PREMIÈRE HISTOIRE
Les bœufs d'Alsace.
Un soir que j'étais assis, devant la porte d'une ferme alsacienne au long toit avançant, le fermier, qui causait avec moi depuis une heure, se leva à moitié et écouta le bruit d'un chariot invisible, engagé dans les chemins de la forêt. Nous étions au pied des Vosges, séparés seulement par une prairie des hêtres de lisière, au-dessus desquels se pressaient en montant les flèches noires des sapins. Les cris des charretiers, la plainte de l'essieu, le piétinement et même, il me semblait, le souffle précipité des bœufs, nous arrivaient dans l'air froid qui coulait des montagnes. Mon hôte se souvint alors d'un jour déjà lointain, et il dit :
— Vous entendez? La pente est rude, là où l'attelage se démène.
Puis, se rasseyant, baissant la voix, il poursuivit :
— Moi, Monsieur, au temps français, je ne me suis pas battu, parce que la maladie me clouait au lit quand la guerre a éclaté. Mais j'ai pourtant rendu service à la France. En ce temps-là. Monsieur, les Prussiens tenaient tout le pays.
Nous étions la rue où ils passaient pour aller écraser la France. Un matin que je donnais à manger aux deux seuls bœufs que j'avais pu conserver, car tous mes serviteurs étaient partis, un sous-officier d'artillerie entra dans ma ferme : « Paysan, j'ai besoin de tes bœufs! — Pourquoi faire? — Tu vas le voir, dépêchetoi, le capitaine attend ». Je pensai tout de suite qu'il s'agissait de faire franchir la montagne à des pièces de siège qu'on dirigeait sur Paris, et vous comprenez. Monsieur, que je ne pouvais pas combattre la France, même de cette manière-là. Pendant que j'entrais dans l'étable, et que je déroulais dans mes mains les lanières de cuir qui assujettissent le joug aux cornes de nos bêtes, une idée me vint, et je la mis à exécution sans que le soldat pût s'en apercevoir. Quand nous fûmes rendus dans la sapinière, là-bas, nous vîmes, en effet, un canon en détresse, que les chevaux, trop peu nombreux, ne pouvaient tirer sur la pente. L'officier me dit : « Attelle tes bœufs! » Je le fis. « En avant maintenant! » Je sifflai, comme j'ai coutume de le faire au départ du labour. Mais les bœufs tendirent à peine la chaîne, et ils s'arrêtèrent sans avoir donné leur effort. Je les piquai, ils ne bougèrent que de la croupe, qui s'écartait de la ligne droite. L'officier allemand et les soldats frappèrent, et blessèrent à coups de baïonnette mes pauvres bœufs. Ils menacèrent de me fusiller, soupçonnant que j'avais un secret. Mais ils
UNE CHASSE DANS LES ILES DU RHIN. loi
n'obtinrent rien, ni d'eux, ni de moi. Je puis bien vous dire maintenant ce que j'avais fait : j'avais enjugué mes bœufs à l'envers; j'avais mis à droite celui qui avait l'habitude d'être à gauche, et à gauche celui qui avait l'habitude d'être à droite ; dès lors, ils ne voulaient plus tirer.
Et c'est ainsi que les bœufs d'Alsace ont refusé de faire passer les Vosges aux canons de la Prusse.