‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 19 sur 81 · I. La Vie de Pasteur, par M. René Vallery Radot · texte numérisé non relu

I. La Vie de Pasteur, par M. René Vallery Radot

quatrième, à l'École Normale, il se souvint qu'il n'avait point payé pension entière chez un compatriote établi à Paris, M. Barbet, qui dirigeait une école préparatoire. Et, de lui-même, il alla proposer, à son ancien préparateur, de venir chaque semaine, le soir du jour de sortie, donner une leçon de physique aux élèves de la pension.

D'après tout ce qu'on sait de l'enfance de Louis Pasteur, l'éducation de la volonté et celle du cœur fut admirablement comprise par ces parents si laborieux, si droits, si attentifs. La médiocrité de leur fortune ne nuisit point à la perfection du chef-d'œuvre. Elle y servit au contraire, en prouvant au jeune homme que le bonheur familial, la beauté du caractère, la générosité, sont indépendants de la richesse. Lui-même il l'a reconnu, dans une lettre que je veux citer.

Louis Pasteur était déjà un savant très connu ; il était directeur des études scientifiques à l'École Normale supérieure de Paris, et membre de l'Académie des sciences, lorsqu'il perdit son père. Le soir même du jour où il arriva à Arbois, dans la maison en deuil, il écrivit à sa femme et à ses enfants une lettre où il laisse parler son grand cœur simple, et où l'on voit ce que son génie devait à la forte tendresse paternelle ^

I. Cette lettre est extraite du beau livre, La Vie de Pasteur, par M. René Vallery Radot, Paris, Hachette et C'% éditeurs.

« Ma chère Marie, mes chers enfants, le pauvre grand-père n'est plus, et nous l'avons conduit ce matin à sa dernière demeure. Il est aux pieds de la pauvre petite Jeanne. Jusqu'au dernier instant j'ai espéré le revoir, l'embrasser une dernière fois, lui donner la consolation de presser dans ses bras son fils qu'il a tant aimé; mais, en arrivant à la gare, j'aperçus des cousins tout en noir qui venaient de Salins. Seulement alors j'ai compris que je ne pourrais plus que l'accompagner au cimetière.

« Il est mort le jour de ta première communion, ma chère Cécile : deux souvenirs qui ne sortiront pas de ton cœur, ma pauvre enfant. J'en avais le pressentiment lorsque, le matin même, à l'heure où il était frappé pour ne plus se relever, je te demandais de prier Dieu pour le grand-père d'Arbois. Tes prières auront été bien agréables à Dieu, et qui sait si le grand-père lui-même ne les a pas connues, et ne s'est pas réjoui avec la pauvre petite Jeanne des saintes ferveurs de Cc'cilc?

« J'ai repassé tout le jour, dans ma mémoire, toutes les marques d'affection de mon pauvre père. Depuis trente années, j'ai été sa constante et presque unique préoccupation. Je lui dois tout. Jeune, il m'a éloigné des mauvaises fréquentations, et m'a donné l'habitude du travail et l'exemple de la vie la plus loyale et la mieux remplie. Cet homme était, par la distinction de l'esprit et du caractère, bien au-dessus de sa

condition, à juger des choses comme on le fait dans le monde. Lui, ne s'y trompait pas : il savait bien que c'est l'homme qui honore sa position, et non la position qui honore l'homme. Tu ne l'as pas connu, ma chère Marie, au temps où ma mère et lui travaillaient si durement pour leurs chers enfants qu'ils aimaient tant, pour moi surtout, dont les livres, les mois de collège, la pension à Besançon coûtaient cher. Je le vois encore, mon pauvre père, dans les loisirs que lui laissait le travail manuel, lisant beaucoup, s'instruisant sans cesse, d'autres fois dessinant ou sculptant du bois... Il avait la passion du savoir et de l'étude. Je l'ai vu étudiant des grammaires, la plume à la main, les comparant, les commentant, afin d'apprendre, à quarante et cinquante ans, ce que lui avaient refusé les infortunes de ses premières années...

« Et ce qu'il y a de touchant dans son affection pour moi, c'est qu'elle n'a jamais été mêlée d'ambition. Tu te rappelles qu'il m'aurait vu, disait-il, avec plaisir régent du collège d'Arbois. C'est que, derrière mon avancement possible, il voyait le travail qui le procurerait, et, derrière ce travail, ma santé qui pourrait en souffrir. Et pourtant tel qu'il était, tel que je le vois mieux aujourd'hui, quelques-uns des succès de ma carrière scientifique ont dû vivement l'enorgueillir en le comblant de joie. C'était son fils, c'était son nom. C'était l'enfant qu'il avait guidé et conseillé. Ah! mon pauvre père, je suis bien heu-

reux de penser que j'ai pu te donner quelques satisfactions! »

La jeunesse d'un grand peintre :

Jean-François Millet

Je veux vous raconter l'enfance et la jeunesse d'un paysan qui fut un homme de haut esprit, et l'un des* plus grands peintres du xix* siècle.

Il était Normand, mais Normand de la falaise, né le 4 octobre 1814, au hameau de Gruchy, qui dépend de la commune de Gréville, non loin de Cherbourg. Enfance magnifique! Elle eut trois maîtres qui tous trois la firent sérieuse, et préparèrent la noblesse de l'homme; elle eut trois disciplines et trois amours : la terre qu'il travaillait, la mer qu'il regardait en travaillant, et une famille de vieille souche chrétienne.

Les Millet vivaient sur leur bien. Le père était un homme grave, songeur, qui avait le don de comprendre la nature, et un goût développé pour la musique. Il disait à son fils, quelquefois, en prenant un brin d'herbe : « Vois donc comme c'est beau! » ou, en montrant un arbre : « Vois comme cet arbre est bien fait; il est aussi beau qu'une fleur! » Le dimanche, il chantait à l'église. « Millet avait conservé des chants d'église que son père avait notés, et qu'on croirait de la main d'un scribe du xiv^ siècle *. »

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