‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 21 sur 81 · I. A. Sensier · texte numérisé non relu

I. A. Sensier

ce ne fût lâcheté, il avait gardé la soutane, célébré la messe dans une chambre, et consacré le sang du Christ dans un calice de plomb. Après la tourmente, il était demeuré parmi les siens. Chaque matin, cet homme vénérable, confesseur de la foi, taillé en gladiateur, passait la première heure à l'église de Gréville où il remplissait l'office de vicaire, puis, revenant à la ferme, il prenait la bêche, ou attelait les chevaux à la charrue ou au tomberau, et il partait pour le travail. Arrivé dans le champ, il enlevait sa soutane, restait en manches de chemise et en culotte, et, le front rafraîchi par le vent de la mer, comprenant toute la beauté du monde visible et songeant à l'autre, il travaillait. Il s'interrompait, à certaines heures, pour lire son bréviaire. Et il emmenait presque toujours avec lui son petit-neveu Jean- François, auquel il avait appris à lire. Ensemble ils retournaient le guéret ; ensemble ils semaient ou moissonnaient, le petit faisant comme un jeu ce que le grand vieux faisait pour vivre ; ou bien ils descendaient au bas des falaises, et, avec des râteaux, pieds nus dans l'écume des vagues étalées, ils amassaient les varechs abandonnés par le flot, et qui servent d'engrais, tout le long de nos côtes.

Avec lui encore, Jean-François faisait des promenades. Il racontait plus tard, dans une note intime, que le grand-oncle l'avait mené chez une vieille dame qui habitait une maison plus belle que la leur. « La dame était âgée, et

reste dans mon souvenir comme le t3'pe de la dame d'autrefois. Elle me fit beaucoup de caresses, me donna une beurrée de miel, et, pardessus le marché, une belle plume de paon. Comme je me souviens d'avoir trouvé le miel bon et la plume belle ! J'avais déjà été émerveillé en entrant dans la cour, car j'avais vu deux paons perchés sur un grand arbre, et je ne revenais pas des beaux yeux qui étaient sur leur longue queue. »

Quand il fut en âge de faire sa première communion, Jean-François Millet alla au catéchisme de Gréville. Et vous pourrez l'y suivre. Vous n'aurez qu'à regarder le portrait de cette église au musée du Louvre; vous verrez de vieilles pierres usées par le vent, un sol pauvre et sans arbres, la mer, présente dans l'aspect du pays et dans les brumes mauves, vers la gauche, et, par-dessus tout cela, un ciel clair qu'on dirait encore mouillé et brillant d'une pluie récente, comme des yeux jeunes qui ont pleuré. Le vicaire de Gréville, ayant remarqué la belle intelligence de l'enfant, avait proposé à Jean- François de lui apprendre le latin. Il lui fit traduire très aisément Virgile et la Bible. Et comme ce petit Millet parlait avec beaucoup d'âme de son Virgile, et des images de la Bible, et des nuages, et de la mer, le curé du village l'ayant considéré, lui dit : « Ah! mon pauvre garçon, tu as un cœur qui te donnera du fil à retordre; va, tu ne sais pas comme tu souf-

friras! » Ce qui fut vrai. Mais les cœurs qui souffrent, et qui sont braves, sont les grands coeurs.

Bientôt, il fallut abandonner les leçons, parce que le père eut besoin que Jean-François revint au travail de la terre. Mais le goût de l'étude ne changea pas. Au retour des champs, Jean- François Millet, à l'âge indécis où tant d'ardeur se mêle à tant de paresse, lisait les deux livres que J'ai déjà nommés, et aussi les volumes que le grand-oncle et la grand'mère avaient introduits sous le toit de chaume de Gruchy : la Vie des Saints, les Confessions de saint Augustin, les Lettres de saint François de Sales, les Lettres de saint Jérôme, Bossuet, Fénelon... Quelquefois aussi, et même dans le chaud de la moisson, quand les autres travailleurs dormaient sur leur lit, « faisaient la mérienne », comme on dit joliment dans les provinces, il dessinait ce qu'il voyait autour de lui.

Or, un jour, un dimanche, Jean-François, qui était le second des enfants et Taîné des fils, venait d'avoir dix-huit ans, lorsque, rentrant de la messe, il prit un charbon dans le foyer, et dessina, de souvenir, un bonhomme qu'il avait rencontré sur la place. La ressemblance, la vigueur du dessin, révélaient autre chose qu'un goût enfantin de la caricature. Le père rentra à son tour, considéra la feuille de papier, puis son grand fils, et il dit, lui qui parlait rarement T « Mon pauvre François, je vois bien que tu es

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tourmenté de cette idée-là; j'aurais bien voulu f envoyer te faire instruire dans ce métier de peintre qu'on dit si beau, mais je ne le pouvais : tu es raîné des garçons et j'avais trop besoin de toi; maintenant tes frères grandissent, et je ne veux pas t'empêcher d'apprendre ce que tu as tant envie de savoir. Nous irons bientôt à Cherbourg, nous saurons si tu as vraiment des dispositions dans ce métier pour y gagner ta vie. » Alors commence, pour Jean-François Millet, la seconde vie, celle du peintre, qui fut plus glorieuse que la première, mais moins heureuse, et qu'il fallait bien qu'il vécût, pour l'honneur de la peinture française, pour que la grandeur de la vie rurale fût mieux comprise, et que plusieurs âmes fussent attendries et élevées, par l'art muet de ce petit paysan du Cotentin. Il va apprendre à dessiner et à peindre, et essayer tous les genres, mais il ne sera lui-même que le jour où il aura repris contact avec la campagne, et retrouvé là toutes les images, toutes les émotions de sa jeunesse laborieuse, saine et religieuse.

Le jeune Millet partit pour Cherbourg, avec son père, et commença à travailler sous la direction d'un homme obscur, qui donnait dans la ville des leçons de dessin. Bientôt, ayant obtenu une bourse de la ville de Cherbourg, il partait pour Paris, où il arriva, bien seul, bien triste, effaré à la vue de tant de monde, de tant de boue, et de tant de fumée, un soir de janvier

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Je n'ai pas à vous dire la suite : comment il travailla dans la pauvreté et dans la vaillance, com.ment il fit choix, un peu plus tard, pour y peindre, d'un village en lisière de la forêt de Fontainebleau, Barbizon, et comment il devint le plus sûr, le plus émouvant, le plus célèbre des peintres de la vie rurale '. Mais ce qu'il faut que vous sachiez, c'est qu'il ne renia jamais ses origines paysannes, sa Normandie, son enfance nourrie de l'Évangile et de la Bible, et que la grandeur de son oeuvre est due, pour une part, à cette fidélité.

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