LE MEUNIER
à la brise, les autres ne sont plus que des carcasses de planches ou des murs en ruines. Surtout au bord des routes, il n'en reste plus guère debout : les gens de loi ayant prétendu que 1 ombre des ailes faisait peur aux chevaux.
Peur aux chevaux ! Est-ce que les bicyclettes, les tramways, les automobiles, les pétrolettes, les rouleaux à vapeur, les chemins de ter sur route
ou sur levée ne sont pas aussi des épouvantails? Cependant on ne les supprime pas. J'en voudrais à l'administration de ses exigences et du grand nombre de meuniers qu'elle a vexés, si le principal ennemi de ceux-ci n'était, he'las! le progrès même. Les grandes minoteries ferment les petites. Les meuniers des deux sortes sont atteints, et ceux qui faisaient travailler le vent, et ceux qui se faisaient aider par le courant des ruisseaux.
25o LA DOUCE FRANCE.
Car le premier caractère du meunier, c'est d'avoir du bon temps et de n'être guère que le surveillant de son associé, Teau ou le vent, qui tourne la meule. Le meunier reçoit la clientèle. Il a les joues enfarinées, une blouse blanche, l'air bien portant et les yeux vifs.
— Bonjour, maître Honoré, not' meunier.
— Bonjour, Chétif.
— Je vous amène ma récolte de grain pour que vous m'en rendiez la farine et le son. Ça vous va-t-il?
— A moitié bien. Je vous prendrai cher.
— Qu'y a-t-il encore? L'an dernier, vous disiez que le froment était dur à casser vos meules. Cette année, il est mou, pesant, lourd dans la main comme un chapelet.
— Il y a qu'il y en a trop. Tout le monde veut être servi à la fois. Si vous êtes pressé...
— Justement, je le suis.
— Alors, vous n'avez qu'à porter votre récolte à d'autres. J'ai pour deux mois de travail avant de m'occuper de vous, à moins que vous ne restiez là, comme vous faites, le nez en l'air, pour souffler dans les ailes de mon moulin.
Chétif ne remportera pas son grain. Il l'enlève de la charrette, il le monte, par l'échelle, sac à sac, et le place à l'endroit que lui désigne maître Honoré : « Par ici, Chétif, par là; serrez bien vos sacs l'un contre l'autre : tous les coins sont précieux, dans mon moulin ».
Quand l'autre est parti, maître Honoré passe
LE MEUNIER. 25i
la tête par la lucarne. Il voit, à trente pieds audessous de lui, les champs de la colline, plus bas encore ceux de la vallée, les bois, la route où, cahotante, s'en va la charrette vide. Il mouille de salive son index pour juger d'oii vient le vent, se retire à l'intérieur, change d'un degré l'orientation de sa voilure, s'assied sur un sac plein, et, tandis que la meule ronronne, que les planches craquent sous la brise, que les souris grignotent, et que la campagne perd ses dernières feuilles, il s'endort, assuré qu'au réveil la besogne sera faite.
De là vient qu'à toute époque, dans les contes et dans les histoires, le meunier a été représenté comme une sorte de philosophe. Il a le temps de l'être. Il reçoit beaucoup de gens, il sait les petites nouvelles et les grandes, il sait ceux qui payent bien et ceux qui demandent crédit. On le suppose volontiers bavard. Il est un personnage dans le monde immense des champs.
Pour le voir en sa prospérité, nombreux, sûr de sa clientèle comme du vent qui ne manque guère et qu'on retrouve un jour ou l'autre, il faut aller dans les petits pays, loin des villes, au bord des torrents, dans les campagnes que peu de routes traversent. Je sais des coins d'Italie, ou d'Espagne, je sais des cantons de montagnes, dans la Basse-Autriche, où le métier n'a rien perdu de son renom, ni de sa quiétude. Et si je ne parle pas de la Hollande, où tant d'ailes de moulins virent à la brise de mer, c'est que les
moulins hollandais, qu'on voit rangés en ligne sur les digues, servent moins à moudre le froment qu^à chasser l'eau envahissante. Ils ne sont pas de la confrérie.
En France, ils disparaissent. Le meunier de village s'en va, et je le regrette.
Je ne le regrette pas seulement à cause du pittoresque de son moulin, — avez-vous remarqué le grand nombre de moulins que les peintres ont essayé de nous représenter? — mais pour des raisons plus graves. Les industries sont comme la prospérité : il n'est pas bon qu'elles soient la chose d'un tout petit nombre. Et quand un métier meurt, trop de familles tombent avec lui.
Tendez vos toiles, serrez bien le vent, restez sur vos collines, meuniers d'en hauf, que nos neveux entendent encore le vire-vire des quatre ailes ! Meuniers d'en bas, ne quittez pas la chaussée où la rivière se heurte et grossit en tournant, ne quittez pas l'écluse mal fermée d'où jaillit une lame d'eau claire, et que nos neveux entendent encore le tic-tac des grandes roues 1
Le Berger.
Voilà le grand silencieux. Par toute la terre, les bergers sont parents, beaucoup plus que leurs moutons.
Si vous avez traversé seulement la Beauce, la Champagne ou la Brie, vous avez vu l'homme
et son troupeau. On ne sait lequel mène l'autre, et j'incline à croire que c'est le troisième personnage de la bergerie, le chien, qui est vraiment le travailleur, le gardien, la tête et l'esprit du ménage. On lui a appris, quand il était tout jeune, quand le poil ne formait pas encore des houppes au bout de sa queue, des franges au bas de ses pattes, qu'un mouton bien élevé doit trouver sa nourriture dans les chaumes les plus secs, dans les landes les plus rases; ne jamais s'approcher des récoltes vertes, des pâturages abondants, et que c'est là un crime méritant un coup de croc; ne pas s'écarter du troupeau, ce qui serait d'une' indépendance tout à fait déplacée, mais paître environné de quatre autres moutons, un devant, un derrière, un à droite, un à gauche; rentrer chaque soir dans un carré de palissades ou sous le toit d'une étable, et n'en sortir qu'à l'appel du chef, et en ordre si cela se peut. Le chien connaît tous les devoirs du mouton, et il veille à ce que celui-ci n'en oublie aucun. Il est infatigable, ardent, peu bruyant, mal payé d'un morceau de pain noir. On ne le voit jamais dormir que d'un œil et d'une oreille. Et c'est à cause de lui que le berger peut songer comme il fait. La confrérie est toute songeuse.
Sans doute, j'ai vu les bergers des Landes tricoter, et de même ceux de la Crète. J'ai reçu l'hospitalité chez ceux de la campagne romaine, dans la hutte couverte en roseaux, que surmon-