I. Vicomte de Vogué, Ceux de Bir-Taouil
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ils avaient vécu sous sa domination, avant 1870, « au temps français », comme on dit là-bas, et ils étaient capables de sacrifices pour ce qu'ils aimaient. Jean-Joseph grandit sous le régime allemand; il fut envoyé à l'école allemande. Les parents ne savaient pas que leur âme revivait si fidèlement dans leur fils, et que le petit avait un secret. Quand il eut quatorze ans, Jean- Joseph demanda à parler à son père, qui, pour être bien seul avec lui, et pour bien lui voir le visage, l'emmena près de la fenêtre.
— Voilà, dit l'enfant : je voudrais être officier.
— Pas en Allemagne, je suppose?
— Non, en France.
— Mais, mon petit, tu n'y arriverais pas, à être officier, tu ne sais pas même le français... Tu es trop jeune pour raisonner de tout cela avec moi. N'en parlons plus.
Il n'en fut plus parlé pendant trois ans. Le père Fiegenschuh pensait souvent à ce qu'avait dit son fils. Il avait vu d'autres petits Alsaciens déclarer qu'ils seraient soldats de la France, persévérer dans leur projet, et s'engager dans la légion étrangère. Mais ceux-là, ils n'étaient point revenus au pays. La loi allemande ler. considère comme déserteurs, les condamne h une amende de 600 marks, leur interdit de reparaître sur le territoire d'Alsace-Lorraine, et, s'ils passent la frontière, ordonne de les arrêter et de les jeter en prison. « Faudra-t-il donc,
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songeait-il, que mon Jean-Joseph quitte la Robertsau, et l'Alsace, pour n'y jamais revenir? » Et il. n'osait pas prononcer avec ses lèvres, même tout bas, la réponse qu'il ferait si, une seconde fois, son fils lui disait : « Je veux être officier, en France. » Elle demeurait cachée dans son esprit. Mais elle était déjà prête, parce que le père Fiegenschuch avait le cœur tout français.
Jean-Joseph, quand il eut dix-sept ans, renouvela sa demande. Et le père répondit : « Oui. »
Le jeune Alsacien ne pouvait s'engager que dans la légion étrangère. Il devient donc soldat au 2' régiment étranger, passe dix-huit mois en Algérie, et y apprend le français, puis il est désigné pour servir au Tonkin. Après quatre années, il revient en France avec les galons de sergent, entre à l'École de Saint-Maixent, et voit enfin se réaliser son rêve : il est nommé sous-lieutenant, après les examens de fin d'études, en août 1895.
Ses parents, ne pouvant l'appeler près d'eux, en Alsace, étaient venus, plusieurs fois, le voir en territoire français. Dans l'été de iSgS, le père ne manqua pas de venir, pour saluer et pour embrasser « son » officier. Jean-Joseph n'était pas seulement la gloire de sa famille, il était le soutien de l'ouvrier qui vieillissait, et auquel il envoyait une grande partie de sa solde. « xMon enfant, dit le père, tu vas commandera présent; sois bon avec tes soldats. » Fiegenschuh répon-
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dit : « Je maintiendrai fermement la discipline, mais je serai bon. »
C'est là une belle devise militaire. Fiegenschuh y fut fidèle; les soldats qu'il commanda par la suite, Français, Annamites, Tonkinois, tirailleurs noirs, l'admiraient comme le plus brave et l'aimaient comme le meilleur des chefs. J'ai demandé à ses camarades :
— Quel était son défaut, dans le commandement?
Ils m'ont répondu :
— Au combat, il n'en avait pas. En temps de paix, ou, si vous préférez, dans les semaines où nous n'avions ni grandes marches à faire, ni alertes à prévoir, on pouvait lui reprocher son extrême indulgence pour les défauts de nos tirailleurs. Il avait tant d'admiration pour le courage de ses noirs et pour leur dévouement, il était si fier d'eux au danger, qui n'est point rare là-bas, que, trop facilement, il fermait les yeux lorsque ses hommes s'enivraient. C'est un des vices des noirs.
— Tous les blancs n'en sont pas exempts!
— Ils s'enivrent avec la bière de mil. Quand ils sont ivres, eux et leurs femmes qui vivent dans les postes, ils se battent. Nous disions quelquefois : « Mon cher Fiegenschuh, ils font un vacarme affreux. Nous aurons des blessés avant la nuit. Vous devriez sévir! — C'est vrai, répondait-il, les pauvres enfants, ils s'amusent un peu bruyamment; mais laissez-moi faire :
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je vais les emmener pendant quinze jours dans la brousse, afin de les changer d'air. »
Et il partait pour la brousse, qui était son élément.
Les regrets furent unanimes quand on apprit la mort de Fiegenschuh, mais la grande douleur, vous le devinez, fut celle du père et de la mère. Le père était devenu aveugle. Il ne sortait plus guère de la petite maison de la Robertsau et du jardin qui en fait le tour. C'est là que, le 17 février 191 o, un Alsacien, rédacteur du Nouvelliste d'Alsace-Lorraine , et un autre Alsacien qui habite Paris, allèrent trouver les deux vieux. Ils ont raconté leur visite. « Au nord de Strasbourg et de l'Orangerie, écrit l'un d'eux, près du Rhin, à la Robertsau, je viens de passer une heure tragique chez le père et la mère du capitaine Fiegenschuh.
« Ils habitent une maisonnette de deux pièces, blanche, aux volets verts, entourée d'un tout petit jardin ouvrier. Ces Wissembourgeois sont fixés là depuis cinquante ans. Là est né et a été élevé le capitaine.
« Dans la pièce minuscule et sombre, une sorte de cabine de bateau, M. et M™® Fiegenschuh sont dans la douleur et l'attente... Ils attendent des détails, et peut-être aussi une certitude.
« Le père s'est dressé. C'est un de ces grands Alsaciens bâtis en soldats, tels que les a popularisés le crayon de Régamey; le frère du père
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Fiegenschuh a été tué à Sébastopol. Et, debout, il attend, avec cet air d'impuissance douce qu'ont les aveugles; son œil droit est fermé et le gauche est complètement voilé par la cataracte. Tristement, mais fidèle à la tradition alsacienne d'hospitalité, M™^ Fiegenschuh, charmante vieille en bonnet blanc, nous accueille. Le vieux père répond aux questions des visiteurs. Il dit ses souvenirs du temps que Jean-Joseph était jeune, il parle des lettres qu'il a reçues de son fils pendant les longues années d'absence, et de la dernière, où le capitaine annonçait qu'il allait bientôt revenir en France. La mère les apporte, ces lettres, et aussi les petits bouts de ruban que le glorieux enfant glissait pour eux dans l'enveloppe et leur envoyait, lorsqu'il était décoré de quelque ordre nouveau.
« Peu à peu, le vieux Fiegenschuh s'anime, et sa douleur s'irrite :
« — Certains journaux allemands, s'écrie-t-il, « ont dit que mon gars n'avait rien à faire à « vingt-cinq kilomètres d'Abécher. Ils ont l'air « de dire qu'il a eu tort, que c'est bien fait, « qu'il n'a pas bien servi la France I Mais on « m'a dit que le ministre français a dit le « contraire : c'est ça qui compte! La mort du « gars ne regarde pas les Schwob ! »
« Comme, tout à coup, la maman éclate en sanglots, et se met à dire : « Nous ne le reverrons plus ! » le père se redresse de toute sa haute taille; il proclame doucement : « C'était
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« un soldat! Il a fait ce qu'il devait! » Puis il redit, en extase, les larmes roulant de ses yeux éteints : « Légion d'honneur!... Légion d'honneur!... » La mère, redevenue cornélienne elle aussi, me passe des tout petits morceaux de rubans, rubans de la médaille militaire, de la médaille coloniale du Tonkin, de l'Annam, de la Légion d'honneur. Le père, l'âme toujours plus haute, achève : « Dieu l'a fait. Il a sans doute « bien fait. Que sa volonté soit faite ! » Et, pleurant tous les quatre, nous causons de l'utilité magnifique de cette mort alsacienne dans la lointaine France coloniale'. »
A une autre personne, qui essayait de le consoler, le vieux Fiegenschuh dit encore cette belle parole : « Monsieur, je sais que plusieurs de ma famille ont demandé au gouvernement français de faire revenir le corps de mon cher Jean-Joseph, si on pouvait le retrouver. Je m'y oppose formellement. Il aimait ses tirailleurs, ceux-ci l'aimaient. Puisqu'il est mort au milieu d'eux, c'est au milieu d'eux qu'il doit dormir son dernier sommeil. Je le connaissais assez pour pouvoir dire qu'en agissant autrement, on lui ferait de la peine ~. »
Il faut encore que vous sachiez, enfants, que la France n'a pas été ingrate envers les parents
1. Article de M. René Henry, dans le Temps du 21 février igio.