CE QUE FURENT L'ALSACE ET LA LORRAINE
la France par le traité de Francfort. Oh! quelle douleur vraie, des deux côtés, et comme cette frontière nouvelle était bien une blessure ! Les protestations, les cris, les appels à la justice et les appels à la pitié des vainqueurs se croisèrent inutilement d'un bout du monde à l'autre.
Devant l'assemblée nationale, réunie à Bordeaux, les députés des départements du Bas- Rhin, du Haut-Rhin, de la Moselle, de la Meurthe et des Vosges, portèrent la protestation de l'Alsace et de la Lorraine, avant que ne fussent signés les préliminaires de paix. Elle avait été rédigée par Gambetta. Elle fut développée par Keller. Les députés disaient :
« Nous proclamons, par les présentes, à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française, et nous jurons, tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et leurs descendants, de le revendiquer éternellement, et par toutes les voies, envers et contre tous usurpateurs. »
Le 1 2 j anvier 1 87 1 , l'évêque d'Angers, M^'' Freppel, né et élevé en Alsace, écrivait à l'empereur d'Allemagne cette lettre d'un accent si juste et comme prophétique.
« Sire,
« Au moment où l'Assemblée Nationale va « délibérer à Bordeaux sur les conditions de la
« paix, permettez à un évêque français, enfant « de l'Alsace d'élever la voix pour plaider au- « près de Votre Majesté la cause de sa patrie. « Je cède à un besoin de cœur, comme je rem- « plis un devoir de conscience, en faisant une « démarche à laquelle je me sens autorisé par « mon origine et par mon caractère.
« La guerre a été favorable à vos armes ; « vous avez eu. Sire, la plus haute fortune mice litaire qui puisse échoir à un souverain, celle « de vaincre les armées de la France. Ne soyez « pas surpris d'entendre dire à un ministre de « l'Evangile qu'il vous reste à vous vaincre vous- « même. Autant le succès peut flatter une âme « guerrière, autant la modération après la vic- « toire a de quoi séduire un cœur généreux...
a II semble résulter de divers documents que « la cession de l'Alsace serait l'une des condi- « tions proposées pour la paix future. Si telle « était votre pensée. Sire, je supplierais Votre « Majesté de renoncer à un projet non moins « funeste à l'Allemagne qu'à la France. Croyez- « en un Évêque qui vous le dit devant Dieu K et la main sur sa conscience : l'Alsace ne vous « appartiendra jamais. Vous pourrez chercher a à la réduire sous le joug; vous ne la dompte- « rez pas.
« Ne vous laissez pas induire en erreur par « ceux qui voudraient faire naître dans votre « esprit une pareille illusion. J'ai passé en Al- « sace vingt -cinq années de ma vie; je suis
CE QUE FURENT L'ALSACE ET LA LORRAINE. gS
« resté depuis lors en communauté d'idées et « de sentiments avec tous ses enfants : je n'en « connais pas un qui consente à cesser d'être « Français. Catholiques et protestants, tous ont « sucé avec le lait de leur mère l'amour de la « France, et cet amour a été, comme il de- « meurera, l'une des passions de leur vie... Le « même esprit vivra, soyez-en sûr, dans la gé- « nération qui s'élève, comme dans celles qui « suivront; rien ne pourra y faire, les séductions « pas plus que les menaces. »
Plus tard, quand l'Assemblée Nationale, entraînée par M. Thiers, allait voter les préliminaires de paix, c'est-à-dire la cession des deux provinces, Keller s'écria :
« J'en appelle à Dieu, vengeur des justes « causes, j'en appelle à la postérité qui nous « jugera les uns et les autres, j'en appelle à « tous les peuples, qui ne peuvent pas indé- « finiment se laisser vendre comme un vil bé- « tail, j'en appelle enfin même à l'épée de tous « les gens de cœur, qui, le plus tôt possible, « déchireront ce détestable traité. »
Aucune de ces voix ne fut écoutée. La force est née sourde. Il faut qu'elle ait peur de Dieu, pour ne pas abuser. L'Alsace-Lorraine devint terre d'Empire, gouvernée directement par l'Empereur. Alors, dans chaque famille lorraine, dans chaque famille alsacienne, la dure question de l'exil fut posée, discutée, méditée : « Devons-nous partir? Quitter l'Alsace? Quitter
la Lorraine ? Quitter notre maison, nos champs, nos voisins et nos affaires, nos morts qui sont dans nos cimetières, tant d'intérêts, d'affections, de souvenirs qui sont une grande part de nousmêmes, peut-être la principale? Et si nous partons, où vivrons-nous? Comment? » Le traité de Francfort ordonnait aux sujets des territoires annexés, qui voulaient conserver la nationalité française, de quitter leur province avant le i*'" octobre 1872. Supposez, enfants, qu'un pareil ordre soit donné, à vos parents et à vous, et que vous voyiez, attelée devant votre porte, la charrette qui emportera le mobilier de votre maison; représentez-vous les adieux de votre père et votre mère aux grands parents qui sont trop vieux pour faire le voyage, aux voisins, aux amis, qui n'ont pas pu trouver de travail au loin et qui doivent rester; pensez à la détresse de ces derniers regards, qui cherchent à retenir l'image de la chambre, de l'église, du village, du jardin, de la campagne familière, de la rue où chacun vous connaissait, et des figures aimées, qui sont toutes aux fenêtres, aux portes, et qui deviennent petites, petites, méconnaissables, parce que la charrette s'éloigne avec vous!
Voici la réponse de l'Alsace -Lorraine. Au i" octobre 1872, 60.000 personnes, pour ne pas perdre leur part de France, avaient passé la frontière, et l'émigration continua, même après qu'elle ne fut plus légale. De 1873 à 1880,