LA TOUSSAINT
grave et apaisante, qui me paraît être comme une bonne herbe, dont on mâche la feuille en se promenant, et qui laisse dans les veines la vie puisée aux sources de la terre. Elle est d'abord amère. La fête du i"'" novembre et celle des morts sont aussi voisines que possible. Dans la réalité, et pour chacun de nous, la seconde sera chômée la première : nous mourrons.
Si bien habitué qu'on soit à cette idée, elle n'est pas de celles qu'on retient volontiers. On lui dit : « Il faut sans doute que vous paraissiez en scène et que nous vous regardions en face. Mais votre rôle n'est que d'un moment. Entrez, sortez, et laissez-nous. Vous troublez depuis l'enfance tous ceux qui vivent. » Nous sommes très ridicules dans nos rencontres avec elle. Les braves ne sont point alors les hommes célèbreSj ni les puissants, ni les soldats, même rengagés, ni les parleurs qui ont fait taire souvent le bon droit effrayé; mais des femmes, des pauvres, des méditatifs, des mystiques, comme disent les gens de bourse. Pour moi, j'avoue ingénument que je passe vite sur les scènes de ce cinquième acte de la vie, pour arriver au dénouement. C'en est bien un. J'ai toujours senti nettement, sûrement, que ce quelque chose qui nous anime pouvait se suffire, et que cela s'échapperait d'un vol puissant, et laisserait le corps « comme un vêtement », et tressaillirait d'une épouvante et d'une joie qu'aucun de ses sens ne lui avait donnée. Je la vois d'abord, cette
âme, la mienne, celle de mes proches, lancée à travers Tombre, puis pénétrant dans Tinfinie lumière. Elle ne monte pas, elle glisse, rasant l'abîme, comme les cailles vont sur la mer, droit vers la plage. Et alors il y a tout plaisir et tout profit à imaginer la compagnie des saints, où elle n'eût jamais osé entrer, si Dieu l'avait laissée se juger elle-même.
C'est une compagnie délicieuse. Songez donc : rien que d'honnêtes gens, contents de vous voir, qui vous font place, des parents qu'on retrouve, de très vieux pères qu'on n'a pas connus, qui vous embrassent en disant : « Tu es de ma race! » des accueils dont pas un ne ment, des regards qui n'ont rien à cacher, une multitude fraternelle, rassemblée à travers tous les temps et tous les pays, pour vivre dans l'éternel merci.
Dans l'éternelle surprise également. Quelle prodigieuse histoire ils connaîtront, tous ceux-là qui aborderont au rivage! la vraie, la dramatique, l'insoupçonnée, toute l'histoire vue dans les âmes! Ils découvriront le sens caché de la vie, les desseins, les élans, les volontés, les faiblesses, les repentirs, l'incessante poursuite de chacun par une miséricorde attentive et rebutée. Tout le meilleur du monde sera là, et nul ne sera fier de soi : la Puissance qui sauve aura presque tout fait.
La plupart seront de ma religion, mais il s'en trouvera aussi qui ne savaient point en être, et qui en étaient par la bonne foi, par la bonne