‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 39 sur 81 · Nouvelliste d' Alsace-Lorraine, n° 5o · texte numérisé non relu

Nouvelliste d' Alsace-Lorraine, n° 5o

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qui lui ont donné un tel fils. Le gouvernement leur a alloué une pension. L'archevêque de Paris a fait célébrer un service solennel, à Notre- Dame. Il a prononcé, du haut de la chaire, Téloge du héros. Le nom de Fiegenschuh, du fils du tanneur de la Robertsau, a ainsi retenti sous les mêmes voûtes qu'avaient fait tressaillir les noms de Turenne et de Condé. L'immense foule l'a recueilli, pour ne plus l'oublier. Mais quelqu'un, au milieu d'elle, l'entendit avec plus de fierté et plus de larmes que toute la France ensemble. Il était vieux, aveugle, guidé et soutenu par une religieuse toute jeune qui lui ressemblait de visage et d'émotion. C'était le vieux Fiegenschuh et qui des amis avaient offert le prix du voyage, et qui était venu d'Alsace à Paris, avec sa fille, sœur Marie-Élise, la cadette de Jean-Joseph.

L'écrivain que j'ai déjà cité, le vicomte de Vogué, a écrit, à la louange du capitaine Fiegenschuh, le dernier article qu'il devait publier. Il est mort peu de jours après. Or, à la fin de cet article, il exaltait, avec son éloquence enthousiaste, le sacrifice des combattants de Bir- Taouil; il a vu la grandeur de la nouvelle histoire militaire qu'ont commencé de vivre nos officiers, nos soldats, nos explorateurs, dans la brousse et dans les marécages, dans les forêts et dans les déserts, au Soudan, au Dahomey, au Congo, épopée dispersée à travers des espaces sans bornes, et pour laquelle il faudra bien bâtir un jour une Notre-Dame d'Afrique; il a

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rappelé la puissance de tels exemples, et il a dit : « Serai-Je trop anachronique en souhaitant que le récit du Temps, avec un bref exposé de la prise d'Abécher et du drame de Bir-Taouil, quand nous en connaîtrons tous les détails, soit lu par tous nos soldats dans toutes nos casernes, par tous nos enfants dans toutes les écoles de France? Nos voisins d'Allemagne ordonneraient certainement pareille lecture aux leurs. »

Non, mon ami, vous n'avez pas eu tort de souhaiter cela. Et c'est votre dernier vœu, pour l'honneur de la patrie que vous aimiez, que j'ai tâché de remplir.

Le Carnet du blessé.

J'ai passé quelques heures à Strasbourg, et j'ai voulu faire visite au père Fiegenschuh.

Le grand-père de l'officier, son père, que j'allais voir, le jeune homme lui-même, jusqu'au moment où il quitta l'Alsace pour s'engager dans l'armée française, ont travaillé dans la tannerie du Wacken, famille ouvrière liée à la même famille patronale. C'est un signe déjà, dans la race, qu'on avait le commandement de soi-même, qu'on ne vivait pas sur les routes, au caprice des rancunes, et qu'on savait le prix de la paix. En entrant dans la maison, j'en ai observé un autre.

La maison, elle est bien ce qu'on a dit :

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basse, couverte en tuiles plates, enveloppée, comme ses voisines de la banlieue claire, d'un jardin où trois pieds de choux, en cette saison, rappellent seuls qu'il y a des feuilles par le monde. Le vieux Fiegenschuh, qui a été prévenu, nous fait entrer, deux amis et moi, dans la pièce de réception, la « salle », en face de la cuisine. Il vient, tendant la main, au hasard, vers ceux qu'il ne peut voir. Il est très grand. Il a le visage rasé, énergique, tout éclairé par la lumière intérieure qui ne brille plus dans les yeux morts, et qui s'est répandue. J'ai souvent remarqué, chez les aveugles, cette transparence des joues, du front, des paupières. Autour de nous, le long des murs, des gravures de piété, l'Enfant Jésus, la Sainte Vierge, des saints qui ont l'habitude d'être priés. Je comprends maintenant quelle fut la source de la force et celle du sacrifice. Un poêle de faïence blanche, que surmonte le tuyau en forme de serpent, chauffe toute la maison. Nous causons. Le bonhomme comprend le français; et surtout il comprend bien ce qui est français. Nous parlons du capitaine, dont la photographie est là aussi, dans le plus beau cadre, où il y a du noir et « du doré ».

— Il vous ressemblait, dis-je au vieux. Vous deviez avoir ces yeux-là?

— C'est vrai.

Des yeux courts, un peu ronds, ardents, des yeux d'émerillon, qui voient tout, de très loin.

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Et je songe aussi que le sourire du père, le fils devait l'avoir, un sourire très bon, très bref, qui ne dure pas pour ne pas mentir.

— Ils m'ont envoyé de Paris, me dit Fiegenschuh, des carnets qui appartenaient au fils, et que vous allez voir. Je les ai reçus ces jours-ci. Comme il faut du temps! Regardez, puisque cela vous intéresse. Je voudrais bien avoir les lettres, les autres papiers. Il ne pouvait pas n'avoir que cela dans son poste d'Abécher?

Je prends l'un après l'autre trois petits carnets, couverts de notes, de comptes, de dessins primitifs représentant des profils de nègres, une femme du Ouadaï qui porte son enfant à cheval sur la hanche, des plans de maison. Entre les pages, çà et là, une fleur séchée. Un des carnets, de format long et dont la couverture grise est toute lavée de rouge, doit être le dernier que le capitaine ait tenu dans ses mains. Une vingtaine de pages seulement sont écrites. Je déchiffre les lignes, tracées au crayon, d'écriture inégale. Mais ouil Ces mots, ces cris muets, ces recommandations, ces ordres, ce sont les souffrances, et c'est la volonté maîtresse du blessé glorieux. Je devine les témoins : le lieutenant Bourreau, le commandant Brisset peut-être, les tirailleurs qui entrent dans la salle de la forteresse du sultan Doudmourrah, où est couché le capitaine, la gorge traversée par une balle. Les phrases prennent une signification héroïque, surtout les petites, impersonnelles, où la douleur dis-

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paraît devant la sollicitude du chef ou devant la joie de la gloire militaire.

Alors j'ai pris une feuille de papier, et, sous la dictée d'un ami, j'ai transcrit, pour vous, enfants, qui connaissez le drame de la prise d'Abécher et celui de Bir-Taouil, quelques pages de ce carnet du blessé.

Les voici. Lisez-les lentement, et faites vousmême le commentaire :

Pouvoir dormir ce soir!

Dis-lui que Je ne vois pas souvent Je sultan Acj'l.

Abécher est bien le repaiî'e de bîHgands.

Je m'endors, et puis je m'éveille aussitôt avec un cauchemar.

Le courrier pour Fort-Laniy est-il parti? Rendes compte au colonel des noms des morts et des blessés.

C'est la soif qui me fait tousser et baver.

Retî^ouverai-Je ma langue?

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Chaque chef de section me fera un petit rapport, feuille écolier, simple ou pliée, sur les tirailleurs qui méritent des récompenses et sur ce qu'ils ont vu.

Si vous ave^ trouvé beaucoup de poudre noire, appu/ei les couleurs d'un coup de canon.

J'en ai pleuré de joie : c'est le canon.

Pour dormir, il faut que je laisse le buste droit.

J'ai failli monter à cheval.

Je crois qu'il faudrait démolir tous les murs intérieurs, et ne laisser que les cases et le mur d'enceinte.

Je sens le lait et l'eau que je bois passer dans le chemin de la balle.

Je suis très faible, et ce que j'avale me fait tousser et déchire les tissus.

C'est un petit calibre qui m'était bien destiné.

Les os n'ont rien : sacrée chance!

Je préfère que ce soit moi.

Il faut repeupler les villages Jusqu'à la Batha.

Pas de suppuration, pas de danger,

Je deviens sensible à la douleur,

Vous êtes tellement déshabitués de voir des choses civilisées, que vous prene\ toutes ces bagatelles pour des objets de valeur.

* Je marcherai , et monterai à cheval.

Ce pauvre Léandrine doit pas pouvoir fermer l'œil.

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Beaucoup toussé, poitrine en feu. Je viens d'essayer de boire du lait, une partie est sortie par le trou.

Enfin, voici la dernière note. Il ne peut encore parler, ni monter à cheval. Mais il veut visiter la ville conquise, sa conquête :

« Commande:{ huit tirailleurs, pour me porter, et huit en armes. Vene^ avec moi, pour que je puisse voir la ville! »

La police du désert.

Entre notre Algérie et nos possessions du Niger, l'immense Sahara étend ses plateaux rocheux, ses dunes de sable tantôt fixées, tantôt mobiles et que le vent ne cesse de démolir, d'emporter dans ses tourbillons et de rebâtir ailleurs. Le Sahara barre toute l'Afrique, de l'Atlantique à la mer Rouge, passe par-dessous, reparaît en Asie, où il s'appelle Arabie. Il n'a que de rares oasis. L'aire de sa puissance déborde encore ses limites. Autour de lui, à des centaines de kilomètres en profondeur, les arbres et les arbustes commencent à diminuer de taille, même le mimosa épineux, l'un des plus résistants, qu'on appelle en Afrique l'acacia du Nil, et qui n'est bientôt pas plus haut qu'un homme, pas plus

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haut qu'un chien, pas plus haut qu'une touffe de camomille, et qui finit par disparaître. Toute la vague de verdure s'abaisse vers les grands sables, s'étale, et meurt en les touchant.

Royaume de souffrance, comme vous le voyez. Il a cependant quelques habitants et de nombreux voyageurs; il est une route; il voit passer des caravanes qui vont, pendant des mois, d'un puits à l'autre, sous le soleil torride ou dans le froid des nuits claires, les hommes marchant à côté des chameaux, et les chameaux portant de lourdes charges de mil, d'ivoire, de dattes, de cotonnades européennes, d'armes et de munitions de guerre, ou encore des blocs de sel gemme, extraites par les captifs des mines de Taodéni.

Ne cro3'ez pas, si je parle des puits du désert, qu'il y ait, au Sahara, des trous ronds et profonds, aux parois bien percées, que dépasse une margelle, sur laquelle on peut s'asseoir. N'imaginez pas un treuil, une corde, un seau pour puiser, Tune reinette qui chante dans une caverne fraîche de la pierre"! ^^ ^^ couple de roitelets qui font leur nid en" face. Non, non, ce seraient des visions de France. Là-bas, le plus souvent, les puits sont les endroits bas, incertains, éloignés quelquefois l'un de l'autre de plusieurs journées de marche, et où les voyageurs ont chance, en creusant le sol, de faire sourdre un peu d'eau. La tradition les indique, les guides les connaissent, leurs noms sont con-

serves, dans la mémoire des tribus, comme chez nous les noms de Paris, de Marseille ou de Nice.

'Taodéni

Cr&nde plaine Sans végétation

Taounent

V ^^ laounenc /

\/ Fktures pour chame.'.ux Achorat

Plaine sans véaétàtion Mabrouk

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