LE PAYSAN DE FRANCE
famille et dans sa ferme. Vis-à-vis de celui qu'il appelait souvent « notre maître », son indépendance était grande, et il savait la montrer, mais entre eux l'amitié n'était pas rare. S'il acceptait un menu cadeau, il remerciait, la semaine suivante, avec une couple de poulets, une motte de beurre ou une oie grasse. Il ne changeait guère de ferme et demeurait sur le même sol, entre les mêmes haies, devant le môme horizon. J'ai entendu un de ces anciens faire cette réponse. Quelqu'un lui disait : « Eh! maître Thibault, vous devriez envoyer un échantillon de vos terres au laboratoire, pour les faire analyser. — Il n'y a pas besoin, monsieur, elles parlent toutes seules. » Pour lui, en effet, elles parlaient; il les comprenait; il avait même, obscurément et certainement, une idée de la beauté de la campagne. Surtout, le paysan avait l'intelligence traditionnelle de la foi. C'est de son sang, mille fois baptisé, que sont sortis et que sortent encore les prêtres de nos paroisses, et nos religieuses, qui ne sont autre chose que la glorification du paysan par Dieu lui-même. Cet homme mourait en paix, laissant à quelqu'un de ses fils le plus beau des métiers, celui qui dépend le moins des hommes : le soin et l'amour de la terre que le feu ne dévore pas, de la terre qui n'a pas de grèves, et où il y a plus de sujets de pensées que les livres n'en ont dit depuis le commencement du monde. Ce paysan-là, je le répète, je l'ai connu, je le connais. Et récemment, écrivant sur l'album d'un Cana-
io LA DOUCE FRANCE.
dien français, je traçais ces lignes : « Frères canadiens, nés du sang des provinces que je connais bien, Anjou, Maine, Vendée, Normandie, Bretagne ou Poitou, restez dignes de cette bonne maison d'où vous sortez, la famille paysanne ancienne, la plus solide, la plus tendre, la plus laborieuse, la plus heureuse, parce qu'elle était chrétienne dans les moelles. Developpez-vous dans le sens de vos origines. Et, si vous doutiez de votre noblesse, venez voir ce qui nous en reste, dans les campagnes demeurées fidèles à la foi : c'est plus beau que tous les musées de TEurope ! »