LE PATRON DES CURÉS DE FRANCE
JEAN-BAPTISTE VIANNEY.
Un jour d'hiver, qu'il faisait très froid, je partis de Lyon pour me rendre à Ars. Le voyage n'a rien de pittoresque; il faut l'entreprendre en pèlerin, avec la foi pour compagnon. Alors la route est brève.
Ce nom du village des Dombes, je me rappelle l'avoir entendu prononcer par mes parents, dans
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ma petite enfance. J'avais six ans quand le curé d'Ars est mort, en iSSg, et mon esprit a retenu le son d'une ou deux phrases que disait ma mère à table, en ces temps où les nouvelles du dehors pénétraient moins souvent qu'aujourd'hui dans la maison, et fixaient plus fortement l'attention. Elle disait : « Ce sont des foules qui vont à Ars. Quatre-vingt mille personnes cette année! J'aimerais aller avec elles. » Hélas 1 elle n'a vu Ars que par les yeux de son fils qui regardaient pour elle, et, tout le temps du voyage, j'essayais de penser ce que la chère morte aurait pensé ellemême. Elle disait vrai : soixante mille, quatrevingt mille pèlerins par an de 1849 ^ '^^g, sont allés visiter « le saint ». Les hommes, même non croyants, ont un tel besoin de la sainteté, qu'ils courent à elle dès qu'ils l'aperçoivent. Ils lui demandent la confirmation dans la foi, la certitude des pardons divins, quelquefois la sévérité des jugements qu'ils redoutent, et puis la santé, l'amour, l'espérance, l'avenir, moins de chagrins : tous les miracles. Ils allaient au curé d'Ars comme ils sont allés depuis à Dom Bosco, comme ils iront demain à celui qui aura tant de foi qu'il ne ressemblera plus aux hommes.
Je songeais encore, dans le train qui m'emportait de Lyon vers Villefranche : quelle réponse, cette vie du curé d'Ars, à tant de questions que nous croyons nouvelles! Quel saint fait pour le temps présent, et pour la France contemporaine, et sorti d'elle, « viade in France » !
Voilà un séminariste qui a commencé par être berger, — admirez une fois de plus la gloire de cette profession contemplative ! — il n'a aucune littérature, il est timide, on affirme déjà, on prévoit qu'il ne sera jamais capable d'être curé de canton, quelques-uns se moquent de sa rusticité : mais peu d'années après, celui que l'on juge ainsi attire à lui les multitudes; il fait la leçon aux gens du monde, aux prédicateurs et aux professeurs, aux riches, aux puissants, aux mandarins titulaires de la plume de paon, d'oie ou de vautour; il lit dans l'avenir; il prie et les malades sont guéris; ses paroles sont toutes simples comme lui, mais elles ont un pouvoir d'émotion à quoi rien ne résiste, une clarté qui ravit, une grandeur qui attire, et ceux mêmes qu'il ne convertit pas se retirent en disant : « Comme il est poète ! »
Voilà un prêtre que son évêque envoie dans une paroisse indiff'érente en matière de religion, semblable moralement aux paroisses voisines, où le lourd paganisme des campagnes non chrétiennes tenait le paysan asservi à la terre, corps et âme, et tolérait encore le prêtre, mais le laissait seul dans les églises, avec quelques enfants, quelques vieux, quelques femmes. Un homme ordinaire, un demi-saint même eût essayé de convertir ce peuple, rencontré dix mille obstacles, ge'mi, échoué et désespéré. Le curé d'Ars essa3'a, rencontra les dix mille obstacles, échoua d'abord, n'accusa que lui-même et redoubla de
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sacrifices, de prière et d'efforts. Quand il mourut, tous ses paroissiens, sans exception, étaient revenus à la pratique religieuse, et le village d'Ars ressemblait à une île sortie de la mer, et où toutes les nations viennent aborder.
Voilà un curé, me disais-je encore, qui n'a jamais eu d' « avancement », si ce n'est après sa mort, lorsqu'il a été déclaré bienheureux. Avancement! le mot lui eût fait horreur! On le vit bien , quand un gouvernement, — je crois que c'est TEmpire, — eut l'amusante idée de décorer l'abbé Vianney, d'estampiller le thaumaturge, de se concilier un prédicateur aussi populaire. Jamais M. Vianney ne porta la croix de la Légion d'honneur. Mais il fit mieux encore : M^' Chalandon, évêque de Belley, étant venu à Ars, le curé le reçut à la porte de l'église, s'inclina, dit quelques mots, et, à ce moment même, sentit ses épaules enveloppées dans les plis d'une étoffe de soie. Il tressaillit d'étonnement, reconnut le camail des chanoines de Belley, et fit un geste pour l'arracher. Par respect pour l'évêque, il se résigna à garder, pendant l'office, le mantelet noir bordé d'hermine. Mais, peu de jours après, M""" Chalandon recevait de son curé d'Ars une lettre. Je l'ai tenue dans mes mains à Lyon, cette lettre vénérable et mal orthographiée. Elle disait : « Monseigneur, le camaille que vous avez eu la grande charité de me donner m'a fait un grand plaisir : car ne pouvant achever de completter une fondation, je l'ai vendu 5o francs. Avec ce
prix, j'ai été content ». Elle était signée : « Jean- Baptiste Vianney, pauvre curé d'Ars. »
Que d'esprit il avait, ce pauvre homme, et quel grand esprit! On a bien fait de rassembler dans un livre des fragments de catéchismes, d'homélies, de conversations du saint, et d'intituler ce livre : « Esprit du curé d'Ars ». Je crois que peu de lectures pieuses conviennent mieux que celle-là à notre temps, parce qu'on y trouve en abondance ce qui nous manque à tous, plus ou moins : la simplicité, la gaîté, la légèreté ailée de l'àme croyante, l'intelligence de la souffrance et la force de souffrir. J'avais emporté avec moi le livre, et je soulignais d'un coup de cra3^on, çà et là, une pensée de l'abbé Vianney. Je me préparais ainsi à voir son église et sa maison. Il disait : « Celui qui ne prie pas est comme une poule ou une dinde qui ne peuvent s'élever dans les airs... Le bon Dieu aura plutôt pardonné à un pécheur repentant qu'une mère n'aura retiré son enfant du feu... Je ne trouve rien de si à plaindre que ces pauvres gens du monde. Ils ont sur les épaules un manteau doublé d'épines; ils ne peuvent faire un mouvement sans se piquer, tandis que les bons chrétiens ont un manteau doublé d'une peau de lapin. » Et puis, à côté de ces familiarités opportunes, des images neuves : « Il faut, quand on prie, ouvrir son cœur à Dieu, comme le poisson quand il voit venir la vague... Notre âme est emmaillotée dans notre corps, comme un enfant dans ses lances : on ne lui
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voit que la figure ». Et puis, des plirases d'une allure étonnante : « Rien n'est solide, rien, rien! Si c'est la vie, elle passe; si c'est la fortune, elle s'e'croule; si c'est la santé, elle est détruite; si c'est la réputation, elle est attaquée. Nous allons comme le vent. »
J'allais moins vite que le vent. A Villefranche, j'avais quitté le chemin de fer, et pris une voiture qui passait pour fermée dans le paj^s. Elle descendait les côtes comme elle les montait, prudemment, et, d'ailleurs, le sol n'avait que de longues ondulations, des pentes faibles, comme il convient au sommet d'un plateau.
Vers neuf heures, à l'angle d'un champ, j'apercevais la statue de la sainte préférée de l'abbé Vianney, sainte Philomène, le bras étendu vers une quinzaine de maisons blanches, qui enveloppent la place de l'église. Ce n'est pas là tout le village, mais les autres maisons couvrent le versant d'un coteau qui tombe vers la rivière; on ne les voit pas quand on arrive par la route de Villefranche, et, de ce côté, Ars a l'air d'une couronne. L'église est au centre, la double église, car on a conservé l'ancienne, qui est devenue la nef d'une construction nouvelle. Un chœur, un transept en belle pierre blanche, des sculptures, des vitraux, des dallages de marbre, une atmosphère lumineuse créée par un grand artiste font une auréole à ce vieux corps de maçonnerie sans style et sans beauté. Mais toute l'émotion est là, entre ces murs qui ont vu le curé d'Ars, qui ont
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frémi du son de sa voix, dans les chapelles mal éclairées, où fleurissent toujours, dans la demiombre, les lys de porcelaine enrichis de feuilles dorées, que le saint déposait aux pieds de sainte Philomène.
J'entre dans chacune des chapelles de la vieille église, et je m'arrête plus longuement dans la chapelle dédiée à saint Jean-Baptiste, parce que là se trouve le confessionnal de l'abbé Vianney, je pourrais dire le cachot où il se tint pendant des jours entiers et des nuits entières, héroïquement, prisonnier infatigable de toutes les misères, de toutes les lassitudes morales qui venaient à lui. Je songe, en touchant ces humbles planches, que des drames d'une haute beauté, inconnue à jamais, se sont accomplis là, et je songe aussi au don qu'avait l'abbé Vianney de lire, sur le visage des pèlerins, tout le passé secret et tout l'avenir. Puis mon guide, qui n'est autre que le curé actuel d'Ars, — un vieux prêtre bien droit de corps, bien droit de regard, bien droit d'esprit, et qui doit être un peu parent de l'ancien, — me conduit dans la sacristie de l'abbé Vianney. Dix pieds carrés, une crédence, une armoire pour serrer les ornements sacerdotaux et les vases de fleurs des autels , un second confessionnal de cet homme dont la vie se passait à absoudre les péchés des autres, une image accrochée à un clou, des murs qui ont toujours eu froid : voilà ce que j'aime ici, les témoins que j'entends le plus volontiers.
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car ils n'ont Jamais varié et ne se sont pas quittés, et personne n'a même eu l'idée de leur faire une toilette.
La visite du presbytère est bien émouvante aussi; malgré un peu d'arrangement, — et l'excuse c'est la foule toujours pillarde, — la maison parle encore clairement. Je vois la salle à manger, — si l'on peut donner ce nom à la pièce où le curé d'Ars mangeait, chaque jour, une pomme de terre bouillie, — l'escalier, quelques chambres devenues un musée, la chambre enfin où le bienheureux mourut, et telle qu'elle était au moment de la mort. Le lit est encore garni du matelas épais d'une main tout au plus, et des planches qui ont toujours constitué le sommier élastique de M. Vianney; il est enveloppé des mêmes rideaux que « le grappin » déchirait; et la petite bibliothèque est là aussi, et la lanterne sur la cheminée, et l'écuelle sur la table,
A onze heures, M. le curé d'Ars a pris congé de moi :
— Excusez-moi, monsieur, je vais faire le catéchisme.
— Aujourd'hui mercredi?
— Je le fais tous les jours, pendant une heure, et tous les enfants y viennent, depuis sept ans jusqu'à treize.
— Qui a établi cela?
— Le bienheureux.
Ce nom-là est doux à entendre, dans la dure tempête où nous vivons tous. II a été donné après
la mort, mais la béatitude qu'il exprime a commencé dès la vie. Elle a été communiquée à des milliers de créatures troublées et désemparées. Quel prodigieux ouvrier de bonheur humain et divin, quelle force de consolation et de résurrection a passé dans ce village, quel génie plus bienfaisant que tous les autres, ceux des lettres, ceux des sciences, ceux des- -arts, quelle gloire plus proche de tout le peuple et plus sûre de durer!
LES METIERS Le Laboureur.
Quand vous vous promenez dans la campagne, aux mois d'automne, si vous rencontrez un attelage de labour, arrêtez-vous et regardez.
Quatre bœufs, ou deux bœufs et un cheval, ou deux chevaux, tirent la charrue dont le laboureur, en arrière, tient, dirige, élève ou abaisse les bras fre'missants. Les bêtes vont lentement. Sous l'effort du soc de fer invisible, la terre se fend, s'ouvre, se retourne, tombe sur les débris de moisson qu'elle portait encore, et qu'elle engloutit, herbes folles, chaume, luzerne, maïs, qui vont devenir un engrais pour la moisson future. Les couches profondes du sol sont ramenées à la surface, afin de s'y pénétrer d'air et de lumière. Le laboureur, et c'est là une vérité de