LES BONNES FEMMES DE FRANCE
11 y en a de grosses; il y en a de maigres qui sont pâles comme des cierges ; il y en a qui trottinent, d'autres qui se traînent, d'autres qui ne marchent plus du tout, et qu'on aperçoit derrière les vitres des fenêtres, assises à perpétuité, une couverture sur les genoux. J'ai vu des enfants se moquer des bonnes femmes. Ne faites jamais ainsi. Elles sont, pour la plupart, de vieilles mamans qui ont usé leurs forces à nourrir des petits comme vous, à s'inquiéter pour eux, et puis à les pleurer, les uns parce qu'ils sont morts, les autres parce que, devenus grands, ils ont quitté la mère et Font payée en
solitude. Si vous pouviez voir dans leur cœur, vous y découvririez des images qui vous ressemblent. Mariées ou non, ces vieilles femmes ont eu leur part de souffrance, et, bien que vous ne sachiez pas encore ce que c'est, il est bon de vous dire, mes petits, que ceux qui ont souffert, sans trop se plaindre, valent mieux que les autres. Ils sont comme des soldats qui ont été au feu, et qui se sont montrés braves, en ne saluant pas trop bas les balles quand elles passaient. Si les bonnes femmes sont dévotes, assidues à l'église, et qu'on les rencontre, ici ou là, égrenant leur rosaire, oh! alors surtout ne vous moquez pas d'elles. Ceux et celles qui ont le plus de puissance près de Dieu n'en ont souvent aucune sur la terre. Je pense bien souvent que ce sont de saintes âmes inconnues, dans les cloîtres et dans le monde, dans les villes et dans les villages, qui ont le plus heureusement travaillé à l'histoire de France. Personne ne les entendait, si ce n'est par hasard. Elles disaient : « Seigneur, voici les ennemis qui pénètrent dans le pays, et qui menacent de tout ravager, donnez la victoire à nos gens; voici la désunion parmi les habitants de notre cité, et les partis vont s'entr'égorger, apaisez les querelles entre frères français; voici la famine menaçante, permettez que les greniers publics soient ouverts, et que les blés nouveaux montent bien nourris et bien drus dans le soleil ; voici des injustices commises au préjudice des faibles, punissez la force qui