‹ La douce France. Illus. de J.M. BretonChapitre 68 sur 81 · LE TISSERAND · texte numérisé non relu

LE TISSERAND

draps, jusqu'aux fines batistes des voiles et des mouchoirs de riches.

Pendant bien des siècles, le tisserand a ainsi vécu, dans l'atelier familial. Puis le règne de la vapeur a commencé. Les métiers à la main, les pauvres petits métiers en bois, autour desquels la vie de la famille pouvait être admise et qui s'en égayaient, ont été vite dépréciés, ruinés, abandonnés. On a construit les grandes usines; des armées d'ouvriers y sont entrés, mais pour entrer là il a fallu sortir de chez soi, et Dieu sait tout ce qu'il y a de vraie misère dans ce progrès, qui sépare l'homme d'avec la femme, et la mère d'avec les enfants !

Aujourd'hui, si vous parcourez les villages où les tisserands, autrefois, étaient nombreux, peutêtre vous montrera-t-on encore, dans une cave, au bord de la route où prennent jour deux lucarnes, un vieux qui s'acharne à tisser d'après les anciennes méthodes, et qui vit misérablement. Si vous l'interrogez, il répondra qu'après lui personne ne pourra songer à pousser le métier, qui ne nourrit plus même les bons travailleurs, même les obstinés. Il dira que les anciennes toiles ont moins d'amateurs, qu'elles avaient pourtant de solides mérites, et il se plaindra. Vous remarquerez vous-même que les pots de basilic, qui verdissaient et embaumaient jadis, ou que le géranium rouge qui s'épanouissait tout l'été à la lucarne du sous-sol, sous les yeux du tisserand, ont disparu avec les bonnes années,

avec la chance, avec le goût du métier et l'espérance de vaincre la pauvreté.

Heureusement, ce que la vapeur a fait, l'électricité' peut le défaire. Une invention merveilleuse permet de transmettre la force motrice, le long d'un fil, à grande distance. Il y a là, peutêtre, de quoi révolutionner de nouveau le monde du travail manuel, de quoi ressusciter en bien des cas l'atelier familial. Les tisserands sont de ceux qui peuvent ainsi, le plus facilement, rentrer au logis déserté. Déjà, en quelques coins de la France, le bel ordre des choses est rétabli; la force, plus complètement obéissante, vient se mettre au service de l'homme partout où il lui plaît d'habiter, comme l'eau, comme le gaz, et l'on voit se refaire des foyers qu'on croyait à jamais détruits. Les métiers à tisser commencent à rentrer dans les chambres.

Je souhaite de tout mon cœur l'avènement de ce progrès nouveau. Mais, ce qui ne reparaîtra plus, c'est la fileuse de quenouille, c'est la fileuse au rouet, c'est toute la poésie et l'humble richesse que créaient, aux mains de nos aïeules, la laine, le chanvre et le lin.

Le Forgeron.

Ces enfants de saint Éloi sont tous des hommes robustes. Ils n'ont pas la graisse inutile des

l:e forgeron.

bouchers, mais ils ont de gros muscles, surtout des bras énormes, habitués à soulever des choses pesantes, des marteaux, des barres de fer, des roues de charrettes, des poutres qu'ils amincissententimons.

Car ils sont bien souvent charrons, à la campagne, en même temps que forgerons, et ceux qui ne construisent ni tombereaux ni carrioles, savent au moins ferrer les chevaux.

Ils ne travaillent guère seuls. Le métier exige que le forgeron ait avec

lui un ouvrier ou un apprenti. Ils vivent un peu sur la route que borde leur atelier, et les plus occupés, les plus consciencieux, ne passent pas une heure sans échanger le bonjour avec l'adjoint qui se rend à la mairie, avec le messager ou la laitière qui revient de la ville, avec le valet de ferme qui s'informe si la pointe du soc est enfin redressée. Les petits gars à califourchon, montant les poulinières qui connaissent le chemin de la forge et s'arrêtent d'elles-mêmes devant la porte, arrivent avec la nuit tombante, quand les hommes ont dételé les bêtes de labour. « Que veux-tu, mon petit? — Relever les fers à Julie, maître Foubert; le patron a recommandé de lui mettre de bons clous. Faut-il attendre longtemps? — Une heure au plus. » L'heure se prolonge et la nuit tombe. Les peintres ont aimé à rendre cet aspect de la forge. Français, Flamands, Anglais, Allemands, ils l'ont peinte au crépuscule, quand le feu de charbon jette plus d'éclats et provoque plus de reflets dans le jour mêlé d'ombre. L'apprenti actionne le grand soufflet pendu au plafond, et tire sur la chaîne; le patron, son lourd visage en sueur et tout illuminé, tourne et retourne le fer dans le foyer; des chevaux sont attachés aux boucles du mur, et attendent, la tête basse, tandis que la route, derrière eux, déroule son ruban qui diminue, tourne et se perd entre les arbres.

C'est un sujet si familier à tout promeneur.

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