‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 65 sur 81 · LE PECHEUR AU FILET · texte numérisé non relu

LE PECHEUR AU FILET

Oui, les tempéraments sont d'une inlinie variété, et les voyageurs qui ont un peu couru le littoral de la France pourraient dire, presque à coup sûr, en passant devant un rangée de marins de l'Etat : « Toi, tu es de Rayonne, toi de Saint- Nazaire de Provence, toi de l'île de Groix, toi de Bréhat, toi de Ronfleur, toi de Dunkerque », tant les visages et les attitudes révèlent les origines. Mais l'unité de métier a fait son œuvre aussi. Ces hommes sont tous des braves, des audacieux, des industrieux. Ils ont vingt façons différentes de s'habiller, de parler, de gréer un bateau, de souquer sur la rame, d'appâter le poisson et de composer une bouillabaisse, mais ils n'en ont qu'une d'être adroits et de n'avoir peur de rien. Et c'est ce qui nous vaut la marine de France.

On peut en dire presque autant des pêcheurs de nos lacs et de nos fleuves, qu'on ne trouve pas rassemblés dans un même corps de troupes, et qui ont, cependant, d'un bout de la France à l'autre, une parenté d'humeur.

Le long des fleuves, dans les prairies, ils bâtissent une cabane de planches goudronnées, quelquefois une maison en pierre; mais, qu'il soit noir ou blanc, le logis se distingue aisément de celui d'un rural, d'un petit rentier, d'un ouvrier d'usine ou d'atelier : il n'a point de jardin, et des filets sèchent par devant, sur la terre ou sur l'herbe. Un jardin! En vérité, celui-là en a-t-il besoin, qui se lève avant le jour, rentre à la nui^",

et reçoit dans ses poumons tout l'air sans poussière qui court sur l'eau en marche? Quand aura-t-il le loisir de le cultiver? Et la femme aurait-elle mieux le temps d'arroser les laitues et de planter les choux, elle qui doit constamment raccommoder les mailles déchirées des éperviers, des seines, des nasses, des trémails, des verveux, des pièges presque sans nombre où se prend le poisson d'eau douce?

D'ailleurs, le pêcheur est un nomade; le plus souvent, il campe au bord des rivières, et, s'il a une maison comme celle d'un bourgeois, ce n'est pas dans sa « Champagne », où il est en guerre permanente, contre l'eau, le vent, le poisson, les braconniers, les garde-pêche et les bateliers. Le pêcheur loue très cher à l'Etat le droit de pêcher dans une portion limitée de fleuve ou de rivière, jusqu'à trois kilomètres en amont et deux kilomètres en aval, ou plus, ou moins. Il sait que la carpe est devenue rare, — c'est lui qui en est cause, — que la perchaude diminue, que le barbillon n'abonde pas; il sait que, par les grands froids, la pêche est impossible; que, pendant deux mois de printemps, elle est interdite, et qu'il y a, dans le métier, des veines malheureuses et inexplicables. Il est donc âpre au gain, dévastateur, imprévoyant. L'eau est par lui plus braconnée que les bois par les paysans. Il n'est pas souvent en règle avec la loi pour la grandeur des mailles de ses filets. On le rencontre, parfois, sur les bancs de sable, à des heures où l'honnête

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