LA PRUDENTE CAMPAGNE
Les paysans de France, en général, ne sont pas expansifs, et, quand ils le sont, c'est un peu comme s'ils ne l'étaient pas. Je veux dire par là qu'ils racontent difficilement leurs affaires, leurs rencontres, leurs aventures, leurs observations sur le monde des plantes, des bêtes ou des hommes, et ne causent volontiers que du temps qu'il fait. Ils redoutent la curiosité des voisins; ils s'imaginent que ce qu'ils savent par expérience n'a d'intérêt que pour eux-mêmes. En vérité, si vous exceptez le Midi, où il parlera
beaucoup et ne dira pas grand'chose, le paysan parlera peu et ne vous dira rien.
C'est dommage, bien souvent. Pour connaître la pensée de ces grands silencieux, ou la moindre petite histoire de leur vie, il faut habiter la campagne pendant un partie de Tannée, il faut ne point y être arrivé nouvellement, il faut encore savoir attendre le moment favorable, il faut enfin être un ami dont on n'ait plus peur du tout. Alors, le mj^stère des champs se laisse deviner. Je vous en donnerai un exemple.
Récemment, je revenais à pied, vers la fin de septembre, de la gare voisine à la maison que j'habite, et je causais avec une vieille femme qui faisait route dans le même sens que moi. L'automne avait été merveilleux, il faisait doux, et le soir enveloppait les champs d'une brume toute pleine de ra3^ons brisés.
— Entendez -vous? dis-je à Marie Joret ma voisine.
— Quoi donc, Monsieur?
— Ce petit chant des crapauds qui annonce la pluie?
EUe écouta, et, tout autour de nous, le petit chant sur une seule note, s'élevait en roulades, tantôt près, tantôt loin. C'était une musique très douce : crou, crou, crou.
— Non, Monsieur, me dit-elle, ce ne sont pas les crapauds qui chantent : ce sont les couleuvres.