L'AIDE FRATERNELLE
j'ai pris le garçon, et ma sœur a pris la fille. » On adopte sans y avoir songé d'avance, dans l'émotion d'un deuil qui frappe une famille parente, amie, ou même à peine connue. Et c'est là une remarque que l'oii peut faire dans tous les milieux populaires français, aussi bien parmi les ouvriers que parmi les ruraux, et qui surprend, lorsqu'on songe que souvent les ménages qui augmentent par charité leurs charges, ont eu peur d'une postérité trop nombreuse.
En ce pays que la tendresse de l'Evangile a pénétré, la charité trouve des formules délicates, aussi variées que les peines. Elle est ingénieuse, elle est prompte et de bonne humeur. Pendant la terrible inondation de Paris, au début de 19 10, je vis, un soir, une femme qui se tenait debout, le dos appuyé à la muraille d'une maison du quai Voltaire. Elle était en cheveux, comme les ménagères qui vont au marché ; elle regardait la foule qui passait, dans la brume, et elle pleurait. Beaucoup ne la voyaient pas, car la curiosité, la peur, la pensée du chez soi menacé ou épargné tenaient les yeux ouverts sur le fleuve énorme, qui tâtait les pierres des parapets, et essayait de les renverser. Une femme s'approcha, pauvre, et d'âge moyen, portant un panier noir, d'où sortaient les feuilles d'un poireau. Elle demanda tout de suite, ayant déjà deviné :
— Vous êtes sans logement? D'où êtes-vous?
— De Grenelle. La maison est pleine d'eau.
jusqu'au plafond du rez-de-chaussée. Tous mes meubles sont perdus, mes vêtements, mon lit, tout...
— Je suis de Grenelle, moi aussi, dit la femme. Écoutez... Il y a encore moyen d'entrer chez moi... On passe sur des planches, bien sûr, on a de la peine à passer; mais enfin, j'ai pu sortir, il faudra bien que je rentre;... j'ai un lit qui est assez grand : vous n'êtes guère grosse, nous le partagerons.
Elle ajouta, en riant :
— On n'est pas inondé tous les jours ! Faut s'entr'aider!
Et elles s'en allèrent ensemble, inconnues l'une pour l'autre, mais liées par l'admirable charité qui rétablit entre les âmes, pour un jour de détresse, ou pour la vie, la parenté divine.