DEUXIÈME HISTOIRE
Une chasse dans les îles du Rhin.
— Dans les îles du Rhin, oui, parfaitement : c'est là qu'est notre territoire de chasse. Est-ce décidé? vous venez?
— Je n'ai pas de permis, et, si vous en demandez un pour moi, il vous sera refusé : les Français n'ont plus la permission de chasser en Alsace.
— Vous prendrez un bâton. Venez quand même !
Je cédai aux instances de mes hôtes, qui savaient quel chasseur passionné je suis resté ; mais plus sûrement encore je cédai à la séduction d'une image. Les journaux illustrés ont si souvent reproduit ces tableaux des peintres alsaciens qui représentent les îles du Rhin! Rappelez- vous; je suis sûr que vous avez vu,
comme moi, ce paysage noyé dans la brume du matin : des eaux peu profondes, étroites, sinueuses, barrées de reflets d'arbres, deux pointes d'ilôts boisés, et, dans celui de droite, à peine dessinée, entre les branches, la tête inquiète d'un chevreuil. Que de fois j'en avais rêvé! J'allais donc vivre un de mes rêves de jeunesse.
Un jour de novembre, nous partons, mes amis et moi, par la ligne badoise qui passe à Fribourg-en-Brisgau. Un arrêt; un changement de train; un coude brusque vers l'ouest : et voici que nous franchissons le Rhin, et que mon cœur se serre, parce que j'aperçois toute la plaine que j'aime, et les villages où les habitants, autrefois, peinaient pour la France, s'inquiétaient pour elle, se réjouissaient avec elle, et, les soirs de dimanche, levaient leur verre en pensant aux mêmes choses que nous.
C'est en ce temps-là qu'il y avait des îles tout le long du Rhin; il n'y a plus que des maquis. L'eau qui flânait a été endiguée, mise en route bien sagement entre de hauts talus, elle n'est plus libre et inutile comme au temps français ; il reste seulement son ancienne seigneurie, les larges plates-bandes fouillées par elle pendant des siècles, modelées par elle, toutes pleines encore de ses détours, de ses caprices, de ses pièges à présent découverts et visibles.
De loin, l'aspect est celui d'un taillis. Mais ce sont des bois coupés de fondrières, traversés en tous sens par des fossés, ça et là troués par des
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étangs taris, clairières qui n'ont pour toute verdure que des bottes de joncs groupées vers le milieu, au-dessus de la vase craquelée. Parfois, un banc de cailloux que pressait jadis, aux jours de crue, le double courant du fleuve, lève son dos nu et arqué. Les arbres se nourrissent mal, dans ce sol de pierrailles mêlées de fanges. Les cépées de chênes sont maigres, et l'épaisseur des bois n'est due qu'aux parasites, aux épines, aux saules, aux viornes grimpantes et à deux sortes d'arbustes épineux qui foisonnent, l'un qui porte des graines noires et l'autre qui porte des baies rondes et roses comme des grains de corail. Les grives de passage, aux premiers froids d'automne, tous les oiseaux migrateurs dont l'Alsace est une des grandes routes par le monde, retrouvent là, en abondance, les porte-sorbes, les porte-grappes et toute la collection des baies alpestres, semées par les torrents dans les îles du Rhin.
Nous entrons presque tout de suite en chasse. Le garde en second est venu nous attendre à la station. Il est Alsacien, brun, sanglé dans un costume vert, et sa maigre figure jeune, sa parole brève, son attitude sont d'un soldat. A peine avons-nous descendu le talus de la voie, une compagnie de perdreaux s'élève en fouettant les brindilles d'une touffe de bouleaux, puis ce sont des poules faisanes, saluées de leur nom français, en mon honneur, par le garde, puis
un coq, une belle fusée de plumes couleur de soleil qui monte dans le jour laiteux. Les coups de fusil partent en salve ou isolés, à intervalles inégaux, comme dans la petite guerre, — ou dans la grande, — quand les tirailleurs prennent contact avec Tennemi. Chaque fois qu'une pièce de gibier est rapportée par un des chiens, un homme sort du fourré, un Allemand gigantesque, qui prend le lièvre ou l'oiseau, l'accroche aux clous d'une hotte qu'il porte sur le dos, secoue les épaules pour rajuster les courroies, et, sans se soucier du poids qui augmente, ni des branches, ni des épines, continue de foncer en avant, tranquille comme un grand fauve dans sa forêt. A chaque instant, j'aperçois à ma gauche, émergeant d'un buisson comme un nageur d'une lame, son visage plein et rose, ses yeux bleus qui rient fixement, sa barbe rousse et carrée, et sa pipe en porcelaine peinte, dont il protège le fourneau avec la main, quand les branches sont trop grosses.
La chasse continue en ligne droite. Je la suis pendant une heure et demie. Puis, dans une lande, deux chevreuils, que j'ai cru voir rentrer au bois, m'entraînent du côté de la plaine. Je contourne une boire, je traverse une vieille coupe, et tout à coup je sens que le vent change de parfum, et qu'il m'arrive tout plein de l'odeur des guérets. Les coups de fusil s'éloignent vers le nord. Et voici la lisière, et voici la plaine, la terre brune, teintée de vert pâle, çà et là, par
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les navets. La brume est égale sur l'étendue immense, quelques villages y font des ombres, comme de grandes taupinières dans un champ, le clocher étant le sommet; je devine la dentelure des Vosges, lointaine. Rien ne bouge, dans l'horizon où le blé travaille seul, rien, si ce n'est des corbeaux, de l'espèce petite, et qui tournent, tout gris, dans le brouillard.
Je commençais à songer, et le songe, assurément, aurait été triste, lorsque, tout près de moi, un peu en retraite, à la lisière du bois, quelque chose remua. Je sursautai, et je vis un homme, assis près d'un baliveau de hêtre, sur lequel il appuyait la tête, et qu'il entourait de son bras droit pendant. C'était un dormeur que je venais d'éveiller; c'était un ouvrier, et probablement un couvreur ou un charpentier, car il portait le pantalon de velours à large jupe; c'était aussi, à n'en pas douter, un Alsacien d'origine française. Il avait ce masque étroit, ces traits secs terminés par une barbiche en virgule, ce type du « vieux brave » qu'on rencontre par douzaines, chez nous, quand les recrues reviennent des manœuvres, vieillies de dix ans par la poussière et la fatigue. Je doutais si peu de la nationalité de l'inconnu, que je dis, en français :
— Bonjour, je ne vous avais pas vu I
— Bonjour, répondit-il.
Et il se mit à regarder devant lui, vers la
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plaine, comme ceux qui ne se soucient pas de grossir le nombre de leurs relations. Mais je connaissais ce premier accueil de toute la campagne, et je continuai la conversation, ne pressant pas les choses, parlant du temps, de la récolte des houblons, de la vendange dernière, disant surtout qui j'étais, et pourquoi j'étais venu. Après une demi-heure, d'un geste décidé , l'homme tourna la tête vers moi, et, en même temps qu'il me regardait en face et me donnait ses yeux à lire :
— Moi aussi, je suis Français, dit-il.
J'attendis la suite.
— Ils font ce qu'ils peuvent, les Prussiens, pour qu'on ne soit plus Français : on vous l'a peut-être appris?
— Oui.
— Mais ils ne réussissent pas à tout coup, vous savez!
Il leva les épaules, pour montrer que c'était là un sentiment profond. Puis le rire du pa3'^san madré, le rire qui retrousse les moustaches, qui monte aux joues, qui met une flamme au coin des yeux, et qui cependant n'éclate point, lui rida le visage de bas en haut.
— Voyez- vous, dit l'homme, chacun son goût : moi, je suis comme les cigognes, je ne les aime pas...
— Gomme les cigognes?
— C'est juste, vous ne pouvez pas comprendre ; vous ne savez pas les histoires du pays. Et pour-