LA LEGENDE DE VAIRE
uns aux autres, et ils secouaient la tête, et ils s'en allaient chacun chez soi. L'un disait : je suis trop vieux. L'autre disait : je suis trop jeune. Ceux qui n'étaient ni jeunes ni vieux disaient : je suis trop pauvre.
Car, en ce temps-là, les chemins n'étaient pas sûrs. Des bandes pillardes tenaient la campagne. On avait chance d'en rencontrer quelqu'une, en traversant toute la France et la moitié de l'Italie. Et même si on leur échappait, si on se tirait sain et sauf du voyage, sans aventure de grande route, il y avait les hôteliers, gens redoutables d'une autre manière. Ils étaient nombreux, de Vairé jusqu'à Rome. Ils prenaient cher. Qui pourrait supporter tant de frais? La bourse d'un seigneur aurait à peine suffi.
Voilà ce qu'on pensait à Vairé. Un jour pourtant, deux jeunes hommes se mirent à parler comme personne avant eux n'avait fait. Ils parurent sur la place, un dimanche, se donnant la main, et ils dirent :
— Nous irons 1
On ne voulut pas les croire d'abord.
C'étaient deux hommes quelconques, deux simples que rien jusque-là n'avait distingués de la foule, ni leur mine, ni leur courage. Les voisins dirent :
— Vous, êtes fous !
Ils répliquèrent :
— Nous verrons le Pape, et nous lui demanderons les reliques pour notre église de Vairé.
Quand on les vit si décidés, on fit dire une messe des morts, en prévision du triste sort qui, sûrement, serait bientôt le leur. Et ils partirent, n'ayant de ressource que leur grande foi, leur grande jeunesse et leur bâton.
Adieu Vairél Les voilà loin. Ce que fut le voyage, personne n'a pu le dire. On ne peut que le deviner. Ils voyageaient à petites journées, quêtant leur pain, couchant dehors, ne faisant de détours que pour chercher les ponts. D'autres auraient en chemin oublié le but du pèlerinage; ils se seraient laissé prendre à la douceur d'un pays neuf, aux récits des marchands qui conseillent de bien vivre et de s'arrêter parfois dans une auberge renommée; ils se seraient mariés peut-être en pays d'Arles ou d'Avignon, sans plus songer à l'église blanche.
Eux, ils allaient tout droit, jamais las, dans la poussière ou dans la boue, ayant dans l'âme un seul souci, qui n'avait pas changé. Et ils arrivèrent à Rome, à la veille du grand jubilé de l'an i3oo, et ils furent reçus par le Pape, alors Boniface VIII, qui leur donna beaucoup de reliques, et même un petit âne pour les porter.
Ils repartirent, le cœur content, mais bien moins jeunes qu'ils n'étaient venus. Qu'était-il arrivé? Avaient-ils voulu pèleriner dans toutes les églises de la Ville Éternelle? Se trompèrentils de route? Furent-ils arrêtés par les voleurs, par la maladie, par la douceur du soleil et des
23o LA DOUCE FRANCE.
pays d'olives? Avaient -ils une bonne raisor d'être en retard, n'en avaient-ils qu'une demie! Je l'ignore. On ne doit pas les accuser. Ce qui est sûr, c'est que beaucoup d'années se passèrent avant qu'ils fussent de retour.
A Vairé, on les croyait morts. Les compagnons de leur jeunesse avaient disparu, ou bien ils étaient devenus grands-pères. Ceux qui avaient assisté, petits enfants, sur le bras de leur mère, au départ des pèlerins, commençaient à compter parmi les anciens du bourg. Ils citaient eux-mêmes l'imprudence fatale de ces jeunes gens, pour modérer l'élan de la jeunesse nouvelle.
Cependant les pèlerins inconnus, étape par étape, approchaient de la Vendée. Ils saluaient déjà dans leur cœur l'église qui n'avait pas été consacrée, faute de reliques. Et les matins se succédaient, et les soirs, et les matins encore.
Personne ne se doutait qu'une joie fût si proche. Les cloches seules dans le clocher, les cloches qui voient par-dessus les arbres, la voyaient venir. Un jour d'avril, tout à coup, elles se mirent en branle, sans que personne tirât la corde. Elles chantaient à toute volée. Elles disaient : « Arrivez tous! Laissez là vos guérets fumants, laissez vos bœufs et vos étables, et courez tous! Car ils reviennent, les deux bons pèlerins de Vairé, ils reviennent avec les reliques. Ils sont déjà près du Pont-des-Rivières ! »
Tout le monde comprit. En un moment, le
LA PRUDENTE CAMPAGNE. 23i
souvenir des pèlerins rassembla les laboureurs, les ouvriers, les ménagères, les fileuses de laine, qui s'empressèrent vers le Pont-des-Rivières. Les cloches sonnaient toujours. Ils trouvèrent, au bas de la côte, deux vieillards agenouillés auprès d'un âne mort de fatigue.
Avec de grands honneurs et de grands soins, on prit la châsse, on soutint les pèlerins de Rome, qui ne pouvaient plus parler, épuisés par la marche et par la joie du retour. On se mit en route vers l'église, et devant le maîtreautel, quand les reliques eurent été apportées, les deux pèlerins tombèrent morts.
Ils étaient morts, mais ils avaient rempli leur mission.