LE NOM DES BŒUFS DE FRANCE
de rentes vivants, luisants, dont la valeur ne baisse guère sur les marchés voisins. Un Jeune gars les conduit, parfois un homme. Il siffle pour enhardir les bêtes. Autrefois, il chantait, et J'ai entendu, dans ma Jeunesse, d'admirables voix, rythmées sur la lenteur des bœufs, accordées à l'ampleur des campagnes, et qui nous apprenaient, de loin, qu'on commençait les grands labours d'automne chez Bouvet, de la Ravardière, ou chezMénard,de la Bellangerie. La chanson était grave, la même pour les pays de grande culture, fleurie à peine, ici et là, de quelques notes ajoutées par le caprice d'un valet plus joyeux, plus poète ou plus fier de sa voix. On appelait cela « noter » ou « arauder » ; en quelques provinces, on disait « brioler », par exemple en Berry. On cite des maîtres brioleux, qui furent célèbres et sont encore nommés, comme ce grand Renaud, de Fontenay, dont un vieil auteur a écrit : « On assure que, lorsqu'il labourait dans le chaumoi de Monlevic, et que le temps était saige, on l'accoutait brioler du biau mitan de la grand'place de la Châtre, » c'est-à-dire de plus d'une lieue de son labour. Quelle puissance de voix! Et que chantait-il ainsi, le grand Renaud? Tout simplement les noms enlacés de ses bœufs. Et il en avait dix!
Ça Gaya, Sarzé, Guivé, Fauviau, Charbonniau, Varmé, Gerison, Morin, Rossigneux, Châtain,
Eh! eh! eh! mes maignons!
Eh! mes valets, allons M
Dans le Valromey, qui est une haute vallée de l'Ain; dans la Savoie, toute voisine, et qui fit partie, autrefois, du royaume de Sardaigne, il n'est pas surprenant que les bœufs de labour se nomment encore : Lombard. Dans la Nièvre, pays d'élevage, pays de collines, dont les pentes sont boisées et les creux en herbages, les bœufs, qui sont de robe claire, s'ils sont piquetés comme des grives, s'appellent Griveau; s'ils sont couleur d'or, Jaunet; s'ils viennent duMorvan, ils s'appellent Montagne. Il y a aussi beaucoup de Rossigneaux, et l'on doit remarquer ici, comme en maintes chansons de l'ancienne France, combien le souvenir de l'oiseau chanteur par excellence est cher au laboureur :
« Par derrière chez mon père, Il y a un bois joli, Le rossignol y chante Et le jour et la nuit. »
Les laboureurs du Bourbonnais ne se mettent point en frais d'imagination : Frisé, Barré, Belle-Oi^eille , Le Jaune, Le Bel, leur paraissent des désignations suffisamment sonores. Quelquefois, ils nomment le bœuf du nom de la ville où ils l'ont acheté : Le Dompiet^re, Le Lapalisse, et
I. Ces paroles ont été recueillies par un écrivain ami de la campagne, M. Hugues Lapaire.
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cela ressemble, vous le voyez, à des noms de vaisseaux cuirassés. Mais les Auvergnats, qui ont de grands troupeaux, et qui les mènent paître dans la montagne, sont oblige's de chercher et d'inventer, pour de'signer les bêtes. Ils les désignent en patois, bien entendu. Et voici les noms que les échos des montagnes de Saint-Flour répètent le plus souvent : Mar^//// (qui a le pelage blanchâtre); Saoïer {nom donné aux animaux de la race pure d'Aubrac, dont le poil est couleur de paille); Libroii (couleur de lièvre, du mot patois lèbre); Fiéf'OJi (le bœuf qui a la tête bien faite et de la physionomie); Dragoun (le Dragon); Mel- Jou (celui qui ressemble au miel). Aux environs de Clermont-Ferrand, le bœuf dont la robe est de teinte vineuse se nomme Violetto, et celui qui a la tête blanche Calodo. Les arrondissements d'Aurillac et de Mauriac possèdent en nombre des Botirrot (le bœuf qui est fort), Qiieirrell (le bœuf du coin de l'étable), Mouscal (le moucheté), Poris (le Parisien, ardent et d'humeur vive), et des vaches qui s'appellent La Marquise, ou La Fauvette, ou La Dorée. La Bretagne est également riche en noms bien inventés, quoique les troupeaux y soient moins nombreux qu'en Auvergne. Il faut songer que les Bretons appartiennent, comme les gens d'Auvergne, à la race celte, Imaginative par excellence. Les pâtours de plusieurs cantons de Bretagne appellent leurs bœufs : Cafnus (ce qui veut dire blanc), Taiipin (couleur de taupe), Lézard, Doucement, et leurs vaches ou
génisses : Gare-Rouge , Gare-Nesse, Jonc d'or, Collet d'or, Dadie (cerise), Castille, Jambe d'Argent
Partout où j'ai vécu, ou passé, dans les campagnes françaises, j'ai écouté les voix des hommes qui conduisent le harnais, ou des enfants qui, le soir, ramènent à Tétable les bêtes lâchées dans les herbages; partout j'ai trouvé la note personnelle de la province et un petit nombre de noms communs à tout le pays : Rougeaud est du nombre, et aussi Gaillard. Il y a toujours quelques syllabes, ordre, encouragement ou reproche, qui vont exciter l'obscure intelligence de la bête, compagne de travail. Parfois, ce sont de vrais monologues, les imprécations des toucheurs de bœufs ou des gardiens! Je me rappelle avoir regardé, sur un guéret en pente des Hautes-Pyrénées, deux jolies petites vaches béarnaises qui tiraient, de leur mieux, une charrue légère. L'homme qui tenait l'aiguillon ne cessait de leur faire des discours : « Eh! La Mascarine, criait-il, eh ! La Cardine, vous n'aurez pas à souper, ce soir, si vous êtes paresseuses. Eh! mes belles, encore un effort! encore un! La montée va s'adoucir! Eh! Cardine, eh! Mascarine, la fraîche luzerne qu'il y a là-haut, chez nous ! chez nous! » Les noms, sans aucun doute, les deux braves bêtes les entendaient, mais je crois vraiment, à la manière dont elles tiraient, qu'elles comprenaient même un peu au delà.
LES BOUTONS DE FRANÇOIS GUIMARD. 2i5