SECTION CINQUIÈME
JLa mort délivre un chrétien du danger de se
perdre.
Toutes les misères que J'ai rapportées jusques à présent sont communes à tous les hommes y IBdèles et infidèles : mais il faut confesser qti*un chrétien a bien plus de sujet de désirer la mort qu'on païen ^ non-seulement parce qu'elle lui donne entrée à une meilleure vie , mais encore parce qu'il trouvé bien moins de satisfaction sur la terre que lui ; car s'il vit en chrétien ^ il est obligé de mener une vie mourante , de crucifer ses sens , dé combattre ses passions ^ de renoncer à ses désirs 5 de mortifier les inclinations de la nature ^ dé se charger d'une croix ^ d'avoir en horreur tous les divertissements du siècle 5 et de faire de sa vie un martyre continueU
C'est ce que nous avons promis à Dieu sur les fonts de baptême : c'est avec cette condition qoe
(0 Bccles. 30. — (2) Christiani vita marljrrii diieiplina.
TertulL
LA DOUCEUa 0£ Là MOhT. 6^
nous avons été reçus dans l'Eglise ; c'est ce qu'ordonne l'évangQe ; c'est ce que prescrit saint Paul ; c'est ce qa'enseignent les Pères ^ entre autres saint Angnstin qui a prononcé cette fameuse sentence : Tùta vita christiani, si secundùm Evangelium vhM, erux est et martyrium^ Honte. la vie d'un chrétien , si elle est conforme à l'Évangile > est une croix et nn martyre. Bemarquei qu'il ne parle pas de la vie d'un religieux , mais d'un cbrétien : ckriêtùmù II ne dit pas que ce doit être un diver«>tissement , mais une croix et un martyre : crux et nutrtyrtum. Ce n'est pas une partie de sa vie , mais la vie entière : tota vitOi, IL est donc évident qu'un véritable chrétieib ne peut trouver de plaisir an monde , et que celui qui y trouve de la douceur n'est pas un véritable chrétien* Que s'il ne vit pas en chrétien ^ il est encore plus misérable ; car la foi 9 dont il combat les maximes, combat aussi tous ses désirs. Elle érige un tribunal au mi-^ lieu de son cœur , où elle le cite , l'accuse , le juge, le condamne , et le livre ensuite à sa conscience pour être tourmenté jour et nuit. Quoi , lui ditelle 5 misérable , tu crois ceci , et tu fais cela ! Tu as la foi d'un chrétien , et tu mènes la vie d'un païen ! Voilà ce qui trouble les plaisirs des mauvais chrétiens , et qui les empêche d'être heureux sur la terre.
C'est donc avec raison que je dis qu'un chrétien ne peut aimer la vie : car s'il vit selon la foi , il est misérable en son corps ; s'il ne vit pas selon la foi ,
6/i L PABTIE.
il est miséralOe en apn Ame, S'il obât à l'éfangUe , il se ddt haïr floi-méme ; s'il ne lui obéit pàs« il devient ennemi de soi-même» S'il est disciple de Jésus-Christ, le monde lui déplaît, et il déjdatt an monde ; s'il ne l'est pas , Dieu lui déphtt» et il dé-» plaît à Dieu. Qnelte paix, dit un proi^iëte, peut avoir un homme qui imt la guerre ft Dieu , et à qui Dieu fait la guerre ? C'est donc en toute ma<nière mie chose insupportable i un chrétien que la vie présente ; et le plus grand bonheur qui lui puisse arriver , c'est d'en sortir au plus tôt , comme dit très-bien Tertnllien : Nihil nostra refert in hoc œvo, qvigfn de eo celeriter excedere (!)•
J'avoue que les gens de bien y jouissent d'une paix que les méchants ne sauraient ni goûter ni comprendre : Paxexsuperans amnem semum. Dieu se communique à eux d'une manière si admirable , qu'ils ne sauraient dire quelquefois, non plus que saint Paul , s'ils sont montés au ciel en corps ou en esprit Mais, hélas ! que ce plaisir dure peu ! c'est un temps bien doux : Félix hora ; mais qui ne dure guère : sed brevie mora. Il faut après cela ren-* trer dans les dangers et dans les combats. Il faut gémir sous la tyrannie de ses passions , il faut être jour et nuit sous les armes»
En effet, notre vie, à la bien prendre, n'est qu'une guerre et une tentation continuelle. C'est comme l'appelle Job. Il n'y a moment en la jour- Ci ).^/7o/o^. (?. I,
LA DOUCEim B% LA MOIT» 65
Béè OÙ le démon ne nous dresse quelque mauvais parti, et où nos pasrions ne nous engagent dans quelque méchante affaire* ATez*vous dompté. Fa* varice ? le plaisir vous attaque, Avez*vous méprisé le plaisir ? Tambition lui succède , et vous tour* mente plus cruellement Avez-vous réprimé Tam* bition ? la colère vous emporte , Torgueil vous enjSe, Tenvie vous déchire , la gourmandise vous abrutit, la sensualité vous corrompt, la crainte vous glace , Timpatience vous tue. Ce n'est jamais bit avec ces ennemis ; lorsque vous vous croyez vainqueur , c'est lorsque vous vous trouvez vaincu. C'est le discours de saint Gyprien, Hé ! grand Dieu , conclut-^il, quel plaisir peut-on prendre à vivre parmi des tigres et parmi des lions, parmi les feux et les roues , parmi les lances et les épées , parmi les craintes «elles alarmes.
Il n'y a point d'homme sur la terre , quelque vertu qu'il ait , et quelque mérite qu'il possède , qui puisse s'assurer de persévérer jusqu'à la mort dans la grâce de Dieu, Que dis-je jusqu'à la mort? U n'y en a point qui puisse passer un jour sans tomber dans quantité de péchés véniels. Hélas I il n'en faut qu'un pour nous perdre : je veux dire, qu'il ne faut qu'une infidélité pour nous écarter des voies de la providence , et pour nous faire ensuite tomber dans le morteL Combien d'anachorètes ont fait des chutes honteuses après avoir blanchi dans
(I) lib, de mort.
les déserts sous les armes de la pénitence I Qae de docteurs sont devenus hérétiques ^ après avoir défendu TEglise par leur doctrine et par leurs exemples! Que de confesseurs sont devenus des démons , après avoir vécu comme des anges 1 Que de prédicateurs se sont perdus eux-mêmes , qirès avoir sauvé les autres ! Que de religieux sont devenus apost ats , et de vierges impudiques 5 ajMrès avoir long-temps suivi Pagneau par une vie trèssainte et très-innocente ! Quell es chutes plus terribles que celles de Salomon , de Judas , d'Origëne 5 de Tertullien , du grand Osius 9 de Jacques Termite 5 de la tante de saint Grégoire , et d'une infinité d'autres personnes de grand mérite , qui ont renoncé lai foi qu'ils avaient défendue 5 et la vertu qu'ils avaient !si long-4emps pratiquée ? Que sais-je si le même ne m'arrivera point , à moi qui mène une vie si lâche , si tiède , si méchante , si criminelle 9 et qui n'ai jamais fait que du mal depuis que je suis au monde ? Gela est bien à craindre 9 et je suis un présomptueux si je ne l'appréhende pas.
Mais quand je serais assuré de persévérer > et de ne point tomber dans de grandes fautes^ du moins Je ne puis vivre sans péché: et il ne se passera aucun jour de ma vie que je n'offense Dieu , quelque soin que je prenne de lui plaire. O fâcheuse nécessité que celle d'offenser Dieu ! O vie misérable et infortunée 9 où le bien est rare y le vice or« àînairc, les chutes fréquentes ^ et les infidélités
LA DOUCEim DE LA MORT. 67
continuelle. que c'est avec raison que saint Paul désirait la mort , et qu'il disait en g;émissant : Infelix ego homo , qui» me liberabit de corpore mortis hvjue? Halheureux que je suis 5. qui me délivrera de ce corps de mort (1) ? Hélas 1. je sens dans moi des passions rebelles qui ne veulent point se soumettre à la loi de mon Dieu ^ et qui me rendent captif de la loi dn péché qui règne dans mes membres.
Ëlie voyant les péchés qui se commettaient sur la terre» disait à Dieu : Sufficit mihi. Domine, ioUe animammeam neque enimmelior sum quàmpatres mei (2). Seigneur^ n'ai-je point assez vécu? N'y a-4-U point asseï long-temps que je suis au monde? Je ne sois pas meilleur que ipes pères ; je vous prie de mettre fin à ma vie^ et de me délivrer de la misère où je suis. Je sais que j'irai aux enfers si je meurs ; mais j'aime mieux être dans ces prisons affreosês après ma mort 5 que de vivre plus long-temps sur la terre. Voilà quel est le désir des saints. A I4 vérité y il faut qu'un homme ait bien peu d'amour pour Dieu 5 qui peut aimer la vie « où il ne saurait être un jour sans l'offenser.
Saint Ambroise dit très^bien , que Dieu a voulu que la mort fût la peine du péché , pour faire cesser le péché ; il serait éternel 5 si nous étions immortels : Passuê est ûominus subintrare mortem , K/ cu^ cessarei (3). Nous ne devons plus, poursuit
(1) nom. 7. 24. — (2) m. 3. Reg. fr9. 1. - (3) lib. de bonc mariUjCap.é.
il j considérer la mort comme la fin de la vie ^ mais comme la fin du péché ; ni comme le terme de la nature 5 mais comme le terme delà malice : Si benè discutias , non finis naturœ mors isia est « sed ma^ litiœ (1), Il dit de même dans Toraison fimfihre qa'il fit à la mort de Pempereor Valentinien ; Seigneur , dit-il 5 je Tons supplie que son âme tronve le repos qu'elle désire^ et qn'eUe connaisse qne la mort n'est pas tant la fin de la vie, que la fin da péché : Inventât, obsecro. Domine , requiem anima ejus, et agpioscat mortem non tam finem esse vitm qvUtm culpœ.
En effet, la mort mettra fin à tontes nos misères spirituelles et corporelles ; elle nous délivrera des tentations du monde , des embûches de satan , de la corruption de la chair , des occasions du péché , du poids insupportable de notre corps , de la guerre du vieil homme , du scandale des personnes contar gieuses, de la compagnie des méchants , de la perfidie des faux amis , de la tyrannie de nos pas^ sions , surtout de cette malheureuse et déploraUe nécessité d'offenser Dieu. C'est pourquoi TertuUien appelle le sépulcre im asile de refuge ei un domicile de liberté : Asilum refugii, lihertatiz domiciUanu Et moi je le nomme Texil du péché , le palais de l'innocence , le royaume de la piété , et l'entrée de la gloire : n'est-ce pas là de quoi le rendre agréable ?
Nous avons grand tort , dit saint Bernard y de
. \\ Lib. de fide returrcei.
LA DOUCEIJl DB Lh MOftT. 69
noas affliger de la mort de nos'amis ; nous deyona plolAt noua en r<jonir , parce qu'ils sont délivrés des misères de la viet de la tyrannie du péché, et dn danger continuel de se perdre. Triplex in nu^rte congratulaiio est, hominem ab amni labore, peo cato , et periciUo liberari. Et comment donc pon- TonsHMms craindre la mort qui nous délivre de tant de maux, et qui nous procure de si grands biens?
Vous médirez sans doute » que vous ne la crain* driez point, si vous éties assuré d'aller au ciel, et que vous ne désirez la vie que pour avoir le temps de faire pénitence, qu'il y a d'illusion dans cette pensée I Vous ferez pénitence , dites^vous , de vos péchés : mais étes^vous assuré de n'en plus commet» tre? Vous ferez de bonnes œuvres : et savez-vous que vous déshonorez plus I)ieu par un péché , que vous ne pouvez l'honorer par tout le bien que vous puissiez faire ? Pourquoi , demande saint Bernard , désirons-nous la vie avec tant de passion , puisque plus la vie est longue , plus nos fautes sont nom-** breuses (1) ?
J'avoue qu'on ne peut pa» désirer la mort par un mouvement d'impatience; mais on la peutdé^ sirer pour être délivré des misères de ce monde > pour ne plus voir les afflictions et les persécutions de l'Eglise , surtout pour ne plus offenser Dieu , et pour être en état de l'aimer* C'est cette considéra^»
(I) Car ergo tantoperetiUm istam desideramas, in qua qnantè ampli&f tiYiniiis , tante plus peccamus ; qvanto ett vita lODSior , taotà cidpa numerofior ?
tion qui obligea saint Augustin de demander à Dieu la fin de sa vie. Ce|n^andprélat voyant TAfrique ravagée et désolée par les Vandales > pria Dieu ou de délivrer son peuple de tant de maux 5 ou de lui don^ ner la patience de les souffrir , ou de le tirer lui*" même de ce monde. Ce dernier lui fut accordé.
Saint Bernard était un des plus grands saints de l'Eglise 5 une âme très-innocente , et un modèle achevé de toutes vertus ; cependant il s'ennuyait de vivre se voyant sujet à tant de péchés. Voici les sentiments de son humilité et de son amour. Vivere erubesco y quia parùm proficîo : mori timeo , quia non sum paratus. Mab tamen mori et misericordiœ Dei me committere , quia benignus est et misericors , quàm de malâ meâ conversatione alienis scandaiumfacere (1). J'ai honte de vivre^ parce que je ne profite point , et je crains de mourir ^ parce que je ne suis point préparé , toutefois j'aime mieux mourir et m'abandonner à la miséricorde de mon Dieu 5 parce qu'il est bon et miséricordieux , que de vivre plus long-temps , et de mal édifier mes frères par ma méchante vie.
Nous pouvons dire de nous-mêmes avec vérité 5 ce que ce saint dit de soi par humilité : quelque sujet que nous ayons de craindre la mort , parce que nos comptes ne sont pas. prêts ^ nous en avons encore plus de la désirer , pourvu que nous ayons , de la confiance en Dieu; d'autant que nous aug-
(t) Ub. de inter, Dooim
LÀ DOUCEtm DB Lk MORT. 71
ménteroiis nos dettes en vivant 5 au lieu de les dimmuér , et qne nous ne pourrons faire pénitence du passé sans nous rendre de jour en jour plus coupables à ravenir^ nos péchés croissant en nombre et en maliee à mesure que nous croissons en âge et en connaissance , après tant de bienfaits de la part de Dieu , tant d'infidélités et tant d'ingrati* tndes de la nôtre.
SECTION SIXIÈME
La mari nous fait passer à une meilleure vie.
La considération de nos péchés et de nos misères^ est un motif bien puissant pour nous détacher de la vie : mais l'espérance du paradis où nous ne saurions entrer , si la mort , pour ainsi parler , ne nous en ouvre la porte ^ a des charmes et des attraits qui doivent gagner tous les cœurs.
Tous les êtres tendent à leur centre et au lieu de leur repos , tous les malades désirent la santé. Tous les esclaves soupirent après la liberté , tous les voyageurs ont une passion extrême de retourner à leur pays 5 tous ceux qui sont sur mer se réjouissent à la vue dû port Hé donc , qui ne désirera la mort 5 qui est la dernière ligne de nos voyages^ de nos misères ^ de nos travaux et de notre exil y laquelle étant passée , nous entrons dans le port de la félicité , dans le royaume de la paix^ et dans le centre de tous les plaisirs ?
L'homme n'est que misère 5 et c'est pour cela
72 I# PABUE.
qa'il o*e6t que désir : cette cupidité inMtiâble ^ qui le brûle et qui le dévore ^ est nne marque de sa perfection et de son indigence : de sa perfectimi , parce que le désir procède d'un cœur noble et qui est capaUe d'un grand bien ; de son indigenci^^ d'autant qu'on ne désire que ce que Ton n'a pas. Ainsi le désir suppose une nécessité.
Mais quoique nos désirs soient infinis , si est-ce qu'ils aboutissent tous à une fin qui est le bonheur étemel La muItipUcité , dit Platon , se réduit à l'unité ; ainsi la multiplicité des grandeurs se réduit à l'unité de la monarchie ; la multiplicité des connaissances^ à l'unité d'un principe; la multiplicité des biens 5 k l'unité du souverain bien ; la multiplicité des désirs , à l'unité de la félicité* Si donc nous voulons être heureux , nous devons aimer la mort qui nous en procure la jouissance.
Tout passage dit deux termes , l'un qu'on quitte > et l'autre où l'on arrive. Que quittei-vous à la mort 7 des croix^ des misères^ des chagrins 5 des inquiétudes, des pauvretés 9 des maladies 5 des douleurs et des persécutions. Que gagnes-vous à b m<Mt t la joie> la paix^ le repos, le plaisir , l'honneur, I» Ivoire et l'abondance de toutes choses. Quania erit lUa feUcitas, dit saint Augustin , ubi nullum erit tnalum, nulban latebit bonwn » vocabitur Dei laudibm, quierit omnia in ùmnibus{\.). que notre bonheur sera grand dans le ciel , puisque nous n'y
(1) Uh. S2« de CiPit, Oei , emp. sa.
tk DOUCEUR DE LA MOIT. 73
aarons ancnn mal , et qae nous n'y mnnqnerons d^oeon bien , et que nous y chanterons éternelle* ment les looanges de Dieu , qui nous sera tout en toutes chosos. Vous craignez de mourir ; et save^ Toas qn'après la mort \ou6 serez immortel ^ . que Yons tronverez en Dieu tout ce que tous désirez , et que vous n'y trourerez rien de ce que vous craignez? Yocre esprit dans le ciel sera rempli d'une plénitude de lumières , votre volonté d'une plénitude de biens 9 et vos sens d*nne plénitude de plaisirs (1).
01a bonne mort , qtii nous ôte la vie pour nous en donner ime meilleure ; qui nous Tôte pour un temps , mais qui nous la doit rendre pour toujours. Uàènterearebo, utinœtemumpossideam (2). Je la perdrai volontiers , dit saint Bernard , pour la posséder à jamais.
C*cst de celte pensée que sainte Symphorose aniniait son ffls au martyre. Nate , lui disait-elle , KUMpiee cœtum: non tibivitaeripituTs sedmutatur. Mén fils y r^ardez le ciel ; on ne vous ôte pas la vie, niais' on vous la diange en une meilleure. Saint ^Mgo&e de Nysse compare la mort à une sagelemifte qui tire un enfant du ventre de sa mère. Si tM enCsnt Bvait de la raison, n'aurait-il pas horreur de se voir dans une prison obscure, plongé dâAS le sang et dans l'ordure , et privé de l'usage He^tcms ses sens ? Mais si on lui faisait le récit des
<l}Ipft talioni futnrasestplenitodolucis; {pse ▼oluntati plenitiido paçif ; ipM memori» conUauatio œternitatis. Bern» (y) Bern> de transita Mtaiaeh. '
beautés qui sont dans le monde ^ n'anrait-il pas une passion extrême de sortir de sa prison ^ et ne serait-il pas obligé à la sage^femme qui lui ferait voir la lumière du jour? Nons sommes en ce monde comme un enfant dans le ventre de sa mère ; la mort nous tire de cette prison , et nons fait éclore à ce beau jour de rétemité. Elle nons fait voir nn nouveau ciel , et une nouvelle terre dont les habitants sont infiniment benrenx : et nous ne Toolons pas sortir de ce cachot obscnr , et nous aimolis mieux être consumés de misères , que d'aller en ce nouveau monde , où nous aurons le comble de tons nos désirs ?
Saint Gyprien dans ce beau livre qu'il a fait de la mortalité pour consoler les chrétiens qoi forent affligés l'espace de quinze ans d'une peste horrible qui désola toute l'Afrique , montre par quantité de raisons , que le chrétien , bien loin de craindre la mort^ la doit désirer. Il est bon d'en rapporter qodque chose ^ puisque c'est le même sujet que je traité.
» Il faut 5 leur dit«il , mes firères , que vons con- » sidériez , et que vous ayez toujours dans la pen« » sée 9 que nous avoias renoncé an monde , et que » nous vivons ici comme des étrangers et des voya- » gemrs qui passent leur chemin. Soupirons donc » après ce jour qui nous donnera à chacnn notre » appartement ^ et qui nous ayant délivré des maux » de ce siècle misérable , nous donnera entrée dans » le royaume des cieux. Il y a là un grand nombre 9 de nos amis , de nos parents , de nos frères , et
lA DOUCSmi M Là MORT. 15
de noi esSuits qui nous attendait II y a «ne mnltitode infinie de gensaftnirés de lenr immor* taliléy mais qni sont en peine de notre saint ^ et qni désirent qne nous leur allions tenir eompa^ gnie. O quelle joie pour eux et poor nous^ quand noua les Terrons et les embrasserons ! « • Quania iUic calettium regnarum vohtptaâ, rine timoré morietuti^ et etan eUernitate vt" vendit Considères mes frères^ le plaisir que nous aorcms dans le del , lorsque nons ne craindrons plus de mourir , et que nous soyons assnrfe de vivre. Quel bonhenr et quelle félicité que la nôtre» qui ne finira jamais t là nous verrons le cosur glorieux des apôtres , la belle et agréable compagnie des prophètes» l'armée innombrable des martyrs» tous la couronne en tête» pour être sortis victorieux des combats. Li nous admirerons la troupe édatante des vierges qui onttrioniphé de la chair et de Tennemi. Là nous verrons les personnes charitables e^ miséricordieuses, qui» pour avoir donné les biens de la terre aux pauvres» cmt gagné le riche héritage du cid.
HâtQns-nons» mes frères bien*aimés» d'aller leur tmir compagnie ; désirons avec passion d*étre promptement avec eux » et de jouir au plus tôt de Jésus-Gbrist (1). Ayons toujours en notre esprit cetDe pensée » cette résolution et ce désir » pui»-
» que les récompenses seront d'autant plus gran-
» des » qu'on les aura plus désirées.
(l)Adfaof|fratresdilectiMinii, a?idâ cupiditate ^roperemuf,
» qac c'est une chose hontense et dénison- • nable de demander tons les jours à Dieo^ (comme > nous faisons dans TOraison Dominicale ) qae sa » volonté se fasse'^ et d'avoir peine à lui obéir , » quand il nous tire de ce monde , et qu'il nous » appelle à lui I nous sortons de la vie , poussés » par la nécessité^ et non pas par la dévotion d'une » volonté soumise et respectueuse. »
Voilà le discours de saint Cyprien , lequel raconte ensuite l'histoire que j'ai rapportée ci-dessus d'un prélat qui craignait de mourir^ auquel un ange ou le Fils de Dieu même apparut , et lui dit avec un peu d'indignation : Patitimetis, exire nonvutfis ; quid faciam vobîs ? Vous craignez de souffrir , vous ne voulez point mourir ; que faut-il donc que je vous fasse 7
Saint Bernard fit une correction semblable à Sndger, abbé de Saint-Denis y lequel étant malade , appréhendait extrêmement la mort Homme de Dieu^ lui dit-il , ne craignez point de vous dépouiller dé cet homme terrestre qui vous courbe vers la terre ^ et qui tâche de vous abaisser jusqu'aux enfers. C'est lui qui vous tourmente 9 qui vous charge ^ qui vous combat : qu'avez- vous affaire de ces dépouilles dr terre ^ vous qui vous en allez au ciel? Vous aile être revêtu d'une robe de gloire; mais il faut ar paravant mettre bas cette robe de confusion. Vt
et cum his cit& eue | at citd ad Gbrislum veoire cootiof optemus.
tire nûvii Ula» non supervestùre. C'est on habillement , mais qa'oD ne met point sur on antre.
J'avoue qu'on ne peut pas avoir d'assurance cer« taine qu'on ira au ciel ; mais on peut en avoir des conjectures. Si notre conscience ne nous reproche rien , dit saint Jean ; tà nous avons confessé nos péchés avec douleur ; si nous sommes résolus de ne les plus commettre ; si nous en prenons lesmoyens^ comme est la fréquentation des sacrements^ la lecture des bons livres ^ l'assiduité à entendre la parole de Dieu ; si nous nous éloignons des occasions du péché ; si nous pardonnons de cœur à ceux qui nous ont oflensés , si nous faisons des aumônes , si nous sommes dévots à la Vierge , si nous nous appuyons sur les mérites de son Fils , et si nous mettons toute notre confiance en sa passion ^ nous devons espérer , et nous tenir assurés que Dieu nous fera miséricorde , et qu'il nous donnera son paradis , parce qu'il nous l'a promis , et que son Fils nous l'a mérité.
Nous dirons alors avec ce saint Anachorète : sors^ mon âme , que crains-tu 7 Tu as un si bon mattre ; fl y a si long-temps que tu es à son service ; il t'aime si tendrement , qu'il est mort pour toL Sors» mon âme y et n'appréhende point : Jésus a payé tes dettes » il a satisfait pour tes péchés , il s'est constitué ta caution » il a répondu pour toi » il fa promis son paradis » il t'a déclaré son héritier ^ il t'a fgdt un transport de tous ses mérites» lequel a été accepté de Dieu son Père. Il t'a donné son corps et son
18 I. PABTIE.
sang en gage ; ce sont les arriies de ton salut Qnoi^ serait-il mort pour toi , s'il voulait te perdre? T'aorait<^l si loog-temps conservé la vie? T'aiirait*il ap pelé avec tant d'amoar? TauraitHl attendu avec tant de patience ? Taarait-41 donné le temps pour tè reconnaître et pour foire pénitence? T'aurait-il favorisé de tant de grâces > et délivré de tant de dangers ? Si tu gémis , tu sans sauvé. Si tu te convertis de cœur , tes péchés te seront pardonnes. Il ne faut qu'un soupir pour gagner le ciel. Une pénitence qui est véritable est toujours de saison. Il n'est jamais trop tard de se convertir. Il est dangereux d'attendre jusqu'à la mort ; mais on peut toujours se convertir avant la mort.
Convertissons-nous donc aujourd'hui , et nous ne craindrons point de mourir : désirons la mort^ tandis que nous sommes en grâce ; car nous ne savons pas ce qui peut arriver. L'homme est fragile , la volonté inconstante , le démon méchant , les objets trompeurs , les occasions dangereuses , les habitudes tyrauniques. Mon Dieu ^ tire2-moi de ce monde , maintenant que mon cœur en est détaché x c'est assez vécu , mon Dieu , Toile animam meam, Threz-moi de cette terre de misère et de malédiction, de péché et d'inconstance ; et mettez-moi dans nr lieu où je vous loue et où je ne vous offense jamais
Dieu des armées, que vos tabernacles sont aima blés (1) / Mon âme languit ,€t se consume du dés
(1) Ps. 83.
qn^eUea d^ entrer dam la mamn du Seigneur. Mon cœur et ma chair sont transportés de joie , quand je eonge que je verrai le Dieu vivant. Le passereau s^est tramé une demeure , et la tourterelle un nid pour y mettre ses petits. Que vos autels , 6 Sei-' gneur des armées, mon Dieu et mon roi, soient aussi ma demeure. Heureux mille fois , Seigneur, ceux qui habitent dans votre maison ; car ils vous loueront dans les siècles des siècles.