LE BERGER
tent la croix de bois, et l'éclielle, et la lance, tous les attributs de la Passion. Ils ont sculpté de leurs mains le mobilier de leur campement, les bois des lits, les tables, les chaises, et la panetière. En Espagne et ailleurs, quelques-uns font de la contrebande. Je sais que le journal a été vu dans les mains de quelques autres, et n'a jamais sans doute été lu avec tant d'attention par aucun de ses lecteurs. Mais les plus longues heures de la vie des bergers se passent dans le rêve. Ils contemplent le troupeau, l'horizon, les nuages, l'herbe à leurs pieds. Ils pensent peu de chose, et très longtemps la même chose. Ils n'ont même pas la distraction du mouvement. Par le grand chaud ils sont immobiles; on les retrouve immobiles, presque à la même place, lorsque le vent glacé balaye les plaines. Pendant l'orage, tandis que les autres travailleurs des champs se mettent à l'abri, les bergers se contentent de mettre leur manteau. Ils reçoivent la pluie, la grêle et la gelée comme un arbre. C'est ce qui fait leur visage tanné et ridé de bonne heure, et leurs yeux indifférents, trop habitués à regarder les choses, et qui regardent les hommes de la même manière, triste et lente. Les bergères ont toujours eu plus d'esprit. Je ne connais pas de berger qui ait fait figure dans l'histoire, depuis le roi David. Encore n'exerça-t-il la profession que très peu de temps. On peut citer, au contraire, plusieurs saintes bergères, créatures exquises, d'intelligence éveillée
et haute, de cœur héroïque. Personne n'a raconté qu'elles fussent négligentes de leurs moutons. Il est vraisemblable qu'elles étaient exactes à les faire sortir, le matin, de l'étable, à les faire rentrer le soir, à les empêcher, tout le jour, de causer du tort au bien d'autrui, soit au champ de blé du voisin, soit à la forêt du roi. Mais elles passaient à prier Dieu le temps que les bergers, leurs pareils, dépensent à rêvasser. Leur esprit ne se reposait, ni ne dormait. Il conversait avec les anges, avec les saints; il s'emplissait des exemples de pureté, de force morale, de pitié pour la souffrance des autres, de courage contre l'épreuve personnelle, de droiture et de simplicité, qu'on n'apprend pas nécessairement dans les livres, mais que les plus pauvres enfants du monde, aux temps jadis comme aujourd'hui, pouvaient connaître et méditer, à condition d'avoir une famille chrétienne. Personne ne distinguait ces bergères d'avec les bergères voisines. On les croyait destinées à devenir de simples ménagères de village. Tout à coup, une circonstance les rc'vélait à elles-mêmes et au monde. Ces inconnues, ces filles les plus obscures de la campagne étaient préparées à d'étonnantes missions. Elles possédaient le secret de toucher les âmes cruelles et lourdes, de se faire écouter en parlant de sacrifice et d'effort; elles comparaissaient sans crainte devant des seigneurs et des rois, ordonnaient comme ayant autorité, menaçaient au nom de la justice di-
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vine, sauvaient une ville assiégée par un prince barbare, ou conduisaient une armée, battaient les ennemis mieux que de vieux capitaines, redonnaient vie et gloire à la France presque morte, et ne la nommaient qu'avec de tels mots d'amour qu'aucun fils ou fille de ce pays n'en a mieux parlé que celles-là. C'étaient sainte Germaine de Pibrac, sainte Geneviève, sainte Solange, la bienheureuse Jeanne d'Arc et leurs sœurs. L'une d'elles a été choisie pour patronne de Paris. Et ce n'est pas un mince sujet de réflexions et d'admiration que ce fait inattendu : la première ville de France ayant pour protectrice une bergère.
Le Boucher.
La légende n'est pas favorable au boucher. Elle a fait de lui un personnage cruel; elle a donné des instincts férocesà celui qui, par métier, verse le sang des bêtes, manie leur chair encore chaude, les dépouille de leur peau; elle l'a souvent transformé en tueur d'hommes. Dans la légende de saint Nicolas, on se souvient que les trois petits enfants :
S'en vont un soir chez un boucher :
— Boucher voudrais-tu nous loger?
La réponse est affirmative; on voit ce gros homme à face rouge, le coutelas à la ceinture, qui répond aux trois innocents que la place ne
manque pas chez lui, qui s'efface, et les reçoit dans l'ombre de ce vieux logis à pignon, dont la façade est barrée de poutres brunes qui font des croix de Saint André. Hélas!
Ils n'étaient pas plutôt entrés, Que le boucher les a tués, Les a coupés en p'tits morceaux, Mis au saloir comme pourceaux.
Laissons de côté cette inexactitude du poète, qui parle de saloir chez un boucher, tandis que les vases de grès, la saumure et le sceiet de la
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conservation du lard ont été, de tout temps, le privilège des charcutiers. Accordons que la force physique a toujours été en honneur, et fort justement, dans un métier où elle est nécessaire, et que ceux qui possèdent la force peuvent être tentés d'en abuser. Convenons que les exemples n'en sont point inouïs, et qu'on trouverait aisément, dans l'histoire de la vieille France, des récits de séditions, de batailles dans les rues et de pillages, où les bouchers d'une ville eurent leur maîtresse part. Il n'en reste pas moins certain que les caractères généraux qui distinguent les gens de la profession, ne sont ni la cruauté ni la violence. Ce seraient bien plutôt des qualités ou des défauts bourgeois. La boucherie est une pépinière de rentiers dont les enfants seront fonctionnaires. Et le boucher, qu'il soit de Provence, de Languedoc, de Bretagne ou de Picardie, le boucher gros et gras, l'œil luisant, le teint haut, le verbe de même, actif et remuant dans sa boutique étroite, parmi les viandes dont il respire la graisse, est, au moral, un finaud, un diplomate et même un peu, à sa façon, un élégiaque.
Il a une habileté, en effet, que les ménagères connaissent, et dont elles se défient, quand il pèse la viande, d'une main leste et prompte, ou qu'il ajoute, au morceau demandé, un paquet d'os ou de nerfs qu'on ne demandait pas, ou qu'il taille d'un coup de couteau, le sachant bien, quatre livres de bœuf au lieu de trois qui suffisent.
Adroit, il Test encore, il est même retors, quand il va dans les marche's, afin d'acheter du be'tail. Car la plupart des bouchers de province s'approvisionnent ainsi directement dans les foires ou dans les fermes. Ils ont l'air de financiers en blouse bleue, auprès des campagnards qui tiennent leur vache ou leur bœuf par le nez; on devine qu'ils ont en poche l'argent dont ils paieront, s'ils achètent. Mais achèteront-ils? Avec leur mine indifférente, leur dédain qu'ils expriment en haussements d'épaules, leur habitude de calomnier la marchandise, leurs feintes de s'éloigner, ils intimident les plus madrés et ils lassent les plus patients des vendeurs. Quand ils ont fait le tour d'une bête, ils savent ce qu'elle pèse. Ils lui ont aussi trouvé vingt défauts. J'en ai connu un qui ne manquait pas de dire au propriétaire de deux bœufs attelés au même joug et conduits au champ de foire : « Si seulement ton bœuf de droite avait le devant de ton bœuf de gauche, ça serait un joli bœuf, mais tels qu'ils sont, aucun n'est bon. » Il avait une réputation considérable, et chaque fois qu'il disait sa phrase, il gagnait trente écus.
Achetant bon marché, vendant cher, le boucher s'enrichit vite. Il juge que le monde n'est pas si mal fait, puisque les bouchers réussissent. lî offre une broche à sa femme, un piano à sa fille, une épingle à son apprenti, il orne d'une rose en papier doré la queue de ses moutons pendus à l'étalage. Pour lui-même, il se réserve le plaisir