I. Rapport du lieutenant Morcl
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pas vingt hommes valides autour de lui. « Une balle lui fracasse le pied gauche... Il se couche la face en avant, sur le côté droit, et continue de commander. » Une seconde balle lui brise les reins. Alors, dans cette pauvre brousse rocailleuse, tandis que le combat continue, un dialogue héroïque s'échange entre les deux officiers. Le capitaine se fait étendre à côté du lieutenant, et lui dit :
— Abandonnez-moi!
— Non, mon capitaine !
— Retirez-vous sur le convoi 1
— Je ne puis pas vous laisser!
Un Sénégalais, qui entend cela, répète :
— Nous y a pas moyen laisser capitaine, nous y a tous morts ici!
Quelques secondes s'écoulent. Le capitaine a beaucoup pâli. Le lieutenant, penché vers lui, reprend :
— Quels sont vos ordres?
— Abandonnez-moi!
— Jamais !
— C'est bien. Tenez encore un peu.
Le capitaine est couché sur le dos. Il ne se plaint pas. Il a même le courage de plaisanter de sa blessure. Mais tout à coup il sent venir la mort. Il regarde le lieutenant et lui dit :
— J'espère que mon corps reposera à Tombouctou, sous les pierres.
Alors la mort est venue, et elle a emporté i'àme du héros.
LE COMBAT D'ACHORAT.
O mes enfants, écoutez ceci : le capitaine est mort, mais c'est au moment même où il a été frappé que les ennemis ont commencé à reculer On dirait que le sacrifice du chef a sauvé les soldats. Le cercle est rompu. Devant quelques tirailleurs qui les chargent, les bandits, qui n étaient plus qu'à cinquante mètres de nous se mettent à fuir. Eux, sept fois plus nombreux que cette poignée d'hommes, eux qui viennent de voir tomber le chef blanc, eux qui n'ont pas manqué d'audace jusque-là, ils ont peur, ils courent, ils vont s'abriter derrière le puits fortifie. Il est dix heures du matin.
Mais le combat continue à distance. Entre le puits et la brousse, jusqu'à cinq heures du soir, la fusillade ne cesse pas. Ceux qui restent, combien sont-Ils? Le convoi, en arrière, a aussi été attaqué. Ohl si l'ennemi pouvait compter nos soldats! Nous avons 38 tués ou blessés. Les tirailleurs valides s'endorment de fatigue, sous les balles qm les cherchent, et qui fouillent le sol Au coucher du soleil, les derniers ennemis disparaissent cependant vers le nord. Ils abandonnent 200 chameaux, 3oo bœufs, 276 ânes volés aux caravaniers de la caravane du sel... ' Le lendemain, les blessés qui peuvent se tenir en selle remontent sur leur méhari; le corps du capitaine Grosdemange est porté en travers, enveloppé dans un sac de cuir, sur le dos d'un chameau,- et la retraite, bien ordonnée, se poursuit pendant onze jours. C'est le sergent Roi-
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land qui panse les blessés, comme il peut, et il n'en perd pas un. C'est le lieutenant Morel qui veille à tout, ordonne les haltes et les départs, renouvelle la provision d'eau, place les sentinelles autour des bivouacs, maintient, par son exemple et par la confiance qu'il inspire, le courage de ces vainqueurs épuisés.
Le huitième jour, le sergent noir DiaraFofana succombe aux quatre blessures qu'il a reçues. Et le lieutenant décide que le corps de ce brave, comme celui du capitaine, sera porté jusqu'au pays où il y a des vivants qui habitent et qui se souviendront. Le lo décembre, à onze heures, pavillon tricolore en tête, la colonne rentre à Bou-Djébiha.
Pendant qu'elle s'avançait ainsi vers le sudouest, l'immense troupeau repris aux pillards descendait plus au sud, conduit par deux guides indigènes. En faisant prendre cette route au troupeau, le lieutenant Morel espérait que les propriétaires détroussés, les marchands qui avaient loué des bêtes de charge, les pasteurs qui les menaient à Tazalay, pourraient retrouver leur bien. Car on savait que ces pauvres gens, que la peur maintenait à de grandes distances de la colonne, suivaient cependant notre marche, attendant de notre victoire, ou de notre défaite et de la confusion qui s'ensuivrait, quelque réparation du dommage dont ils avaient souffert.
Et voici qu'en effet, de pâtura-ge en pâturage,
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le troupeau diminuait. Les Arabes venaient reconnaître les animaux portant leur marque ; ils emmenaient les chameaux et les chamelles, les bœufs, les ânes et les ânesses, disant :
— La France est juste, car elle ne garde pas le butin de guerre, et elle le rend aux malheureux.
Les nomades qui n'avaient souffert que de rinquiétude et des récits qui couraient le désert, reprenaient leur lente caravane vers les mines de Taodéni. Ils chargeaient le sel, ils se dispersaient ensuite à travers toute l'Afrique, et partout ils disaient :
— La France est brave : nous n'avons pas été attaqués cette année, et nous avons fait en paix l'azalay, parce qu'elle a mis en fuite le rezzou.
Les tirailleurs, au camp de Bou-Djébiha, ayant rendu les honneurs militaires à leurs camarades disparus, causaient aussi de la France, et ils disaient :
— La France est bonne. Elle a soigné les blessés aussi tendrement qu'elle a pu. Elle a honoré la bravoure de Diara Fofana, comme elle a fait pour le chef blanc, pour le capitaine dont le corps reposera à Tombouctou, sous les pierres, devant le désert où il a tant marché pour la justice.
NOS MARINS Le forcement des passes de Ménam
(i3 juillet 1893).
Au mois de juillet 1898, le gouvernement français, qui avait à se plaindre du royaume de Siam, résolut, après avoir longuement et vainement négocié, de faire une démonstration navale devant la capitale. Deux petits navires, l'aviso rinconstant et la canonnière la Comète, reçurent l'ordre de franchir la barre du Ménam, dans la soirée du i3, de remonter le fleuve jusqu'à Paknam, conformément aux traités en vigueur, puis, profitant de la nuit, de continuer leur route, et d'être le lendemain, jour de la fête nationale, aux côtés du stationnaire le Lutin, en face de la légation de France, à Bangkok.
L'entreprise était audacieuse, de pénétrer ainsi, avec de si faibles forces, au cœur d'un pays très mal disposé pour nous, qui pouvait, d'une seconde à l'autre, se déclarer ennemi faire couler nos navires, ou les laisser passer, puis fermer la route et les retenir prisonniers. Il suffisait même, pour qu'elle devint périlleuse, de beaucoup moins. Les Siamois n'avaient qu'à éteindre les phares et à enlever les bouées, pour que rinconstant ou la Comète, ou tous les deux ensemble, eussent de grandes chances de s'échouer, parmi les bancs de vase et de sable qui