dis en mon cœur ces paroles de l'Apôtre : Ubiesi mors Victoria tua? Ubt est mors stimulus tuus? Mort , où est ta victoire? Mort y où est ton aiguillon ? Jam non est stimulus , sedjubilus. Ce n'est pas un aiguillon ^ mais une réjouissance. Jam cantando moritur homo, et moriendo cantat. L'homme à présent meurt en chan* tant 5 et chante en mourant
Il ne faut donc pas croire que la mort soit si terrible qu'on la fait ; celle des méchants est a&euse ; mais celle des gens de bien est infiniment douce et agréable. Leurs âmes, dit le Sage, sont en la main de Dieu : in manu Deisunt (1). C'est-à-dire que Dieu les regarde , les défend et les protège. Le tourment de la mort ne les touchera point : ils paraissent mourir dans le trouble et dans les agitations , mais c'est. au yeux des insensés : Fisi sunt oculis insipientium mûri. Lorsqu'ils sont travaillés de plus grandes douleurs , c'est alors qu'ils sont dans une paix profonde. lUi autem sunt in pace.
(I) Sap. s. 1.
36 h PABTIE.
En effet , qui peut douter que Dieu n'aime ses serviteurs ? Et quand est-ce qu'un ami doit assister son ami , sinon dans Texlrême nécessité 7 Yons dites que vous seriez en paix ^ si vous étiez assuré d'être en grâce ; mais si vous aviez cette assurance^ vous n'auriez plus d'espérance. A quoi tient-il , encore un coup^ que vous ne soyez en grftce ? Si vous voulez la fin ^ que ne prenez-vous les moyens 7 Espérez en Dieu ^ et vous ne tomberez point , dit David ^ en confusion. Travaillez pour lui , et U travaillera pour vous ; donnez-lui le temps et il vous donnera l'éternité ; songez à lui pendant la vie , et il songera à vous à la mort II n'y a que lui seul qui nous puisse donner la persévérance finale. Tous nos soins et toutes nos inquiétudes n'avancent pas BfOs affaires ; mais l'espérance , la prière , la fidélité^ la patience , surtout rabàndonnement de nous-mê* mes , obtiendront de lui ce que nous ne pouvons mériter.
Je finis ce discours par la belle et la puissante exhortation que fait saint Gyprien à un malade qui ne pouvait se résoudre à la mort Quàm prœposterum , luidit-il, quàmque pertersum, ut' dan Dei vohmta" tem fieri poêtulemus ; quando evocàt nos et arcessit de hoc tnuruto Detis, non statim voluntatis ejm imperîo pareamus (1). « O que nos désirs sont injustes* » et déraisonnables ! Nous demandons tous les jours » à Dieu que sa volonté se fasse ^ et cependant,
(I) Vb, de MortaU
LA DOUCEUB DE ta MORT. 37
» quand il nous appelle et nous retire de ce monde, » nous avons de la peine à lui obéir ^ nonsrésis- » tons f nous nous défendons , et comme de mé- » chants servitenrs rebelles à leur maître , nous » n'allons qu'avec peine 5 chagrin et tristesse nous >• présenter devant lui. Nous sortons de ce monde 9 » non pas d'une frafiche volonté^ mais par une dure n nécessité , et cependant nous voulons être hono- » rés et récompensés dans le ciel par celui que » nous allons voir à regret. »
Quid ergo oramus , et petimus , ut advenîat re^ gnum cœlorum, si captwitas terrena détectât î » Pourquoi donc prions-nous ^ et demandons-nous » que le royaume des cieux arrive , si nous troun vous du plaisir à être encore esclaves sur la terre? i> Pourquoi faisons-nous des prières continuelles à » Dieu i afin qu'il avance ce jour , si nous aimons » mieux être ici-bàs sous la domination du diable , « que de régner là-haut avec Jésus-Chrit ?
Saint Gyprien ensuite rapporte une chose qui arriva à un évèque de son temps ^ lequel étant fort malade j et craignant de mourir , demandait à Dieu qu'il le laissât encore un peu' de temps sur la terre. Lorsqu'il faisait cette prière ^ et qu'il était , ce semble , près de rendre l'âme : Voici ^ dit-il , un jeune homme qui se présente à ses yeux , grand ^ majestueux i beau f et tout éclatant d'une lumière , qu'un homme vivant n'eût pu supporter , mais qui pouvait être vue par un homme mourant Ce jeune homme» ou plutôt cet ange , regardant le malade avec quel-
38 ; I. PABTIE.
que sorte d'indignatioii <pi*il faisait paraître en ses yeux et en sa voix , loi dit : Pati timetù, exire non vultù, quidfaciam vabùf Vous ne ?oolex rien souffrir ; vous ne voulei point mourir , que ferat-on de vous? Ce reproche donna de b confusion au malade^ qui en fit le récit aux assistants , et qui mourut ensuite avec beaucoup de consolation.
Voilà le reproche que &it tous les jours le Fils de Dieu aux âmes lâdies , qui veulent aller au ciel et qui ne peuvent se résoudre à quitter la terre. Que voulez-vous que je vous fasse ? leur dit-il , vous ne voulez rien souffrir , et vous craignez de mourir ; vous voulez régner dans le ciel ^ et vous ne voulez point quitter la terre ; Je repos vous plaît , et vous aimez passionnément ce lieu de troubles et de tempêtes ; vous me demandez mon royaume 5 et quand je vous le présente ^ vous n'en voulez point I
Prenons des sentiments plus raisonnables ^ et considérons-nous en ce monde comme en on exil. Soupirons après notre chère patrie. Demandons à Dieu qu'il abrège le temps de notre bannissement, qu'il nous appelle au plus tôt dans le ciel où nous le puissions louer, aimer et servir pendant toute Fé^ ternité.
LA DOUCEtJm DE Li MOIT. S9
CaiAPITRE II.
QuUlfaui désirer la mari.
Ayantà^aiter dans ce discanrsdes misères de la fie humaine , et des sujets qae nous avons de désirer la mort^ j'aurais juste sujet d'appréhender qu'il û'arrivftt k eeux qui liront ce discours, la même chose {]u'à ce païen dont parle saint Augustin , qui lisant le livre de Platon de l'immortalité de l'ftme , conçut on si violent désir de jouir d'une meilleure vie, qu'il se précipita dans la mer. Hais outre q)ae je n'ai pas l'éloquence de ce grand homme , et qu'il s'en faut bien que les chrétiens donnent autant de créance à la vérité de l'Évangile , que ces païens en donnaient aux discours de ces philosophes ; la religion chrétienne défend , sous peine de damnation étemelle , d'attenter sur sa propre vie : c'est pourquoi je n'ai ptiB sujet d'appréheqder que mes discours pnH duisent de si mauvais effets , et je puis sans crainte proposer à tous les chrétiens les motifs raisonnables que nous avons de désirer la mort J'imiterai en cela les saints Pères, entr'autres saint Gyprien et saint Ambroise , dont le premier a composé un livre où il montre que la mort n'est pas à craindre ; et l'autre en a lait un du bien de la mort, où il montre qu'elle est à désirer.
AO L PABTIE.
Je propose , comme eux , plusieurs raisons qui nous la doivent rendre aimable.
La première est, qu'elle procure beaucoup de gloire à Dieu.
La seconde , qu'elle donne de la satisfaction à sa justice.
La troisième , qu'elle reconnaît son amour.
La quatrième , qu'elle met fin à nos misères.
La cinquième , qu'elle nous délivre du danger de nous perdre.
La sixième , qu'elle nous fait passer à une meilleure vie.
Nous ajouterons ensuite l'exemple de quelques saints qui ont désiré la mort avec passion , et qui ont fait paraître beaucoup de joie à ses approches.
SECTION PREMIÈRE
Que la mort procure de ta gloire à Dieu.
Il y a long-temps qu'on demande si la mort est un bien ou un mal ? Les sages profanes ont été par? tagés sur ce sujet Sénèque a cm que c'était un bien ^ parce qu'elle nous délivre d'une infinité de maux. Empédocles a cru que c'était un mal , d'au*tant qu'elle nous prive du plus grand de tous lea biens y qui est la vie. Et puis , disait ce philosophe 9 si c'était un bien de mourir , ce serait un mal aui dieux d'être immortels.
Un chrétien peut répondre à ces raisons y que la
Là DOUCXUR DE lA MOBT. Ai
vie n'est pas un bien , mais on amas de toutes sortes de misères ; qu'ainsi la privation n'en est point mauvaise. Secondement ^ que Dieu s'est rendu mortel pour avoir le plaisir de mourir ; qu'il a tellement chéri la mort^ qu'il l'a préférée à sa propre vie.
Saint Augustin répond d'une autre manière qui est plus raisonnable. Il dit que la mort de soi n'est ni belle ni laide ^ ni bonne ni mauvaise ; qu'elle est bonne quand elle est jointe à la grâce ; qu'elle est mauvaise quand elle est jointe au péché ; qu'il n'y a que ce qui suit la mort qui nous la doive faire eraindre ou désirer ; que celle qui conduit au ciel est infiniment aimable ; que celle qui conduit en enfer est infiniment redoutable: par conséquent qu'on ne doit point appeler mauvaise , la mort qui est précédée d'une bonne vie ; ni bonne , celle qui suit une méchante vie (1). C'est ainsi qu'il répond aux reproches que les infidèles faisaient aux chré^ tiens 5 que leur Dieu ne les avait point délivrés de la mort y et des calamités effiroyables que les Vandales avaient causées dans toute l'Afrique.
II n'y a rien de mieux dit que cela : cependant on peut ajouter pour un plus grand éclaircissement 9 que la mort peut être considérée en deux manières : ou en sa nature , ou en ses effets. Si on
(t) Mata non pntaiida non est qnam bona vita priBceiserit : neque enim facit malam mortein. Non Uaqae maltum curandaai esteis qui oeceisariô laodluri sunt , quid accidat ut moriantiir« led morieodo qu6 ire cogantur.
ft2 L PARTIE.
la considère en sa nature y c'est nn mal , parce que c'est la privation d'un bien. Si on la considère en ses effets 5 c'est quelquefois un trè»-srand bien , et quelquefois nn très-grand mal C'est un très-grand bien , quand elle procure de la gloire à Dieu ^ el Je salut étemel à l'homme. C'est un très-grand mal^ quand elle met le sceau à la réprobation du méchant
Nous connaîtrons par ces effets l'estime que noos devons faire des soufErances et de la mort : car c'est le sentiment des Pères , que la maladie soufferte avec pati^cé ^ est un sacrifice qui honore infiniment Dieu , et une espèce de martyre qui ne cède pas beaucoup en mérite à celui des premiers duré* tiens. Or c'est la mort qui compose l'essence de ce sacrifice 5 quand on la reçoit avec amour, humilité et patience : c'est alors qu'un homme honore l'immortalité de Dieu » et reconnaît son domaine absolu par la destruction de son être.
Il y a bien de la différence entre un homme qui se reconnaît débiteur , et un autre qui paie ses dettes. Nous reconnaissons tous que nous avons reçu l'être de Dieu , et que nous lui en sommes redevables : mais ce n'est qu'à la mort que nous payons cette dette ; d'autant que c'est alors que nous rendons à Dieu la vie qu'il nous a donnée. Ainsi l'on peut dire que c'est un sacrifice de Justice et d'amour; et qu'autant d'hommes qui meurent , ce sont autant de victimes qui sont immolas à sa gloire.
lA DOUCEUR DE LÀ MORT. 45
U est vrai qae la mori est une peine de notre péché, par conséquent une tache ignominieuse à notre nature » et un mal iuYolontaire : mais nous pouvons la rendre volontaire en nous soumettant par amour à cet arrêt de la justice de Dieu. C'est ce qu'ont fait, et ce que font encofe tous les martfn : c'ert pourquoi la mort qui était, en la loi de nature, mie peine du péché, est devenue^ en la loi de grâce , un sacrilBce pour le péché , comme dit très-bien saint Augustin : Mars quœ in lege naturœ erat pœna peccatit, in kge gratiœ facta eH hostia propeccato (1)«
Or si la gloire est Inique bien que nous puis* sions procurer à Dieu , et si nous ne pouvons l'honorer davantage qu'en lui sacrifiant la vie qu'il nous a donnée, ne devrions «-nous pas désirer mourir mille fois chaque jour > si cela était en notre pouvoir , pour lui donner cette satisfaction ? Et puisque nous ne mourrons qu'une fois , ne devons* nott& pas soupirer incessamment après cet heureux moment qui consacrera , pour ainsi parler , notre être , le rendant religieux par le sacrifice que nous en ferons à Dieu?
TIous voyons tous les jours quantité de seigneurs et de gens de la première qualité se faire un plaisir de mourir , et sacrifier gatment leur vie pour le service de leur prince : cependant ce n'est pas de lui qu'ils l'ont reçue 5 et il ne saurait les récom-
(t) dttgttst. tlb. I. THnit.e, 2V
UU h PARTIE.
penser après la mort Hais c'est Dieu qui dous a donné l'être , et il ne nous Ta donné que pour Timmolerh^agloire: Inghriammeamcreavieum (1)..
D'ailleurs , pour une vie temporelle qne nous p^dons, il nous en donne une étemelle que nous ne perdrons jamais. Cela ne doit-il pas nous obliger à désirer la mort comme l'occasion du monde la plus avantageuse pour rendre à Dieu nos reconnaissances et pour lui procurer de l'honneur?
Ce n'est pas seulement un hommage que nous rendons à sa grandeur 5 mais encore une satisfaction parfaite que nous donnons à sa justice. C'est la seconde raison. T r-
SECTION SECONDE
JM mort satisfait à ài justice de Dieu.
Il y a des esprits si mal tournés, que c'est assez, pour leur donner aversion d'bne chose , que de savoir qu'ils sont obligés de la faire. Ils mourraient volontiers , s'ils n'étaient point obligés de mourir ; mais parce que c'est une peine , et une nécessité , ils ont horreur de la mort, et s'y font tratner comme des criminels au supplice.
Il n'en est pas ainsi des âmes nobles : comme leur volonté se règle sur leur devoir, la justice a pour elles tant de charmes et tant d'attraits , qu'elle n'a qu'à se montrer pour leur gagner le cœur : dès-
(I) isa. 43.
lA DOUCEOB DE LA MORT. A5
là qa'one chose est juste ^ elle est à leur goût , quelque amère et quelque fftcheuse qu'elle puisse être.. Et c'est ce qui rend la mort si douce et si agpréidde aux gens de bien ; car sachant que c'est une peine qui nous est imposée par la justice de Dieu» ils sont ravis de mourir, pour lui donner cette satisfaction.
En effet» elle n'en peut recevoir de plus grande ni de plus conforme à l'iqjure qui lui a été faite : car tous les péchés viennent de trois principes» d'orgueil » d'avarice et de sensualité. Voyez comme la mort venge Dieu de ces trois ennemis.
Premièrement , c'est la demère humiliation de l'homme» parce qu'elle le dépouille de toutes ses charges» de toutes ses dignités » de toute sa force ». de toute sa science» de toute s» beauté» de toute sa grandeur » et l'enfouit en terre pour être foulé aux pieds de tous les hommes. Calcet super eum quasi rex interitûs.
J'avoue qu'elle ne touche point à son âme : mais c'est ce qui rend son humiliation plus grande» parce qu'elle voit sa destruction et son anéantissement sans s'en pouvoir défendre. Le plaisir d'un homme offensé n'est pas précisément de tuer son ennemi ; mais de l'humilier et de le faire souffrir. La mort fait la satisfaction des âmes lâches et timides qui se défont de ceux dont elles appréhendent du mal ; celui qui ne craint rien » ne trouve pas de plaisir à égoi^er un ennemi » par la raison que la moit fi^ Dissaut ses tourments» met aussi fin à ses vatgean-
ces. La grande satisfaction d'une personne o8ensée^ est de voir soaSrir celui qui l'a offensée, et jamais nn vainqueur n'est pins content qne lorsque son ennemi se reconnaît vaincu ; caria connaissance est k trône de la gloire et de la confusion : l'on nedoit donc pas appeler humilié celui qui ne connaît point son humiliation.
Je dis de même de Dieu : sa gloire ne consiste pas précisément à détruire et à anéantir les méchants > mais à les détruire de telle sorte , qu'ils se sentait détruits, et à les blesser de telle manière qu'ils se sentent blessés : car, comme dit très-bien saint Tbo- mas , la douleur n'est pas la plaie , mais le ifentiment de la plaie : Dolor non e$t tulnui, sed senrsus vutneris. Par conséquent , la vengeance n'est pas le mal d'un ennemi , mais le sentiment qu^il en a.
Néron, qui était l'homme du monde qui s'entendait le mieux à tourmenter , et qui savait parfaitement goûter le plaisir de la vengeance, ne voulait pas qu'on fit mourir promptement ses ennemis, mais qu'on leur ftt soufinr une mort lente : Senr tiant se morts disait-il : Qu'ils se sentent mourir. Sylla qui était un autre monstre de cruauté , se ficha contre ses gens de ce qu'ils avaient si mal traité Marins son ennemi , qu'il n'était plus connaissable après sa mort; il en voulait conserver la figure pour contenter sa passion , comme tà elle eût encore représenté vivant et sensible au mal , celui qui était sans sentiment et sans vie. Je sais que Dieu n'est point capable de ces passions cruelles et san-
LA DOUCEDB DE Là MORT. 47
guinaires ^ et qu'il ne prend point plaisir à la mort du pécheur^ comme il nous assure par un prophète (1) : mais il doit de la satislaction à sa Justice; par conséquent» il doit punir le méchant de telle manière qu'il sente sa peine.
C'est comme il. humilie ses ennemi»; il ne les tue pas » mais il les blesse > afin qu'ils sentent leur blessure. Tu humiUaêti sicut vubwraium mperhtm (2). Mon Dieu , dit David , vous avex humilié le superbe comme un homme qui est blessé. Remarquez qu'il ne dit pas comme un hmnme qui est tué» mais qiii est blessé. La justice de Dieu ne serait pas satisfaite» si Tftme mourait avec le corps» parce qu'il faut qu'elle sente son humiliation et sa destruction. C'est ainsi qu'il punit les damnés. Dabii ignem et vernies in cames eorum, ut urantur, et sentiani usque in sen^termim{i). Il donnera» dit Judith » leur chair en proie au feu et aux vers» afin qu'ils soient brûléd et qu'ils sentent leur brûlure pendant toute l'éternité. L'homme donc» pour avoir une ftme immortdte » en est plus humilié par la mort » que si elle était mortelte : du moins il est certain que son humiliation est extrême. C'est le premier effet de la mort
Le second est de triompher de l'avarice» dépouillant un honmie de tous ses biens et de tous ses trésors » et ne lui laissant rien de tout ce qu'il
(1) Eeelêi. 18.
(2)/>«.88. tf« (8) /uditfu 16. 21.
avait au inonde. Hcmo cùm mortuus fuerit et izudutxiSsdtqueconsumpim, ubiguœsoesi (1) ?Qaand un homme est mort et dépouillé et mangé de vers , où est-il 9 demande Job 7 U est comme s'il n'était plus. Quelque misérable que soit un homme tantdis qu'il est en vie ^ il a encore l'usage de ses sens : à moins que de l'étouffer, on ne peut lui enlever ses biens , son or et son argent > l'habit même qui le couvre : mais son âme demeure toujours revêtue de son corps. Il n'y. a que la mort qui l'en dépouille et qui le réduit à la dernière pauvreté : Cùm fuerit nudatuss ubi quœso e$tî
La mort satisfait encore parfaitement à la justice de Dieu pour les plaisirs criminels que l'homme a pris : car c'est sans contredit le plus grand mal de la nature , puisqu'il enlève la vie, qui est le fondement de tous les biens , et sépare un homme pour jamais du commerce des vivants. C'est ce qui la rendait si amère et si sensible à ce roi de l'Ecriture, à qui on allait ôter la vie : Sic séparas , amara mors ? O mort , disait-il , est-ce ainsi que tu me sépares de tout ce que j'aime I
L'exil 5 à la vérité , est un grand tourment , d'autant que chaque chose aime le lieu de sa naissance comme l'origine de son être et le centre de son repos. Philon Testime plus insupportable que la mort, par la raison que la mort finit tous nos maux , et l'exil les commence ; l'une ferme la carrière de nos
souffrances^ etTautre Touvre à de nouvelles. Mon est finis veierum malorum s exiHum verà inîtium novorum. Or il n'y a point d'exil plus long, plus grand et plus terrible que eelui de la mort , puisqu'elle nous sépare de toutes nos connaissances , et nous relègue en on pays où tout nous est'inconnu.
Un homme YÎYant qui est banni de sa patrie , trouve partout le ciel et la terre ; il y en a même qui se font un plaisir de voyager ; et quelle différence y a-t-il entre on banni et un voyageur , sinon que l'un hait son exil , et l'autre l'aime ? l'un est banni de son gré , et l'autre contre sa volonté ? Hais un homme qui meurt , est chassé par force de son pays : on l'arrache violemment de toutes ses habitudes ; on l'oblige même à quitter son propre corps. N'est-ce pas là une grande peine , et ne faut-il pas confesser que de toutes les satisfactions qu'on peut donner à la justice de Dieu , il n'y en a point qui lui soit plus honorable que la mort d'un pécheur 7
Il y a bien des gens qui sont tourmentés à la mort par la mémoire de leurs crimes , et voyant qu'ils n'ont fait aucune pénitence , sont tentés de désespoir. si j'avais jeûné ! disent-ils. O si j'avais porté la haire ! si j'avais fait de grandes charités aux pauvres ! hélas ! je ne suis plus en état d'en faire , que deviendrai-je , où irai-je? Vous pouvez faire quelque .chose de plus grand que tout cela, c'est d'accepter la mort et de l'unir à celle de Jésus^ Christ II n'y a point de mortification comparable à celle-là. C'est le plus profond de tous les anéan-*
50 L PABTIE.
tissements ; c'est la pins grande de tontes les pauvretés ; c'est la plus horrible de tontes les pénitences, et je ne doute nullement que celui qui est marri d'avoir ofiensé Dieu , et qui accepte volontiers la mort en satisfaction de ses péchés , n'en obtienne aussitôt le pardon. Quelle consolation de pouvoir faire, en mourant, une pins grande pénitence que n'en ont fait tous les Anachorètes dans les déserts; et cela en un temps où l'on n'est plus, ce semble^ en état de rien faire 1 Quelle douleur de voir une infinité de gens se inriver du firuit delà mort, qui est, de toutes les peines de la vie, celle qui est du plus grand mérite. Vt quidperditio hoc ? Pourquoi perdre une occasion si avantageuse d'honorer Dieu , de satisfaire à sa justice, d'acquitter ses dettes, et de mériter le ciel ?
SECTION TROISIËME.
La mort est une marque (t amour et de reconnais*
sance.
Non-seulement c'est la plus grande de tontes les pénitences : mais c'est encore le plus grand témoignage d'amour qu'on puisse donner à notre Seigneur : car on ne peut témoigner plus d'amour à un ami , que de mourir pour lui : Majorem hoc, ditectionem nemp habet, ut animam suam ponat quisproamicis suis (i). Le Fils de Dieu nous don-
LA DOUCEUI DE Là MORT. 51
nant sa vie , s'est acquis un droit légitime sur la n6tre ; et comme le prix qu'il a donné excède infiniment la Taleur de ce qu'il a adieté , notre vie lui appartient par une infinité de titres ; et nous sommes obligés de lui en faire un sacrifice de reconnaissance.
C'est le raisonnement de l'Apdtre. L'amour de Jina^Chriit , dit-il j nou» prene et nom force de tmmer. Il e$t mort pour tous s afin gue ceux qui vicent, ne vivent plus pour euaMnétnee , mais pour celui quiest mort pour eux (1). Il dit de même dans r^[tftre qu'il écrit aux Romains , mais d'une manière encore plus forte et plus engageante ; Nemo nos^ trûm sibi vivit, et nemo sibi moritur: sive enbn vivimus, Dominovivimus ; sive morimur. Domino morimur : sive ergo vivimus^ sive morimur {2), Dominisumus. Nul de nous ne vit pour soi-même , et nul de nous ne meurt pour soi-même : soit que nous vivions 5 c'est pour le Seigneur que nous vivons : soit que nous mourions , c'est pour le Seigneur que nous mourons : soit donc que nous vivions , soit que nous mourions , nous sommes au Seigneur : car c'est pour cela qu'il est mort et qu'il est ressuscité , afin qu'il domine sur les vivants et sinr les morts.
Ce droit donc lu! est incontestable ; mais son amour exige de nous ce que la justice ne nous per^ met pas de lui refuser. Charitas Christi urget nos.
(1^ I. Cor. 5. — (î) nom. I. 78.
U est mort, et il est mort pomr nous. Puisqu'il est mort 5 qui voudrait s'exempter de mourir ? Et puisqu'il est mort pour nous , qui refuserait de mourir pour lui 7
Saint Jean de Damas parlant du trépas de la Vierge , lui adresse ces paroles. « O Vierge sainte « » la mort ne vous a pas rendue heureuse , mais » vous l'avez rendue douce et glorieuse. Vous en » avez essuyé tout^ l'amertume ^ et vous en avez • fait un sujet de plaisir et de satisfaction (1). »
Assurément la mort est devenue aimable depuis qu'elle est entrée dans le sacré corps de la Vierge ; mais beaucoup plus^ depuis qu'elle a touché le cœur adorable du FQs de Dieu , et qu'elle s'est reposée dans son sein. Son calice est doux , depuis que Marie y a bu ; mais incomparablement plus doux 5 depuis qu'il a touché les lèvres du Sauveur. Hé ! qui aîirait de la peine à le boire après lui ? A la vérité 5 si nous étions immortels , nous de^ vrions demander à Dieu la mort en grâce , pour être semblables à son Fils ; et il me semble que je ne serais pas heureux dans le ciel , si on me dis* pensait de mourir après que Jésus et Marie out bien voulu subir la rigueur de cette loi.
Elie 5 me direz-vous , n'est pas mort ? Et c'est ce qui manque à son bonheur : et c'est pour cola qu'à
(l)Noiiiemorsbeataiii reddidit, sedipsa morljBiii exoroastif iitpote qu» ejiu mcestitiam suiluleris , et mortem gaudium [île* uum esse Tcceris. Senn. 1. de dormit. Virg.
LA DOUCEUR DB Là MORT. 53
la fin du monde il retournera sur la terre ; car il y reviendra pour mourir ^ et pour gagner cette palme qui manque à sa victoire. Je m'imagine qu'à présent il est dans une sainte impatience 5 que ce jomr arrive 9 qui doit le rendre semblable au Fils de Dieu , et mettre le comble à sa béatitude.
En effet , l'amour ne se paie que par un autre amour : il est si noble de sa nature ^ qu'il n'y a rien au ciel ni en la terre qui le puisse égaler que luimême. J'avoue que notre vie n'est rien an prix de celle de notre Seigneur : mais quand elle est offerte par amour , elle est d'un prix inestimable. Qu'est-ce pour un Dieu qu'une aumône de deux deniers ? Cependant cette pauvre veuve qui la fit, dans l'Ecriture, mérita d'être louée du Fils de Dieu , et d'être préférée aux scribes et aux pharisiens qui avaient fiait des aumônes bien plus considérables; d'autant, dit-il , qu'elle avait donné tout ce qu'elle avait , et l'avait donné de grand cœur dans son indigence : HcBc de penuriâ sud omnià qwB habuit mùii toium victumsuum (1).
On peut dire de même de celui qui donne sa vie à Dieu ; il donne tout ce qu'il a, sans se rien réserver : et c'est ce qui rend sa mort précieuse. C'es^ ce qui faisait courir les premiers chrétiens avec tant de passion au martyre ; ils voulaient rendre à notre Seigneur la vie qu'ils avaient reçue de lui , et compenser par leur mort celle qu'il avait soufferte
(0 Marc. 12. 41.