UNE CHASSE DANS LES ILES DU RHIN
tant, il n'y a rien de plus vrai : à mesure que les Prussiens s'établissaient chez nous, les cigognes partaient. On n'en voit presque plus.
— Quel dommage I
— Dans toute la ville de Strasbourg, on ne compte plus que deux nids. Les enfants disent que c'est l'odeur des bottes d'Allemands qui les a chassées de nos prés... Moi, je crois que ce sont les Allemands, en effet, qui ont fait fuir les oiseaux, mais d'une autre manière : ils ont quasiment supprimé les marais, et alors, plus de marais, plus de cigognes... Ici, où nous sommes, il y avait de quoi pêcher, pour elles !
L'homme se leva, enfonça sur sa tête sa casquette de laine grise à oreilles, et je crus qu'il allait me quitter. Mais, ayant un moment considéré les bois et les landes, en arrière, il se rapprocha de moi, au contraire, comme si les cépées de saules et de chênes eussent pu nous entendre. Il ne riait plus; l'histoire des cigognes l'avait engagé dans la voie où l'esprit de tout Alsacien est si souvent ramené.
— Je vais vous raconter une chose que j'ai vue et qui s'est passée il n'y a pas longtemps. Monsieur, mais je ne vous dirai pas le nom du village, parce que c'est inutile. J'habite d'ailleurs le bas pays, assez loin d'ici. La charpente de la mairie a eu besoin de réparations. On m'a chargé du travail, comme de juste, et comme de juste j'ai emmené du monde pour m'aider.
io8 LA DOUCE FRANCE.
Nous étions cinq compagnons, dans la grande mansarde au-dessus de la salle des mariages, cinq dont pas un, naturellement, n'était né hors de l'Alsace. Moi, j'étais monté par une brèche que la tempête et la pluie avaient faite, dans un grenier perdu, sous le faîtage; je ne pouvais m'y tenir debout; je m'avançais, les jambes et le dos ployés, dans la presque complète obscurité, tàtant les solives et les traverses pour me rendre compte des dégâts. Tout à coup, mes pieds heurtent quelque chose. Je me baisse : c'était long, ça avait un manche, c'était couvert d'au moins trois centimètres de poussière et de moisissure. Je prends l'objet, je le jette, par la brèche, dans la mansarde :
— Eh 1 vous autres, voilà une trouvaille ! Regardez donc ce que c'est?
J'entends le bruit que fait la chose en tombant; j'entends les compagnons qui jurent après la poussière ; j'entends Pierre qui m'appelle d'une voix que je n'oublierai de ma vie : « Léon? Descends! Fais pas de bruit... C'est sérieux... Descends voir? »
J'arrive, noir comme un ramoneur, en haut de l'échelle ; je croyais qu'ils voulaient rire, et je riais. Mais non. L'un disait : « Ferme la porte, Jean, et fais attention qu'on ne monte pas! Ça ne serait pas drôle! » Je me débarbouille d'un revers de main. Je descends. Je vois le plus ancien de nous, Jean justement, qui avait à la main... je peux vous le dire, à
UNE CHASSE DANS LES ILES DU UIllX. U19
VOUS : un drapeau français. Il le tenait penché, et Tétoffe pendait, bleu, blanc, rouge, devant la fenêtre... C'est un homme fort, Monsieur, et qui ne se trouble pas quand la charpente est haute et que les jeunes ont peur. Il était brigadier de cuirassiers en 1870. Eh bien! il tremblait de tout le corps, en tenant son drapeau. Les autres avaient aussi la mine pâle, comme s'ils voyaient revenir une âme. Et ils n'avaient d'yeux que pour l'étoffe qui pendait. Et ils parlaient bas, tous.
— C'est le maire, l'ancien, qui l'avait caché là, dans le grenier perdu.
— Bien sûr, au temps de la guerre.
— Il n'aura pas voulu le livrer; il aura dit aux Allemands : « Le drapeau, Messieurs, je ne l'ai plus, cherchez! »
— Brave garçon !
— Les couleurs sont fraîches encore.
— Il était enveloppé.
— L'aigle est cassé au bout.
— Baisse un peu le bras, Jean; on pourrait le voir par la fenêtre.
— Recule-toi plutôt... C'est ça... On ne peut plus te voir de la route...
— Faut pas qu'il soit pris, celui-là! dit Jean.
— Non! Non!
— Où le mettre?
Nous formions cercle autour du drapeau, comme s'il avait été tenu par le colonel. Moi, j'ai répondu :
IIO
— Où il a déjà fait son temps de service et son rengagement. Je me charge de fermer la brèche. Ils ne se douteront de rien, puisque personne de nous ne trahira.
Les camarades furent de mon avis. Alors, Jean, qui était le plus ancien, releva la hampe, attira Tétoffe avec sa main, et la colla contre sa bouche. J'ai entendu le baiser. Puis Jean nous a fait signe. Chacun s'est approché à son tour, et a embrassé le drapeau. Moi, je l'ai roulé, je l'ai reporté là-haut, j'ai fermé la brèche... »
AUX MANŒUVRES ALLEMANDES. m
L'homme esquissa le salut militaire, et, me regardant avec un air de défi :
— Il dort le drapeau de France! Personne ne saura où : pas même vous. Adieu, Monsieur!
Je le vis s'éloigner, tranquillement, par le sentier qui suit la lisière du bois. Il commençait à faire froid. L'air, dans les hauteurs, rosissait. Les coups de fusil de mes compagnons de chasse ne faisaient plus qu'un bruit de capsule, tout au loin, et, près de moi les faisans des îles du Rhin, sachant que le danger était passé, se branchaient et criaient la mort du soleil, qui descendait, invisible, dans la brume des Vosges.