I. Sensier, La Vie et l'œuvre de J.-F. Millet
La mère, née à Sainte-Croix-Hague, vivait dans le devoir effacé, et la sollicitude de tous les êtres qui dépendaient d'elle la tenait toujours agissante, inquiète et pâle de sourire. Quand elle fut toute vieille, elle osa exprimer cette âme maternelle et effarée, dans une lettre qui est bien émouvante. Mais, à l'époque où, jeune femme, elle élevait ses huit enfants, elle avait dans la famille le rôle de la Providence, attentive et secrète. De très vigoureux caractères l'entouraient et gouvernaient la ferme. C'était d'abord la mère de son mari, la grand'mère Jumelin, tendre, ardente, pieuse, portée à traduire en paroles et en lettres les pensées qui lui venaient. La grand'mère Jumelin avait un frère dans une vallée voisine, un frère meunier dans la vallée Hochet, et qui, ayant les loisirs des meuniers pour qui le vent travaille, les passait à lire Pascal et les écrivains de Port-Royal. Elle avait un autre frère religieux. Elle en avait un autre qui faisait, en deux jours et deux nuits, à pied, sans prendre le temps de dormir, le trajet de la Hague à Paris, soit cent lieues de pays, comme on disait. Femme éminente, de qui vinrent à Jean-François Millet beaucoup d'exemples décisifs. Elle était sa marraine, elle portait le costume ancien de la Hague, et parlait patois. Vous savez qu'aux heures où le soleil commence à monter, les maisons de paysans sont très silencieuses, car les hommes et les bêtes sont partis pour les champs. Dans les
berceaux ou les lits, les enfants qui sont encore petits font de bons sommes. Les fenêtres sont ouvertes, la volaille picore devant, et le chien, qui a aboyé la nuit, dort dans sa niche. C'est l'heure où les femmes sont souveraines, les mères et lesgrand'mères. La grand'mère Jumelin
mi.
■if $
La maison natale de Millet.
s'approchait du lit où son Jean-François ne bougeait pas. Vous vous rappelez, quand on est petit, qu'on est réveillé, mais si bien au chaud, qu'on fait semblant de dormir? « Réveille -toi, mon petit François, disait-elle, si tu savais comme il y a longtemps que les oiseaux chantent la gloire du bon Dieu! » Elle était d'une charité grande. Les mendiants de ce temps-là ne menaçaient pas d'incendier les meules de paille.
Lorsqu'ils se présentaient à la ferme de Gruchy, la vieille femme « les saluait avec une révérence, et les faisait approcher du feu. Elle leur offrait à manger, elle les hébergeait, après s'être entretenue des nouvelles du pays; puis, quand ils partaient, elle remplissait leur besace ^ ».
Deux tendresses maternelles, comme on le voit, veillaient autour des enfants. Mais elles n'étaient point faibles, et elles savaient punir. Elles étaient l'amour véritable. Millet a raconté qu'après une tempête si forte qu'elle avait emporté les chaumes des toits, et brisé les ailes des oiseaux, même des mouettes, il était descendu sur la grève. « Là, disait-il, je me mis à ramasser sur le sable une petite sculpture en bois qui venait bien certainement d'un des navires perdus sur nos côtes. Quand ma mère me la vit, elle me gronda bien fort, se signa, et m'ordonna de la reporter où je l'avais trouvée, et de demander pardon au bon Dieu de mon larcin, ce que je fis de suite, bien honteux de mon action. »
Une autre figure de haut relief, un autre parent de la plus haute noblesse paysanne habitait la ferme de Gruchy, un grand-oncle Millet, prêtre, autrefois curé d'une paroisse d'où la Révolution l'avait chassé.
Pendant les mauvais jours de la Révolution, il s'était réfugié à Gruchy. Mais sans vouloir aller plus loin dans la prudence, ayant peur que