DEUX HISTOIRES DE L'ANCIENNE FRANCE
Les Boutons de François Guimard.
Je ne sais plus la raison qui m'avait amené à Périgueux, mais je me souviens bien nettement de la visite que je fis, à quelques lieues de là, chez mon ami de Rues, et de l'histoire qu'il me conta. Nous étions sortis, après dîner, du logis très modeste où mon ami, ayant atteint la quarantaine, continue la tradition de tous ses aïeux, qui faisaient deux parts de leur vie, et donnaient l'une au service du Roi, l'autre à leur terre périgourdine. Nous traversions la cour carrée, — château au fond, servitudes à droite, ferme à gauche, grille toute rouillée en avant, — et j'observais, une fois de plus, combien les petits gentilshommes ruraux de l'ancienne France vivaient près du paysan, si près qu'une même glycine ou qu'un même brin de lierre passait d'un toit sur l'autre.
— Ces voisinages, disais-je, sont un signe : ils eussent été intolérables, ils n'eussent pas subsisté, si ce qu'on nomme la guerre des classes avait sévi dans le passé. Entre vos grands-pères qui habitèrent ici, et leurs fermiers qui habitèrent là, côte à côte, pendant trois siècles, tous les historiens du monde ne me feront pas croire qu'il n'y eût point, habituellement, la paix.
2i6 LA DOUCE FRANCE.
— Il y avait mieux, répondit mon ami : il y avait souvent de belles amitiés. Venez avec moi.
Nous allâmes un peu au delà de la grille, jusqu'à l'endroit où la pente devenait rapide, chaumes caillouteux, sans arbres, sans haies, qui rejoignaient, en bas, un chemin déjà presque effacé par la brume, et se relevaient en collines rondes, tachetées de quelques bouquets de bois. Toute la lumière du soleil disparu vibrait encore dans les hauteurs du ciel, et donnait aux terres souples l'apparence de nuages, séparés par des ombres qui étaient des vallons.
— Voyez-vous, dans le creux à droite, dit mon ami, un point plus sombre? Cela paraît loin, et cependant nous ne sommes pas à quatre cents mètres de la ferme du Pont et de ses vieux ormes. Là vivait, au temps de la Révolution, François Guimard,un des trois fermiers du domaine, un homme jeune encore, décidé, entendu aux affaires, haut d'honneur, et que les gens du pays avaient surnommé le Marquis. Mon arrière-grand-père et mon arrière-grandoncle avaient émigré. Mon arrière-grand'mère était demeurée ici avec ses enfants, et comme elle en avait huit, les lois libérales de l'époque ne confisquèrent que la moitié de son bien. Mais la moitié d'un bien qui n'est pas grand, c'est peu de chose, et la digne femme fut bien embarrassée, quand elle reçut, un jour d'automne, une lettre datée de Coblentz, et qui
disait : « Venez-nous en aide! Nous sommes sans subsistance, et gueux parmi les pauvres. Empruntez, aliénez; ce que vous nous enverrez sera, je vous l'assure, employé à d'autres usages qu'à ces parties de brelan que j'aimais faire autrefois avec mon fermier du Pont. » Comment M™^ de Rues trouva-t-elle les soixante louis qu'elle n'avait pas, c'est ce qui n'est pas venu jusqu'à moi. Mais elle les eut, en bonne monnaie d'or, à l'effigie des rois très chrétiens, et alors elle manda François Guimard, dont elle se souvenait que M. de Rues prenait toujours conseil dans les cas difficiles. Il vint, dans la grande salle du logis, toute muette malgré la présence des huit enfants.
— Marquis, tu me vois une fois de plus en peine. Monsieur a demandé de l'argent, et voilà soixante louis que je voudrais lui envoyer. Crois-tu que je puisse les confier à la poste?
— Non, ma foi.
— Charger mon fils aîné...?
— Il est trop jeune.
— Espérer une occasion?
— Il n'y en aura pas.
— J'en ai peur. Mais alors, Marquis?
— Alors, Madame, le mieux est que j'aille..
— A Coblentz!
— Je vais bien aux foires.
— Tu ne sais pas la route!
— Je la demanderai.
— Tu ne sais pas la langue!
2i8 LA DOUCE FRANCE.
— J'écrirai le nom des villes où Je veux aller!
— Et que de dangers tu vas courir!
L'homme fronça les sourcils, et leva le visage
qu'il avait long et fin, terminé par une barbiche, et assez pareil, disait-on, à celui de feu Monsieur le cardinal de Richelieu.
— Si vous ne vous fiez pas dans mon courage, dit-il, ce n'était pas la peine de me faire venir. Laissez-moi libre de cacher l'argent comme je l'entendrai, et je vous promets de le porter à Monsieur, et de rentrer au Pont-d'en-bas sur les jambes que voilà.
Mon arrière -grand'mère ne pouvait guère refuser. Elle accepta. Six jours furent dépensés en préparatifs. Le septième, François Guimard monta de nouveau au logis, un solide bâton ferré à la main, coiffé d'un feutre à large bord et vêtu d'une veste, d'un gilet et d'une culotte de futaine brune.
— Les voleurs seraient attrapés s'ils fouillaient dans mes poches, dit-il en riant, ils n'auraient pas l'argent de mon maître!
Et il expliqua son secret devant les enfants émerveillés.
— Combien de gros boutons sur ma veste? demanda-t-il.
— Dix, Marquis!
— Bien compté ! J'ai mis moi-même quatre louis dans chacun, entre le bois et la futaine, ça fait quarante. Et combien de petits boutons sur mon gilet?
— Dix encore.
— A deux louis par bouton, les soixante louis sont donc en sûreté. Au revoir, Madame, je pars pour Coblentz!
— Au revoir, mon brave Marquis ! Que Dieu te garde!
Le voyage fut long, comme vous pensez. Il dut être curieux. Malheureusement, Guimard n'a point écrit ses aventures. Quelles fatigues! Quelles ruses pour déjouer les soupçons! Quelles rencontres et quelle solitude! Itinéraire de Périgueux à Coblentz, sous la Révolution, par un paysan en sabots! Voyez-vous ce récit! J'en ai dix versions dans l'esprit, et pas une ne peut être la vraie. François Guimard arriva vers la fin de mars, un soir, très tard, dans la ville étrangère, et il demanda son maître. Mais le soldat auquel il s'adressa n'entendait pas le français; il invita, d'un geste très sommaire, le voyageur à le suivre, ouvrit la porte d'une grange, « et m'indiqua dans l'ombre, raconta plus tard François, une litière de foin, où étaient couchés des hommes de plus d'un pays et de plus d'une nation. J'étais trop las pour dormir, trop ébaubi aussi de tout ce que j'avais vu, et onze heures de la nuit sonnèrent, puis minuit, puis une heure. » A ce moment, il allait prendre son sommeil, et déjà il cherchait dans le foin la place pour sa tête, lorsque deux des dormeurs, à quelques pas de lui, s'éveillèrent et se mirent à causer. Une petite lueur d'étoiles passait par
une lucarne avec la brise. Et Tun dit, d'une voix chaude et irréfrénée qui trahissait le Midi :
— Mei deivi que faî fré mai eici qu'en Périgord?
— Qu'ei be vrai : qu'ei deija lou printems chas nous.
François Guimard s'était dressé tout debout; il avait reconnu son patois.
— Mon maître, cria-t-il, c'est moi qui suis venu !
— C'est toi. Marquis, c'est toi?
Et, au milieu de la grange, trois hommes s'embrassèrent en pleurant : mon arrière-grandpère, mon arrière-grand-oncle et le fermier Guimard.
Ils avaient beaucoup à se dire : mais, Guimard, qui venait de France, parla plus que les autres. Il donna des nouvelles du logis, de madame, des enfants, des pauvres semailles, qu'on essayait de faire quand il fallut quitter le Pont d'en bas; il raconta son voyage, et comment il n'avait point été volé en route. L'aube se levait, qu'il n'avait pas fini de répondre aux questions de l'exilé. Il prit alors un air navré.
— A présent, dit-il. Monsieur, j'ai à vous demander pardon.
— De quoi, grand Dieu?
— Je ne vous apporte pas tout l'argent que madame m'a confié.
— Mais, mon ami...
— La distance était longue, les auberges
étaient chères : monsieur, il me manque deux boutons!
Il se remit presque aussitôt, étant de sang léger, et ajouta en riant :
— Deux petits, par exemple !
M. de Rues, qui me disait ce souvenir de famille davant la grille du logis, en vue de la ferme qu'avait habitée François Guimard, m'apprit que cet homme admirable, revenu, comme il l'avait promis, en pays de Périgord, y avait vécu jusqu'en 1820.
— A-t-il laissé des enfants?
— Un fils, qui, hélas ! a quitté le domaine, et est allé s'établir aux environs de Sarlat.
— • Et aujourd'hui, existe-t-il quelqu'un de son nom?
Mon ami chercha un instant.
— Oui, dit-il, une petite fille, qui s'est faite religieuse. On m'a assuré qu'elle avait été envoyée en Italie, mais je ne saurais vous dire en quelle ville. Le lien est rompu. Sait-elle qui nous sommes? Sait-elle même l'histoire de son aïeul?
Eh bien! oui, elle la savait. J'ai retrouvé la sœur Guimard. Un jour de juin dernier, voyageant en Italie, j'avais pris un train matinal qui m'avait amené sur le bord de la mer, au sud de Rome. Quand la chaleur fut tombée, — ■ c'est une chute, en cette saison, qui n'est jamais
complète, — je quittai VOsteria del faro, pour me promener sur la plage, au bout de laquelle j'apercevais la silhouette guerrière d'une petite ville.
— Vous n'avez que trois kilomètres à faire, me dit l'hôtelier, et quand vous serez rendu, demandez à la directrice de l'école la permission de regarder par la fenêtre. Elle est Française ; elle vous recevra bien.
— Comment se nomme-t-elle?
— Sœur Sainte-Emérance, ou sœur Guimard, si vous voulez.
— Guimard, vous êtes sûr?
— Per Bacco ! fit-il en levant les épaules, puisque je vous dis qu'il y a vingt-sept ans qu'elle élève les enfants de la contrée !
Je doutais encore. La promenade fut de celles qui ne meurent plus dans le souvenir : à droite la mer Tyrrhénienne, d'un bleu si profond que le ciel pâlissait au-dessus d'elle; à gauche des falaises couleur d'ocre, aux pentes desquelles éclataient des gerbes de géraniums, de grenadiers et de genêts, et, devant moi, les remparts de la petite ville, qui ne devait loger que des pauvres et n'avait donc pas perdu sa silhouette féodale. Quand j'eus monté une infinité de marches taillées dans le rocher, traversé les ruelles pleines d'ordures, et une place enveloppée d'architectures toutes noires, magnifiques comme le passé de la ville, je sonnai à une porte qu'un gamin m'indiqua de son pouce renversé.
Une religieuse m'ouvrit. Elle ne ressemblait pas du tout à M. le cardinal de Richelieu : figure ronde, yeux noirs et vifs dans des paupières lasses, des lèvres calmes, façonnées par la prière et la piété. Je me nommai; je demandai sœur Guimard.
— C'est moi, monsieur.
— La petite-fille du fermier du Pont d'en bas, en Périgord? la descendante de cet homme admirable qui traversa à pied toute la France pour secourir son maître émigré?
Elle se mit à rire...
— Bah! Bah! que ce sont là de vieilles histoires! Je n'ai pas le temps d'y penser. Nous avons tant d'enfants à débarbouiller, que nous vivons tout entières dans le présent. Et vous venez de France?
Je compris que, comme tant d'autres filles du cloître, elle ne voulait pas parler de sa noblesse. Je répondis, pour en être plus sûr :
— Oui, madame la supérieure.
Un vrai rire sonnant, naïf, de tout l'être primitif, le rire de la paysanne périgourdine, fit se dresser les têtes curieuses d'une trentaine de petites filles qui jouaient bruyamment dans la cour.
— Oui, oui, belle madame, en effet! Belle supérieure! Huit Filles de la Croix, les huit béatitudes dont sept italiennes, des enfants, des gélines (elle disait des gélines pour des poules), et des chats, voilà mon royaume !
Contente tout de même, en vacances pour dix minutes, parlant français, ce qui ne lui arrivait pas souvent, elle me fit visiter la première classe, la seconde, la troisième; elle ouvrit la porte qui donnait sur le chemin de ronde, en pleine lumière, à cent pieds au-dessus de la plage. On était comme sur la plateforme d'un phare, dans le vertige de l'air et de la mer en feu.
— Notre jardin, dit-elle. C'est là que, le soir, nous prenons notre récréation.
Le « jardin » avait la largeur du rempart, deux mètres peut-être, et une quarantaine de mètres de longueur. Et, comme il était dallé, de grosses dalles scellées l'une à l'autre par des crochets de fer, rien n'y pouvait pousser. Mais sur le mur crénelé qui bordait, à hauteur d'appui, ce chemin de ronde, les sœurs avaient mis, de distance en distance, des pots de fleurs, géraniums, pâquerettes, fuchsias, que le vent agitait sur leur tige. Au bout du promenoir, les pots de fleurs étaient plus rapprochés, ils se touchaient. Sœur Sainte-Emérance ouvrit une dernière porte, et s'agenouilla. Je vis, au fond d'une salle blanche, un autel de bois, six chandeliers, un tabernacle.
— Regardez, dit-elle tout bas, avec cet air de tendresse qu'elles ont quand elles parlent de Dieu, regardez : Il voit d'ici ce qu'il a créé.
C'était bien la digne fille du vieux Guimard. Elle avait tout : la gaieté, la bravoure et la foi.